MONTESQUIEU A CERATI
Lettres familières (XX\ p. 8i. — Laboulaj'e, VII, 298.
De Paris, ce ?i mars 1747.
J'ai reçu, Monsieur mon illustre ami, étant à Paris, la lettre que je dois à votre amitié. Vous ne me parlez pas de votre santé, et je voudrais en avoir pour garant quelque chose de mieux que des preuves négatives. Vous avez mis dans votre lettre un article que j'ai relu bien des fois, qui est que vous désireriez venir passer deux ans à Paris, et que vous pourriez de là aller jusqu'à Bordeaux : voilà des idées bien agréables ; et moi je forme le projet d'aller quelque jour à Pise, pour corriger chez vous mon ouvrage; car qui pourrait le mieux faire que vous ? et où pourrais-je trouver des jugements plus sains ? La guerre m'a tellement incommodé que j'ai été obligé de passer trois ans et demi dans mes
I. Sur l'intendance de Le Nain en Languedoc, cf. L. Dutil, L'état économique du Languedoc à la fin de l'ancien régime. Paris, 191 1, in-8°, et en particulier sur la culture de l'olivier en Languedoc, p. 188.
DE MONTESQUIEU ^'m)
terres; de là je suis venu à Paris; et, si la guerre continue, j'irai me remettre dans ma coquille jusqu'à la paix. Il me semble que tous les princes de l'Europe demandent cette paix; ils sont donc paciliques ? Non, car il n'y a de princes pacifiques que ceux qui font des sacrifices pour avoir la paix, comme il n'y a d'homme généreux que celui qui cède de ses intérêts, ni d'homme charitable que celui qui sait donner. Discuter ses intérêts avec une très grande rigidité est l'éponge de toutes les vertus.
Vous ne me parlez pas de vos 3'eux; les miens sont précisément dans la situation où vous les avez laissés: enfin j'ai découvert qu'une cataracte s'est formée sur le bon œil ; et mon Fabius Maximus, M. Gendron', me dit qu'elle est de bonne qualité, et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre. J'ai remis cette opération au printemps prochain, pour raison de quoi je passerai ici tout l'hiver. Du reste, notre excellent homme M. Gendron se porte bien. « Avezvous reçu des nouvelles de M.^' Cerati ? » disonsnous toujours. Il est aussi gai que vous l'avez vu, et fait d'aussi bons raisonnements.
\ propos, je trouvai, en arrivant, Paris délivré de la présence du fou le plus incommode et du fléau le plus terrible que j'aie vu de ma vie. Son voyage d'Angleterre m'avait perm.is quatre ou cinq mois de respirer à Paris, et je ne le vis que la veille de mon départ pour ne le revoir jamais. Vous entendez bien que c'est du marquis de Locmaria^ dont je veux