MONTESQUIEU A MAUPERTUIS
Minute. Arch. de La Brède.
[Fin juin 1747.]
J'ai reçu, mon cher et illustre confrère, votre lettre, celle de M. Formey et votre programme à Lunéville et, pour vous expliquer le sujet de mon voyage, je suis venu, avec M™'' de Mirepoix, faire ma cour au roi de Pologne, qui est un prince adorable et je compte y rester encore quelques mois.
M"^ de La Roche-sur- Yon' y est venue de Plom-
I. Louise-Adélaïde de Bourbon-Conti, princesïe de La Roche-sur- Yon (1696-1750).
bières et y a amené M'"^ de La Ferté-Imbaulf votre amie, M"'"= de Tournemire-, le comte de Croy^ et le vicomte de Rohan. M""" de Lutzelbourg^ y arriva hier et l'évêque de Metz 5 aussi, de sorte que je me trouve en pa3's de connaissance.
Il y a bien de la joie et de la gaîté ici: ce sont toujours de nouvelles parties de plaisir et de nouvelles maisons de campagne à voir, de nouvelles fêtes et surtout une très bonne musique. Vous ne sauriez croire les choses charmantes que le roi a faites dans toutes ses maisons. Il est lui-même son architecte, il a formé ses ouvriers et il n'y en a aucune où vous ne voyiez le génie de ce prince pour l'architecture; il n'y a aucune de ses maisons qui se ressemble et aucune qui ressemble à ce que l'on voit ailleurs. Ce qu'il y a, c'est que, sachant qu'il aura un successeur plus grand seigneur que lui, il ne bâtit que pour lui et qu'il n'a pas le goût des rois d'Egypte. Il a intiniment d'esprit et de bon sens et j'avoue que je suis enchanté toutes les fois que le hasard fait qu'il raconte". Tout cela est joint à une simplicité et un bon naturel admirables*. J'avoue que je suis enchanté.
a) Biffé : quelqu'un des événements de sa vie ou quelqu'une des choses qu'il a vues dans les différentes circonstances ou des divers pays où il s'est trouvé. — h) Biffé : Nos petits maîtres ont connu cette simplicité et ce bon naturel et n'ont pas pu pénétrer plus loin.
1. Marie-Thérèse Geoffrin, marquise de La Ferté-ImbaultCiyiS-ijgi). Sur son séjour à la cour de Lunéville, voyez P. de Ségur, Le royaume de la rue Saint-Honoré, p. i 33 et suiv.
2. Louise-Gabrielle Phélipot, mariée en 1712a Louis-Ignace de Tournemire.
3. Emmanuel de Groy (1718-1784), qui devint maréchal de France.
4. Marie- Ursule de Klinglin, femme de Walter de Lutzelbourg, veuve en 1736, morte à 82 ans en 17Ô5.
5. Claude de Rouvray de Saint-Simon, évêque de Metz de 1733 à 1760.
Cette vie a été, comme vous savez, si traversée qu'il a vu bien des choses. Vous ne trouveriez point de particulier plus sensible à l'amitié. Il est dans une position singulière: il ne voit autour de lui que des gens heureux et cela vient en grande partie de ce que les gens de sa cour sont bien et n'ont pas l'espérance et par conséquent l'ambition d'être mieux. On lui reproche un défaut, mais c'est le défaut d'Henri IV ; on dit qu'il n'est pas assez de temps à table', c'est une chose dont je m'accommode fort et je trouve que depuis un mois que je suis ici, ma santé se fortifie parce que je ne suis plus dans les coupe-gorge des soupers de Paris, outre que je n'ai ici ni le temps ni l'envie de travailler et que je commence à sentir que le grand travail me tue.
J'ai, grâce à Dieu, fini les ouvrages que j'avais commencés et que je voulais absolument faire, et je sens le plaisir que l'on a quand on sort du collège. Quand je serai de retour à Paris, je profiterai de l'honneur que l'Académie me fait de permettre que quelque chose de moi soit inséré parmi ses beaux ouvrages.
Il faut que je vous parle de mes yeux-. Il s'est trouvé que j'en ai un sur lequel il y a une cataracte, et c'est précisément celui dont je pouvais lire, car de l'autre je n'ai jamais vu que les gros objets. Ce
1. Cf. Maugras, La cour de Lunéville, p. 206: « Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait à sa table que des intimes, d'aborder dès le début du repas un sujet de conversation passionnant; puis, quand il voyait des convives disputant avec la plus vive animation, il s'emparait avec les do.gts d'une volaille et la dévorait à belles dents. Aussitôt fait, il se levait de table tranquillement. Force était naturellement à tous les convives de le suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse. ».