I. La mort du Régent, le 2 décembre
réflexions. Quel changement dans une demi- heure de temps! Si vous aviez vu, comme moi, le triste spectacle de ce prince mourant presque sans secours, vous en auriez été touché. Pour les gens de ce pays, ils ne se démentent en rien; la nouveauté les charme, sequitur fortunam iit semper et odit damnaios.
J'ai toujours eu un penchant pour la misanthropie ; ce que je vois me confirme dans le mépris que j'ai du monde. Je voudrais que vous fussiez ici, j'aurais du moins le plaisir de causer avec vous. Les réflexions m'étouffent. Il y a tant de changements que je n'entreprendrai pas de vous en mander un seul. La charge de premier écuyer n'était pas donnée ce matin; je crois que M. de Nangis y aura bonne part", on disait hier qu'on voulait réunir les deux charges et remettre toutes les grandes dans leur premier lustre, vous voyez que celle du grand maître y est comprise.
Je vous supplie de dire à M. Boucher que je ne lui demande point de grâce, que si le Roi a bien voulu m'accorder six cents livres par an pour mon logement, je ne vois pas de raison pour quoi on me retrancherait cette douceur pendant l'année 1722 plutôt que 1723, que si je dois en être payé de l'une, je prétends l'être de l'autre, et qu'enfin s'il y a de la difficulté, il n'y a qu'à le dire, car, quand on peut parler aux supérieurs, il est inutile de discuter sur une bagatelle avec les subalternes.
I. « Sa Majesté a accordé au commandeur de Beringfhem la charge de premier écuyer, vacante par la mort du marquis de Beringhem son frère aîné. Le marquis de Nangis a été nommé pour remplir la charge de chevalier d'honneur de la Reine. » {Mercure, janvier 17-24, p. i(J4.)
M"' de Maillebois ne vous a pas oublié; je ne sais quelle main elle a empruntée pour écrire votre adresse, mais sûrement ce n'était pas la mienne; elle m'a souvent parlé de vous et me charge de vous faire ses compliments. Adieu, mon cher Président, écrivez-moi un peu plus souvent et soyez persuadé que personne au monde n'est plus à vous que moi.
Je vous prie d'assurer M""' la Comtesse de Belhade ' de mes respects, si vous la voyez. Votre Calongesest devenue courtisane, c'est-à-dire suivante de la Cour, et elle n'y brille pas mal, mais on la regarde comme une pièce fugitive.
A Monsieur, Monsieur de Montesquieu, président à mortier au Parlement de Bordeaux, — à Bordeaux.
Autographe. Arch. de La Brède.
A Paris, le 28' décembre 1723.
Je commençais à être en peine de vous, mon cher Président. Deux lettres sans réponses, aucune nouvelle de vous par aucun de vos amis, étaient des
1 . « Comme il est souvent parlé dans ces lettres de M"« la comtesse de Pontac, il est bon de remarquer ici que c'est une des dames de Bordeaux qui brille autant par son esprit et par ses liaisons avec les gens de lettres qu'elle a brillé par sa beauté. Il est parlé d'elle dans quelques poésies de M. l'abbé Venuii. » (Note de Guasco à la lettre du 10 février 1745.) Jeanne Thérèse de Barry, mariée à Mathieu de Pontac-Belhade, le 16 février 171 1. Elle mourut en 1766, comme le prouve un inventaire après décès, des 6-18 août 1766, conservé aux archives des Jaubertes (Gironde). (Renseignements communiqués par M. l'abbé Dubois.)
2. Mi'e de Calonges, fille de Jean-Jacques-Révérend de Bougy, dit le marquis de Calonges.
raisons pour m'inquiéter. Tout cela n'est plus rien puisque je reçois une lettre de vous. Autant que j'aie pu lire votre lettre, qui me paraît avoir été écrite à la hâte, j'y ai vu une idée d'une belle dissertation sur le mouvement '. Il y a longtemps que j'ai pensé sur cette grande question comme vous :
1° Que le mouvement était essentiel à la matière et qu'ils ne pouvaient subsister l'un sans l'autre. Sur quoi j'observerai, en passant, qu'on ne doit pas en conclure que si Dieu, par exemple, anéantissait pour un instant le mouvement dans une partie de matière, d'abord qu'il cesserait d'agir, elle le reprendrait sur le champ tout entier, comme il me paraît que vous le pensez. Je croirais plutôt que la matière même serait anéantie en même temps, puisque les substances n'existent et ne peuvent exister qu'avec leur essence.
2° Qu'il n'est point de repos absolu.
3° Que le repos n'est autre chose qu'une tendance du corps pesant, ou plutôt une action contraire au mouvement qu'on voudrait lui imprimer, que, par exemple, lorsque je pousse avec mon doigt un mur, le repos apparent du mur n'est autre chose que l'action contraire d'une plus grande quantité de mouvement qui s'oppose à la petite quantité que mon doigt lui a imprimée.
4° Que cette action de mon doigt contre le mur diminue d'autant la quantité de mouvement du mur qu'il lui en communiquerait s'il y avait un repos absolu. D'où il faut conclure que, pour abattre ce
I. c M. le président de Montesquieu lut une dissertation où il établit le mouvement relatif, et réfute l'opinion de ceux qui croient que tout mouvement est absolu. » (i8 novembre 1723. Reg. mss de l'Académie, III, p. 378.)
mur, il faut multiplier cette quantité de mouvement jusqu'à ce qu'elle soit plus grande que la quantité de mouvement répandue dans toutes les parties de matière qui composent le mur.
3° Que le mouvement n'est pas essentiellement en raison de densité des milieux, mais en raison de densité des corps eux-mêmes.
6° Que la densité des milieux n'est autre chose que l'action d'un mouvement contraire des différentes parties qui composent ces milieux, qui sont eux-mêmes en mouvement en raison de la densité de leurs parties.
70 Que sans connaître quelle est l'essence du mouvement, on peut démontrer que Descartes s'est trompé lourdement et s'est contredit, dans sa définition du mouvement et du repos.
Voilà, Monsieur, à peu près, les réflexions qui me sont venues; je vous les envoie comme elles se sont présentées à moi pendant le temps seulement que j'ai mis à les écrire. Vous m'en direz votre avis et vous m'apprendrez si j'ai bien pris votre idée.
Puisque nous en sommes sur des questions académiques, je veux vous rendre compte des succès de l'académie nouvellement établie à Béziers : à la première assemblée publique, un académien y lut un mémoire sur les longitudes; le président le loua fort sur ses recherches et lui reprocha avec beaucoup de circonspection de ce qu'en a3'ant fait part à l'Académie, il n'avait pas commencé à lui expliquer ce qu'on entend par le mot longitudes. Attribuerons-nous la réflexion du président à un grand amour pour la méthode et la nécessité de définir ? Comme le Mercure va apparemment à Bordeaux, je ne vous dirai rien de la rentrée de l'Académie royale des Sciences de Paris.
Je suis chargé de revoir les fautes d'orthographe d'un manuscrit de feu M. Homberg', mon oncle, qui sera imprimé cet été par mes soins. Il sera composé de quatre parties.
La première traitera des principes de chimie et de la nature des sels, etc.
La deuxième expliquera l'art des essayeurs et ce qui y a rapport.
La troisième sera un recueil d'expériences et de raisonnements sur la génération des animaux suivant le système des vers.
La quatrième contiendra les mémoires donnés à l'Académie et, à la tête du tout, son éloge par M. de Fontenelle.
Vous devez être sûr d'en avoir un exemplaire bien conditionné.
Après cette édition, je me déterminerai peut-être à faire imprimer une dissertation de mon grand-père sur la musique, historique et physique^ Elle est actuellement entre les mains d'un habile homme qui m'a promis de m'en dire son avis. Ce que je sais, c'est que mon grand-père avait fait de grandes recherches sur cette matière et qu'il était fort exact. Faute d'être musicien et savant, je ne pourrai que suivre les avis des autres et sans doute ce sera le mieux.
Vous me feriez grand plaisir de me faire avoir, si cela vous était possible, un exemplaire de la bonne édition des Lettres Persanes.
1, Homberg (i652-i7i5), chimiste et médecin, a publié un grand nombre de mémoires dans le recueil de l'Académie des Sciences. Le volume dont parle Dodart n'a pas été publié.
2. Cette dissertation, du moins sous une première forme, est imprimée dans le recueil de l'Académie des Sciences (i yoG, p. 388).
Je parlerai de vous à M"'' de Mareuil'; elle a été malade de vapeurs et l'est encore, elles ont été assez violentes pour l'obliger à se faire saigner deux fois au bras et autant au pied.
Avez- vous vu une dissertation adressée à mon père, pour prouver l'utilité de l'inoculation de la petite vérole? Elle est d'un nommé M. Coste ou de Lacoste-.
On vient de m'apporter une thèse de médecine qui conclut Ergo variolas inocidare nefas'. Je la lirai avec plaisir. Je lis de même toutes celles que Ton m'apporte; elles sont ordinairement bien faites et bien écrites. De toutes les facultés, celle de médecine est sans contredit celle qui a le plus conservé l'usage de la belle latinité et de la bonne érudition.
Voilà une lettre bien longue pour vous et bien courte pour moi; je ne jase jamais tant que lorsque c'est avec vous, mais vous ne vous en apercevez peut-être que trop. Je vous embrasse et suis