‹ Correspondance de MontesquieuChapitre 69 sur 433 · I. Peut-être M"« de Glermont · texte numérisé non relu

I. Peut-être M"« de Glermont

Deux minutes autographes (A et B). Arch. de La Brède.

Mademoiselle,

Je ne me trouvais point dans cet état où les rimes se présentent en foule pour tenter les poètes. Après vous avoir quittée hier au soir, je voulus vous obéir, et faire des vers en votre honneur : mais il faut vous avouer que je n'en pus jamais venir à bout. Enfin je m'endormis, et je ne puis m'empêcher de vous faire part du songe que je fis".

Je crus voir l'Amour dans l'état du monde le plus pitoyable. C'était à Cythère. Il vous appela mille fois, et vous ne répondîtes pas: les larmes lui vinrent aux yeux; j'avais presque pitié de lui. Enfin, il se mit à vous chercher^'.

Il courut de tous les côtés, Dans les lieux les plus écartés ; Il reconnut enfin vos traces ;

a) Début biffé dans A : Mademoiselle, après vous avoir quittée hier au soir, je voulus vous obéir et faire des vers en votre honneur. Je me crus d'abord dans cet état où les rimes semblent venir en foule pour tenter les poètes, mais je ne trouvai rien qui fût digne de vous. J'écrivis cent fois et j'effaçai toujours. Des sentiments à la vérité vifs, mais rien que des pensées confuses ; je jetai ma plume de chagrin, je déchirai mon papier, et je jurai de ne louer personne de ma vie, puisque je ne pouvais pas vous louer. Après bien des inquiétudes, je m'endormis, et je vous supplie de me permettre de vous faire part.... — Texte de A, dans l'interligne du début biffé : Voici le songe que je fis il y a quelques jours. Je me crus dans l'île de Paphoi. Je vis l'amour qui vous appelait. — b) Biffé dans A : Il pleura comme un enfant; j'avoue que j'eus pitié de lui. Enfin il s'impatienta et se mit à vous chercher.

1. Probablement M"« de Glermont, pour qui Montesquieu aurait écrit le Temple de Gnide.

2. En tète de la minute B, la date de 1724 de l'écriture ancienne.

Princesse, il ne s'y trompa pas Quand il vit les Jeux et les Grâces Qui marchent toujours sur vos pas.

Il vous embrassa tendrement, Et, vous souriant doucement :

« Je vous aime plus que ma mère :

Cependant vous fuyez mes pas !

Sans moi que prétendez-vous faire De tant de célestes appas ? »

Je vis que, promenant sa main, 11 badina sur votre sein ; Mille baisers le parcoururent; Il aurait descendu plus bas, Mais mille Grâces accoururent Qui lui retirèrent le bras i-

« Ce beau sein que j'ai fait exprès, Je vais le percer de mes traits, Dit pour lors Amour en colère, Et bientôt, quoi que vous fassiez, Je verrai le reste, ma mère, En dépit que vous en ayez. >

Dans ce moment, je vis finir" le plus joli songe qu'un mortel ait jamais eu; je n'ai jamais été si fâché, mais, à présent que je ne rêve plus, je vais, Princesse, vous parler raison.

Vous serez bientôt dans le temps malheureux où un fier prince regardera tant d'appas moins comme

a; Bi ffé dans B: Je m'éveillai et je perdis la vie.

I. Comparez le Temple de Gnide : c Où croyez-vous que je trouvai l'Amour ? Je le trouvai sur les lèvres de Thémire; je le trouvai ensuite sur son sein ; il s'était sauvé à ses pieds : je l'y trouvai encore ; il se cacha sous ses genoux, je le suivis, et je l'aurais toujours suivi si Thémire toute en pleurs, Thémire irritée ne m'eût arrêté. » (Ed. Laboulaye, II, 33.)

un présent du Ciel que comme un tribut légitime, et — une chose que vous ne croj^ez pas et que je ne comprends pas moi-même — il s'accoutumera à vos charmes.

Lorsque par des nœuds solennels Deux fidèles amants que même ardeur anime Vont s'unir l'un à l'autre aux pieds des immortels",

L'amour est toujours la victime

Qu'on immole sur les autels.

N'attendez donc point pour aimer le moment qui est si près de celui où l'on n'aime plus*, étrange effet de l'amour qui ne peut souff"rir que les chaînes qu'il s'est faites lui-même, et qui se détache sitôt qu'on lui en donne de nouvelles.

' Peut-être que quelques jours vous voudrez aimer, et vous ne le pourrez plus. Votre insensibilité vous désespérera, et vous ne serez plus capable de ces sentiments tendres qui donnent de la vivacité à la vie mêmc^.

Pour moi, depuis que je ne sais plus aimer, il me semble que mon âme' n'est plus qu'un faible reste de ce qu'elle était autrefois. Cependant je ne me plains point de l'amour, car, s'il m'avait laissé un cœur sensible, il m'aurait peut-être fait aimer si haut, qu'il m'aurait fallu mourir plutôt que d'avouer mon secret.

a) Biffé dans B : aux pieds des saints autels. — A : aux yeux des immortels. — b) Biffé dans B : ce temps où vous n'aimerez plus. — A : n'attendez donc plus. — sitôt qu'on les lui donne. — c) La fin manque datis B. — d) BiffA : et sans lesquels la vie n'est dans le monde que langfueur et engourdissement. — e) Biffé : que je ne vis plus et que mon âme.

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