‹ Correspondance de Renouvier et SecrétanChapitre 5 sur 96 · IV. — M. Secrétan à M. Renouvier · texte numérisé non relu

IV. — M. Secrétan à M. Renouvier

Les Bergières, sur Lausanne, 5 déc. 1868. Monsieur,

J'ai reçu avec un extrême plaisir la marque de votre bienveillant souvenir. Je me rappelle fort bien, en effet, avoir annoncé votre Histoire de la Philosophie dans le Semeur conjointement avec V Histoire de la Philosophie moderne d'Ed. Erdmann, mais j'avouerai que la tendance doctrinale m'en a échappé.

Ce que j'y ai vu surtout, ce sont des expositions nourries, accusant l'étude des textes, et c'est pour ces qualités que je les ai recommandées à mes étudiants, pendant bien des années. Mais, privé d'organe et de contact avec le public depuis la suppression du Semeur, enseignant dans de petites villes où peu de choses arrivent, trop besoigneux pour acheter des livres, je suis resté étranger à vos travaux ultérieurs. Quelques articles dans la Morale Indépendante m'ont fait connaître votre tendance, puis j'ai lu le compte rendu de M. Ravaisson sur la foi duquel j'ai fait une page sur vous dans la Bibliothèque Universelle (actuellement à Lausanne) '.

L'article (que j'aurais peut-être quelque motif de cacher) vous aurait pourtant été envoyé si nous avions possédé votre adresse que votre lettre ne me donne pas.

Je recevrai avec d'autant plus de plaisir votre envoi que j'ai déjà obtenu de la Bihliothèque Universelle la faculté d'y mettre l'été prochain deux ou trois articles sur la Philosophie Critique en France. Je présume d'après la nature de vos sympathies que l'œuvre posthume de M. Lequier rentrera dans le cadre de cette étude. Je voudrais y placer aussi M. Tissot, M. Cournot, et peut-être M. Vacherot. Est-ce bien cela?

\. mhtiothèque Universelle, 1«68, t. XXXIII, 214-215, dans un article intitulé • Iwi ithilosopliie de Félix Havaisson -.

Un jeune professeur français de mes amis, M. Buisson', mon successeur à Neufchâtel m'a prêté, il y a quelques semaines la l'^ Année Philosophique où j'ai lu voire Introduction avec un plaisir infini, malgré quelques divergences de tendance plus que de doctrine. La critique du Positivisme fait la matière de ma préface à la Philosophie de la Liberté, 2* éd. ^, j'ai dû m'avouer que celle de M. Ravaisson valait mieux que la mienne, et la vôtre m'a paru supérieure aux deux. M. Littré est, dit-on, un excellent homme, mais il le prend sur un ton qui appelle le sarcasme et sa manière de discuter philosophie me fait l'effet d'un bégaiement.

Puisque vous voulez bien parler de moi au public français, veuillez me demander ce qui pourrait vous manquer, la courte série de mes publications étant sur la couverture du Précis '.

En attendant, laissez-moi dire, comme explication, que je suis licencié en droit et nullement théologien, que je ne reconnais aucune autorité en matière d'opinion et que mes idées sur la critique sacrée se rapprochent beaucoup de celles de M. Huet. Seulement, ne pouvant me départir de Dieu, qui est une nécessité pour ma pensée et l'évidence première, je ne trouve la conciliation du fait a priori et de l'expérience que dans la Chute et dans la Restauration. Mais la métaphysique du Christianisme qui forme mon deuxième volume de la Philosophie de la Liberté n'a plus pour moi qu'une valeur restreinte. Sans avoir positivement mieux, je n'y vois qu'une tentative pour s'expliquer les grandes doctrines du Christianisme historique dans un sens admissible pour la raison, c'est-à-dire compatible avec la conscience morale qui reste le juge. J'ai repris la même tâche dans mes Essais de méthode * et si toute la matière n'excitait pas chez vous une répulsion si vive, il vaudrait la peine de comparer les deux dogmatiques. Pour moi, le salut comme la disposition native au mal s'expliquent par la solidarité, qui est un fait d'expérience dont la théorie ne doit chercher que l'explication, de sorte que je suis fort disposé à écarter toute spéculation sur les doctrines de Nicée; ma Christologie converge plutôt à l'idée de la Sainteté.

1. M. Ferdinand Buisson avail remplacé Charles Secrétan en 1866 comme professeur de philosophie à l'Académie de Neufchâtel.

2. La Philosophie de la Liberté, Cours de philosophie morale, 2 vol. in-8, Paris et Lausanne, 1849; 2* édition, 1868.

3. Précis élémentaire de philosophie, 1 vol. in-12, Lausanne, 1868.

4. Recherches de la Méthode qui conduit à la vérité sur nos plus grands intérêts, avec quelques explications et quelques exemples, 1 vol. in-12, 1857.

Saint = divin. La Divinité de J. C. = l'intégrité de l'humanité. Et généralement la question de Dieu en soi me devient étrangère, la vraie portée de la Philosophie de la Liberté est critique. Elle veut dire que la Divinité, soit la Bonté divinisée, sont des faits au delà desquels l'esprit ne peut et ne doit pas remonter, que Dieu en soi est insondable. Je sais parfaitement que ma formule : « Je suis ce que je veux », ne donne d'autre repos à la pensée que celui de la résignation.

Ma méthode apparente : le développement dialectique d'un concept universel et nécessaire, s'explique par une éducation philosophique allemande; j'ai suivi les cours de Schelling et de Baader dans la ville * où Krause venait de mourir, au moment où le Hegelianisme dominait tout. Mais ma tendance personnelle, qui n'a pas encore trouvé et ne trouvera peut-être pas son expression adéquate, serait bien plutôt de tirer la Métaphysique (la croyance) de la Morale, de compléter, de corriger, de développer les Postulats de la Raison Pratique, bref, de mettre à l'indicatif tout ce qu'implique la souveraineté de Yimpératif, notre seule attache au monde intelligible.

Sauf une définition spéculative du mal moral (quant au contenu) trop faible pour l'analyse psychologique et d'ailleurs incompréhensible comme conséquence, la Religion de Kant dans les limites de la Raison Pure me semble la meilleure des dogmatiques.

Pardonnez-moi de parler ainsi de moi, veuillez recevoir mes

remerciements anticipés pour l'envoi promis et me croire votre

bien dévoué

Ch. Segrétan.

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