XLVIII. — M. Secrétan à M. Renoumer
La Ponthaise-sur-Lausanne, 23 août 1875.
Cher ami, J'ai soixante ans comme vous, soixante ans et sept mois quatre jours, de plus une maladie spinale qui en a bien 20 ou 21 et qui m'a rendu toute concentration prolongée impossible. C'est pourquoi il m'est si difficile d'entrer dans une pensée étrangère. Il y a beaucoup de choses dans vos éclaircissements sur la substance qui me sont restées obscures. J'en suis toujours au même point, je ne comprends pas de proposition sans sujet, d'acte sans auteur, de modification sans substance. Quand un objet brillant se meut, je ne conçois, ni qu'il y ait mouvement sans un objet en mouvement, ni que ce soit le fait de briller qui soit en mouvement, ni que ce soit un poids sans objet pesant qui brille et se meuve, etc. Vous dites vous-même (dans un passage du numéro 26 sur la fin, malheureusement ce numéro si important pour moi semble égaré), que l'idée de substance répond à une loi de Vesprit. Tout en reconnaissant qu'il y a de l'artificiel dans les formes de la pensée (un artificiel qui, je crois, se ramène à peu près constamment à des notations abrégées, à des ellipses), tout en admettant qu'il y a des propositions dont les sujets ne sont pas des idées de substance mais d'attributs de S. ou de rapports entre des S, cependant il me semble que si la substance
1. Voici ce que je puis dire : Si l'Étal n'a pas la première place et s'il est un moyen, de quoi est-il moyen et qu'est-ce qui a la première place? — Naturellement votre vérité (= croyance), donc la mienne, donc celle d'une tierce personne. Il sera naturel que chacun voulant user de ce qui est moyen pour aller à ce qui est but soit intolérant par amour du but; si ce n'est par soi-disant démonstration du but. Où sera l'empêcliement à l'intolérance? — dans la charité me répondrcz-vous. — Mais la charité n'est pas loi et règle en elle-même; encore moins si je consulte les faits. Je ne vois qu'un empêchement possible. C'est que, de même que les anciens chrétiens pensaient devoir allégeance à César comme puissance établie de Dieu, de même les églises d'à présent reconnaissent une juridiction supérieure de l'État, en cela premier, comme juge en raison et arbitre du droit commun, neutre dans les croyances. (C'est au moins ce que l'État devrait être mais il ne l'est peut-être pas? Et les églises sont-elles ce qu'elles doivent être?)
2. J'en serais bien fâché quand je le pourrais. II me suffit de vos dénégations et des réflexions que je serais heureux de vous suggérer.
est une conception nécessaire de l'esprit, si l'esprit a besoin d'un sujet et ne peut concevoir un tel sujet en dernier ressort que sous la raison d'une substance, cette loi de l'esprit est aussi une loi des choses, car enfin si les lois de l'esprit n'étaient pas d'accord avec les lois des choses, la science serait impossible. Vous pensez que l'affirmation de la substance est panthéiste? pourquoi pas polythéiste, atomistique? Et cela même, pourquoi? La notion de substance s'identifie dans mon esprit avec celle de cause, nier la substance c'est nier la causalité (voir mon Précis, p. 89 au milieu). Si vous niez la substance au sens où je l'entends, je crains que vous ne tombiez dans l'illusion des moralistes anglicans lorsqu'ils croient avoir conservé le devoir en le fondant sur un penchant sans autorité, dans l'illusion des empiristes en général lorsqu'après avoir verbalement éliminé tout a priori, ils n'avancent cependant que par l'emploi constant de notions dont ils sont incapables d'indiquer l'origine a posteriori. Pour la morale, je persiste à croire que nous sommes d'accord, d'autant plus que j'admets de vos notes à peu près tout ce que j'en comprends, et notamment que les Églises doivent reconnaître la juridiction supérieure de l'État, aussi bien que toute autre association particulière, sous la double réserve, bien entendu, des limites que vous apportez au devoir d'obéissance dans la science de la Morale, et de l'idée même de l'État qui ne doit commander que dans sa sphère. Mais il me semble que vous n'êtes pas entré dans le fond de ma pensée, vous semblez supposer que la première place dans les affections implique la première place dans l'autorité : elle l'exclut au contraire, l'Église ne peut agir par l'affection qu'en renonçant à agir d'autorité et s'il faut pourtant qu'il y ait autorité, il faut bien que l'Église s'y soumette, mais l'objet du déploiement de cette autorité, que la contrainte s'accuse effectivement ou qu'elle reste virtuelle, il n'importe, c'est toujours autorité, c'est toujours contrainte, cet objet ne saurait être l'unification positive des volontés qui est à mes yeux le bien positif; l'objet de l'autorité, c'est le maintien du droit, c'est l'obligation de conserver les distances, de respecter les individualités, d'empêcher un mouvement hàtif, simpliste par conséquent, anormal, illusoire, faux dans le sens de l'unification, d'empêcher tout compelle intrare. C'est la condition négative, antithétique, mais indispensable de la véritable unité, du bien positif. Voilà comment il est impossible, rigoureusement impossible que l'intolérance en acte soit au bout demadéduc-
lion sur les rapports des deux (ou plutôt des trois) sphères sociales.
Je viens de finir l'Introduction à la Science sociale de H. Spencer, j'y trouve en réalité beaucoup de bon sens. Il a fait suite à une brochure de M. de Hartmann sur la Décomposition interne du christianisme et sur la nécessité de le remplacer, que vous devriez vous faire lire. C'est curieux, ce n'est plus hardi. Je lui en ai écrit hier. Mon dernier travail a été la préparation de trois conférences pour cet hiver' sur l'empirisme en général, sur Darwin sur le matérialisme des physiologues allemands. Il m'en reste à faire une sur le phénoménisme. Dans la troisième je me rencontre avec votre dernier numéro que j'aurai l'air d'avoir pillé, mais c'est égal.
Malheureusement je n'ai plus la force de mettre ces idées en bon ordre et le meilleur, après avoir passé plusieurs fois devant l'esprit, ne se trouve plus sous la plume.
J'espère en effet, aller à la Verdette, puisqu'il n'y a pas moyen de vous rencontrer autrement, mais il faudrait pour cela que les vacances de Pâques fussent dans un temps froid, je ne sais comment il se fait que ce climat me donne tout de suite du sang à la tête et du gastricisme. Peut-être quelques pilules de quinine suffi raient-elles à neutraliser ces eflets.
Tout à vous. Ch. Secrétan.
P. S. Vous me direz, quand vous pourrez, quel bien vous avez tiré des Vernets ou du Vernet.