Soufflot a Marigny
Paris, le 29 octobre 1768.
Monsieur, j'ai été aux Gobelins ce matin ; j'ai trouvé tout en ordre àpeu de chose près, mais tout y a été avant midi. Le Roi de Danemark est arrivé peu après, il est descendu de carrosse dans la grande cour ; elle était tendue de belles pièces tout autour. SaMajesté danoise les a parcourues et examinées avec satisfaction ; elle est ensuite entrée dans nos ateliers de haute lisse, elle a pris plaisir à voir travailler nos ouvriers, elle a
(1) Le cabinet d'histoire naturelle, aujourd'hui Muséum d'histoire naturelle au jardin des Plantes.
ordonné qu'on leur donnât cinquante louis pour boire (1) ; ils ont été remis sur le champ à M. Cozette pour le leur distribuer ; ils en ont témoigné leur reconnaissance ; Sa Majesté danoise a eu la bonté de les écouter et de leur dire des choses obligeantes. Elle a passé ensuite aux ateliers de basse lisse ; elle a paru satisfaite du mécanisme des nouveaux métiers et des ouvrages d'après M. Boucher auxquels on travaille ; elle a vu ensuite le séminaire des apprentis etla manière dont on commence à les former. J'ai dit alors à M. le duc de Duras que l'on avait préparé les tentures les plus belles et les plus fraîches dans la galerie, et qu'on les y allait tendre successivement ; il en a prévenu le roi de Danemark, qui y est monté par l'escalier du magasin des laines.
Il m'a paru, Monsieur, que Sa Majesté a été contente de Tordre et de l'arrangement de toutes les différentes nuances, et, après les avoir examinées, elle est parvenue à la galerie par deux pièces dans lesquelles il y avait bon feu. Elle y a vu, d'abord, les tentures qui étaient en place, et, lorsqu'elle a été au bout, on y a substitué d'autres pièces ; après plusieurs changements, on a placé les pièces du Vatican, et, enfin, les tentuies de M. de Troy% en commençant par celles de Jason . Sa Majesté danoise, qui avait vu avec plaisir tout ce qui avait précédé, a paru en avoir encore plus en voyant les pièces fraîches et faites avec soin de cette tenture et de celle à'Esther surtout ; sur ce qu'elle en a dit, M. le duc de Duras la lui a présentée de la part du Roi, suivant les ordres qu'il avait reçus de Sa Majesté ; le roi de Danemark a exprimé très bien à M. de Duras sa sensibilité à ce présent du Roi et en a paru fort satisfait. Nous n'avons pu en tendre que cinq pièces ; la sixième, qui est finie, a été vue sur le métier ainsi que ce qui
(1) Cf. une lettre de Marigny du 6 février 1769 : « Le roi de Danemark a fait remettre par M. le marquis de Duras à M. le chevalier de Caumont une étrenne de six louis pour les garde-bosquets de Versailles et de Trianon. »
est fait de la septième ; mais comme elle ne pourra pas être fi aie de quelque temps, j'ai pensé, Monsieur, qu'on pourrait en retirer une des dernières livrées au Garde-Meuble, afin de pouvoir délivrer la tenture entière, et sur cela j'attendrai vos ordres.
J'avais réservé le portrait du Roi d'après M. Vanloo (1) que j'avais mené aux Gobelins ; j'en ai fait ouvrir les volets lorsque le roi de Danemark a été vis-à-vis ; Sa Majesté danoise a été extrêmement frappée de la ressemblance et de la beauté de l'ouvrage qu'elle a examiné avec soin et avec plaisir. M. le duc de Duras lui a présenté M. Vanloo. Elle lui a dit des choses fort obligeantes et a bien voulu lui accorder, mardi, une séance pour commencer son portrait ; il doit avoir l'honneur de vous écrire aujourd'hui pour vous faire part de cet événement dont il est bien flatté. M. le duc de Duras a présenté aussi MM. Pierre, Coustou, Vernet et autres artistes qui étaient dans la galerie. 11 m'a demandé, Monsieur, presque en arrivant, si vous y étiez ou si vous viendriez ; je lui ai dit que je ne savais pas si vous auriez été instruit à temps et que je croyais que vous ne seriez arrivé à Fontainebleau que hier au soir ou peut-être aujourd'hui. M. de Bernstorff (2) m'a demandé si vous resteriez à Fontainebleau quelques jours ; je lui ai répondu que oui, et il m'a, paru désirer fort de vous y trouver. M. Cozette a présenté au roi de Danemark la petite tête que vous aviez approuvé qu'il fît ; Sa Majesté l'a acceptée avec bonté ; il parait qu'il fera sou portrait en tapisserie d'après celui que M. Vanloo va faire. Elle a paru très contente de la manufacture et de ses productions, ainsi que tous les seigneurs qui l'accompagnaient. J'ai fait de mon mieux, Monsieur, pour qu'il y eut de l'ordre, et il y en a eu, en
(1) Cf. supra, lettres de Marigny à Soufflot du 30 juillet 1762 et du 30 août 1763.
(2) Le comte de Bernstorff, ministre des affaires étrangères d§ Danemark.
«fîet, depuis l'arrivée à midi un quart jusqu'à la sortie à une heure trois quarts environ ; tout s'est bien passé, sans confusion, sans foule et de manière que vous puissiez être satisfait du rapport qu'on vous en fera. Le roi de Danemark a fait donner aussi, pour Vavoque, ses tendeurs, les suisses, les gardes, dix louis dans la galerie. Le mauvais temps n'a commencé, heureusement, que sur les deux heures ; ainsi les tapisseries tendues dans la cour n'ont pas soutfert.
Archives Nationales, O1 1554 (1).