SoUFFLOT A MARIGNY
Paris, le 24 juillet 1760.
Monsieur, j'ai l'honneur dô vous envoyer le brevet et les plans du logement du sieur Tremblin aux Gobelins, qui m'ont été rerais par Madame son épouse depuis qu'il a disparu avec intention sans doute de n'y plus rentrer, puisqu'elle m'a prié
(1) Le sieur Le Clerc, depuis la mort du sieur Châtelain, avait le titre de professeur de dessin des jeunes ouvriers, apprentis et enfants de la manufacture, avec 1.000 livres de traitement. Les élèves de l'Ecole des Gobelins venaient dessiner gratuitement tous les jours depuis dix heures du matin jusqu'à midi. Ils copiaient sans doute d'anciens croquis de Lebrun, ses cartons de tapisseries, ses dessins de meubles, les dessins de Van der Meulen (encore conservés à la manufacture) ; ils travaillaient' aussi d'après le corps humain, d'après le modèle. — Sur l'école des Gobelins, voy. Gourajod, le Livre- Journal de Lazare Dûvaux. Introduction. ■— Cf. Blondel, Architecture française, livre 3, ch. xix : « Pour former des sujets d'un talent distingué par l'étude des « arts, le Roi entretient dans la manufacture des Gobelins une école de «dessin établie par un arrêt de son Conseil du 16 août 1737. On distribue « dans cette école deux fois par année trois médailles d'argent pour «prix adjugés aux élèves et aux ouvriers de celte manufacture, qui « seuls sont admis à concourir à ces prix. » CL une lettre de Cochin à Marigny du 9 août 1755 : « S'il arrivait un jour, ce qui serait à souhaiter, « qu'on rétablît un modèle à l'Académie des Gobelins » (Voir cette lettre pour tout le personnel de la manufacture dans les Nouvelles Archives de l'Art français, 1903, p. 93).
(2) Note de Marigny : Approuvé, — Lettre en conséquence du 61 juillet (A. N. O1 1107).
de vous les remettre afin que vous en disposassiez. Vous verrez. Monsieur, qu'il occupait des ateliers et des appartements commodes et considérables qui peuvent se partager entre plusieurs ; j*ai examiné les arrangements que l'on pourrait faire en songeant pour l'avenir au rétablissement du Séminaire dans lequel s'élevaient autrefois les apprentis (1), qui m'occupe toujours, parce que j'en sens l'utilité ; et voici les mouvements de logements qu'il m'a suggérés et que j'ai l'honneur de vous proposer.
M. Boizot est depuis longtemps placé aux Gobelins comme peintre du Roi et de son Académie Royale de peinture pour y faire, d'après les tableaux, les traits qui servent aux ouvriers de haute lisse ; il s'est toujours conduit de manière à mériter les bontés dont vous l'avez honoré ; il est logé à côté du sieur Tmnblin, mais en quatre étages l'un sur l'autre ; il prend de l'âge, il a une femme et plusieurs enfants et serait bien plus commodément pour lui et sa famille dans un seul étage ; je crois que celui du sieur Tremblin qui est un premier lui suffirait avec quelques petites pièces en galetas et lui ferait beaucoup de plaisir. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien le lui accorder à la place de celui qu'il a, dont vous pourriez donner le rez-de-chaussée et le premier avec un des ateliers à
(1) Cf. l'édit de Louis XIV pour l'établissement des Gobelins, en novembre 1667 :
Article VI : Voulons qu'il soit entretenu dans les dites manufactures, à nos dépens, le nombre et quantité de soixante enfants qui seront nommés et ■choisis par le surintendant de nos bâtiments, pour i 'entretien de chacun desquels sera délivré au directeur des dites manufactures la somme de 250 livres, payables par le trésorier général de nos bâtiments en cinq années, savoir : la première 400 livres, la seconde 75 livres, la troisième 30 livres, et la cinquième 20 livres.
Article VII : Seront les enfants, lors de leur entrée en la dite maison, mis et placés dans le séminaire du directeur, auquel sera donné un maître peintre sous lui, qui aura soin de leur éducation et inttruction, pour être ensuite distribués par le directeur et par lui mis en apprentissage chez le* maîtres de chacun des arts et métiers, etc.
M. Egret (1), en réservant l'autre atelier pour M. Flamant qui y imprimerait les toiles nécessaires pour le service de la manufacture qu'il imprime aujourd'hui dans un passage peu commode pour cela.
Il resterait encore le deuxième étage consistant en une chambre petite, un cabinet et une garde-robe avec le galetas au-dessus ; je crois, Monsieur, que les soins pris par M. Belle pour le rétablissement de l'Académie et les avances qu'il a faites de ses deniers peuvent lui faire mériter d'être honoré de vos bontés. Il est logé chez M. de Julienne et par conséquent à portée des Gobelins où il travaille; ses talents l'ont fait agréer à l'Académie royale de peinture et sculpture (2), et c'est, je pense, un avantage pour les Gobelins et pWr l'Académie que vous venez d'y rétablir, de rassembler plusieurs membres de celle du Louvre qui sont en état de veiller à l'avancement des jeunes gens ; M. Loir en est capable et y serait d'autant plus porté s'il était attaché à la maison par un logement qui deviendrait plus sûr pour lui à l'avenir que celui de M. de Julienne. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien le lui accorder, si vous trouvez bonnes les raisons pour lesquelles j'ai l'honneur de vous le demander.
M. Egret quittera un logement qui est entre les deux cours an-dessus de celui qu'ont ordinairement occupé ceux qui avaient la direction de la manufacture. M. D'Isle y avait laissé les demoiselles Baptiste, que j'y ai laissées aussi (3) ; on pourrait les mettre dans celui que quitterait M. Egret, et alors le premier étage resterait libre, car je n'en ai pas besoin; mais il pourrait, si les temps deviennent meilleurs, fa-
(1) Egret, peintre aux Gobelins.
'2) Clément Belle (1722-1806), peintre d'histoire et inspecteur des Go* belins depuis 1755, fut reçu académicien en 1761.
(3) Le généreux Soufflot cédera aussi à la dame Flamant, fille unique de la veuve Châtelain, une portion de pré aux Gobelins; c'était la veuve Coselle qui avait la jouissance du reste (Lettre du 11 juillet 1760).
voriser un arrangement très utile pour la manufacture dont j'ai eu l'honneur de vous parler quelquefois, et dont j'ai fait mention au commencement de cette lettre. Ce serait, Monsieur, le rétablissement de ce Séminaire qui existait autrefois suivant l'article VII de l'Edit du Roi pour l'établissement de la manufacture, et dans lequel les apprentis étaient élevés de manière à former de bons et dociles ouvriers : je crois pouvoir vous proposer des moyens aisés d'y parvenir quand les circonstances le permettront ; j'en suis occupé depuis longtemps, et c'est pour cela que j'ai l'honneur de vous proposer le changement des demoiselles Baptiste, parce qu'il serait nécessaire de donner ce qu'elles occupent au premier à M. Belle qui est au même étage ; il abandonnerait alors ce qu'il occupe en retour sur la grande cour (1) et le céderait à Mme Ballet et son fils orfèvre qui, avec M. Lambert aussi orfèvre et dont le temps finira bientôt, occupent la portion de ce côté de la grande cour la plus propre à former un atelier pour le Séminaire et de-* endroits pour y nourrir et coucher les apprentis. Ils y auraient même une espèce de jardin particulier pour leurs récréations, et ne passeraient plus leurs journées en partie à poiissonner dans les grandes cours, parce qu'on les tiendrait renfermés.
Vous verrez, Monsieur, par le plan du logement de M. Tremblin, qu'il y a dans la même cour un petit bâtiment détaché que j'ai marqué A, consistant en un rez-de-chaussée et une mansarde ; il l'avait prêté à M. Collonge qui l'occupe encore et qui y travaille aux teintures des peaux semblables à celles que je vous ai laissées à Versailles ; il travaille aussi à de^ teintures en laines pour nos tapisseries, qu'il espère rendre beaucoup plus durables que les teintures ordinaires
(1) La grande cour, dite cour Colbert, — Voir le plan au rez-dechaussée de la manufacture des Gobelins dans Blondel : Architecture française, livre 3, n° 19.
et même pour les couleurs sujettes à passer promptement ; si vous souhaitez qu'il continue ses opérations, il pourrait continuer à occuper ce logement et l'atelier au-dessus jusqu'à ce que vous voyez si ses découvertes peuvent devenir assez utiles à la manufacture pour que vous crûssiez devoir l'y fixer. 11 y a, Monsieur, dans ces différents appartements de M. Tremblin, des ajustements d'alcôve et de boiserie qu'il y avait faits et que Mme Tremblin réclame ; je n'ai point voulu qu'on y touchât, parce qu'on ne le pourrait faire sans détériorer ; d'ailleurs,, en supposant qu'il fût dû pour cela quelques dédommagements» j'ai prévenu que si vous aviez la bonté d'en accorder, je vous supplierais de les réserver pour le boulanger à qui il est dû par le sieur Tremblin plus de 500 livres, suivant la note qu'il m'en a donnée, par laquelle je vois aussi qu'il lui est dû considérablement par plusieurs ouvriers des Gobelins qui auraient manqué de pain si je ne les avais fait assurer en différents temps que je veillerais à ce qu'il fût payé. Il ne peut avoir 6on recours sur les meubles, car depuis longtemps il y en avait fort peu chez le sieur Tremblin et, quand j'y suis allé après son départ, je n'y ai presque rien trouvé ; sa femme demande à se retirer avec le peu qui lui reste. Je vous supplie de me donner vos ordres sur tous ces différents objets,, afin que j'agisse en conséquence.
Archives Nationales, O1 1107.