‹ Correspondance de StendhalChapitre 15 sur 134 · C. (1) A MADAME VIRGINIE ANGELOT, A PARIS · texte numérisé non relu

C. (1) A MADAME VIRGINIE ANGELOT, A PARIS

Trieste, le !«'■ Mars 1831.

Vos beaux yeux me rendent bien malheureux, en ne m'écrivant pas. « Toutes les femmes de mes amis, se reconnaissent dans ma dernière rapsodie (2) ». Grand Dieu ! Est-ce que jamais j'ai monté à votre fenêtre par une échelle ? — Je l'ai souvent désiré sans doute, mais enfin, je vous en conjure devant Dieu, est-ce que j'ai jamais eu cette

(1) Original : Collection de M. P.- A. Cheramy.

(2) Le Rouge et le Noir.

audace ? — Ou craint tout, on croit tout quand on bâille si loin de vous ; de grâce, dites-moi si vous êtes piquée comme Mathilde ou comme Rénal. J'espère que Saint-Germain-l'Auxerrois (1) vous aura fait une telle peur, que vous serez revenue aux sentiments naturels.

Mes espions me disent que vous avez fait une grande promotion d'amis. Osent-ils faire des plaisanteries réellement mauvaises, comme celles qui ont déshonoré quelqu'un de la place du Carrousel ?

Je ne crois au mérite qu'autant qu'il est prouvé par le ridicule ; il n'y a d'exception que pour vous. Mais, grand Dieu ! que de gens de mérite à Paris depuis un certain temps ! Il me semble que tout est possible dans ce beau pays, excepté tromper les gens sur le fond du cœur. Ne tremblez pas, aimable amie, il ne s'agit que des hommes. Depuis 1814, les deux partis ont été également hypocrites ; comment espérer tromper tous ces hommes qui avaient quinze ans en 1814 ?

On m'écrit de Paris qu'il faut, moi aussi, tromper et ne pas dire que je m'ennuie, et cela sous peine de passer pour un homme léger, jamais content de rien, etc., etc. Hélas ! je passerai tout simplement pour un homme pauvre. Sans doute, si mon père ne s'était pas ruiné, je serais ou à vos pieds ou dans la véritable Italie. Si vous voulez que je prenne en patience la raison continue des bons Allemands, au milieu desquels on m'a fait la faveur de me placer, écrivez-moi tous les mois. Envoyez votre lettre à M. Colomb, [n^ 35, rue Godot-de-Mauroy] et dix jours après je serai heureux. Ne perdez pas de vue que je suis réduit à la lecture de notre amie la Quotidienne et de la Gazette de France. Celle-ci ne m'a semblé amusante qu'aujourd'hui ; il y a un article, payé par mon libraire, qui dit que M. de Stendhal n'est pas un sot. Mais, est-ce qu'il y a encore quelqu'un à Paris qui s'occupe de lire ?

Avez-vous vu le Napoléon de l'Odéon ? J'avais prédit, en 1826, qu'un tel drame serait fait, et qu'avant dix ans il se trouverait une circonstance politique pour le jouer. — Et puis, on me refuse la qualité de bonne tête ! Ce grand malheur mo vient du manque de gravité.

Imitez-moi, aimable amie ou charmante ennemie, parlez-moi de vous avec des détails infinis. Si j'avais pu, je vous aurais parlé de ce qui m'entoure, mais M. A[ncelot] vous expliquera comme quoi il n'y pas moyen.

(1) lie 24 février 1831, à propos d'un service célébré dans l'église de Sainl-Germainl'Aiixorrois, pour l'anniversaire de l'assassinat du duc de Berri, en 1820, le peuple entre tumultueusement dans l'église et la dévaste de fond en comble. (R. C).

De quel parti êtes- vous, belle ennemie, dans le présent quart d'heure ? On dit que vous autres ultras vous faites semblant pour tout de raisonner juste ? Est-il possible ? Je profiterais de cette belle disposition, vous liriez dans mon cœur et vous verriez qu'il vous adore. Avez-vous eu une belle peur quand les ennemis de l'autel sont venus tâter celui de Saint-Roch ? — Daignez m'écrire une bien longue lettre. Je demeure chez M. Colomb, numéro 35, rue Godot-de-Mauroy. Mes respects à madame la baronne Gérard, à madame de Mirbel ; des respects plus tendres à madame Mély-Janin, à madame Heim. En un mot, faites qu'on n'oublie pas ma grosse personne.

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