A MADAME VIRGINIE ANGELOT, A PARIS
Trieste, le 1*^^ Janvier 1831.
Hélas ! madame, je meurs d'ennui et de froid. Voilà ce que je puis dire do plus nouveau aujourd'hui 1^^ Janvier 1831. Je ne sais si je resterai [ici]. Je ne lis que la Quotidienne et la Gazette de France ; ce régime me rend maigre. Pour être digne et ne pas me perdre, comme il m'était arrivé à Paris, je ne me permets plus la moindre plaisanterie. Je suis moral et vrai comme le Télémaque. Aussi l'on me respecte. Grand Dieu ! quel plat siècle, et bien digne de tout l'ennui qu'il ressent et qu'il transpire 1
Je touche ici à la barbarie. J'ai loué une petite maison de campagne qui a six pièces grandes, à elles six, comme votre chambre à coucher ; elles n'ont d'agréable que cette ressemblance. Là, je vis au milieu de paysans qui no connaissent qu'une religion, colle de l'argent. Tout ce que la inanité fait au pays où vous êtes, ici c'est l'argent. Les plus grandes beautés m'adorent au prix d'un sequin (onze francs soixante-trois centimes). — Diable ! il s'agit de paysans et non de la bonne compagnie. Je mets ceci par respect pour la vérité et pour les amis qui ouvriront ma lettre.
Si vous avez la charité de m'écrire, envoyez la longue lettre (de grâce, qu'elle soit longue comme mon mérite), numéro 35, rue Godot de Mauroy, à M. R. Colomb, ancien directeur des contributions. Il y a dans la maison voisine, un vicomte Colomb, amant malade de Madanie R[ucary], qui ouvre les lettres de mon parent, quand le numéro 35 n'est ])ai> aussi grand que ceci. — J'ignore tout dans ce séjour enchanté ;
(1) Le vers de Musset est : Mnis le pêcheur se tut, car il ne croyait pas.
(2) Original : Collection de M. P.-A. Cheramy.
VOUS comprendrez l'excès de mon marasme, quand je vous avouerai que je lis les annonces de la Quotidienne. Si jamais j'en rencontre les rédacteurs dans les rues de Paris, il est sûr que je les étrangle. Demandez l'explication de ce sentiment de vengeance, que jamais votre cœur de colombe ne comprendrait, au sombre et profond Mérimée.
Je n'ai su qu'il y a huit jours l'apparition du Rouge. Dites-moi bonnement tout le mal que vous pensez de ce plat ouvrage, non conforme aux règles académiques, et, malgré cela, peut-être, ennuyeux. Ecrivezmoi une fois par mois. Si je reste ici, je vous donnerai une description de mes rochers. Tout est original ici, même la cuisine, ce dont bien me fâche.
Daignez envoyer l'exemplaire à.' Henriette (1), que l'aimable auteur m'a promis, rue Saint-Marc, numéro 1, à M. Briche. [Je dis rue Saint- Marc, no 1, mon écriture est si mauvaise]. Ecrivez sur la première page à.' Henriette : « A Madame Judith Pasta, à Milan. » Par ce moyen, Henriette deviendra un opéra, perdra en esprit, et gagnera une actrice digne de ses profondes et variées émotions. Voilà du nouveau style. Quel style emploierai-je pour vous peindre les pensées que je vous consacre ? — Un pauvre diable qui meurt de soif dans les déserts derrière Alger comment se peint-il un verre d'eau ? — Je finis par cette idée limpide.
Mes respects ou amitiés, selon l'ampleur du personnage, à chacun de vos aimables amis. Par exemple, respects à Madame la baronne du Mercredi, et à tout ce qui lui est cher. Ecrivez-moi l'histoire secrète de M. Clara Gazul et de M. de [Mareste].
Agréez avec bonté l'hommage d'un exilé. Ah ! que n'ai-je une chaumière et quinze cents francs dans la rue Saint-Roch ! Bien des choses
à votre ami.