‹ Correspondance de StendhalChapitre 66 sur 134 · DU BOYS · texte numérisé non relu

DU BOYS

A M. DI FlOKE (3)

[Rome], 18 juin. Corpus Domini, 1836.

Je n'ai pas dîné pendant vingt-six jours, mon noble ami, et les dîners que je fais actuellement méritent bien peu ce respectable nom.

(1 ) Voir sur M. Lysimaqiie la lettre de Doriato Bucci. {Soirées du Stendhal-Club).

(2) Collection Henri Cordier.

(3) No 10, boulevard des Panoramas, vis-à-vis le passage.

L'appétit manque. La tête est faible, je lis des romans et je pense beaucoup à nos amis, signes de faiblesse. Je me suis traîné à la Muta di Port ici, qui a le plus grand succès, malgré deux petits inconvénients, il n'y a pas de chanteuse, et ce Masaniello n'a pas de voix du tout. Tout se passe en chœurs, ils chantent avec verve, tant les coquins sont contents de n'être plus des Grecs ou des Romains, mais simplement des canailles de pêcheurs ; comme tels, ils se permettent toutes sortes de lazzis, et même des grossièretés sans lazzis, que le public prend fort bien. Croiriez-vous que ce public en est réduit à co point d'abjection que deux avocats m'ont demandé si à tout prendre leur Tl/weWe n'était pas supérieure à celle de Paris ?

Ce pays-ci est perdu. Ils en sont pour les arts, le sens commun et l'art de jouir de la vie, au point où les Arts du dessin en étaient sous Constantin en 300 : on relevait les colonnes des temples, mais on les plaçait à l'envers, la tête en bas.

La grande nouvelle, c'est que le prince de Borghèsc manque d'argent. Son frère Camille lui a cependant laissé deux cent vingt-sept mille écus (douze cent mille francs de rente) et des caisses pleines. Un seul Prince n'est pas ruiné, c'est Piombino. Quant à l'argent, tous les autres ont mon caractère : ils n'y pensent jamais que quand ils en manquent. Mais je ne vivrais pas comme eux, ils passent leurs soirées avec sept ou huit amis inférieurs et approuvent tout et vont au Bal chez un ambassadeur ou chez Torlonia, une fois par mois. Ils ne donnent jamais un verre d'eau, de crainte de n'être pas assez magnifiques et aussi par manque d'argent. L'un d'oux me disait hier que la Navarre et le Guipuscoa formaient le tiers de l'Espagne. Sans doute, ces provinces touchent à Gibraltar ; et il ne m'a pas contredit. Adieu, il pleut tous les jours ici et les chaleurs, grâce à Dieu, ne sont pas encore venues. Après quarante jours de séjour, je me suis sauvé de mon trou. Combien nous avons été fous en donnant le goût de la musique à Londres et à Paris. Plus de musique ici, et là, une musique manquant de gens pour l'entendre et électriser les chanteurs. 0 varia hominum area o pectora cœca (I).

(1) Lucrôce. De reru/n naliira, lib. II, l 'i : O miseras hominum. mentcis ! 0 pectora cœca.

A MADAME JULES GAULTHIER A PARIS

Paris, le 15 septembre 1836.

Ma chère amie,

Ce matin, à onze heures, mon portier m'a remis une lettre fatale. Je suis bien sensible au profond chagrin où vous êtes plongée (1). D'après ce que vous m'aviez dit des assurances que les médecins vous donnaient, j'étais bien éloigné de prévoir un résultat aussi funeste et surtout aussi prompt. Il faut en revenir à la consolation des paysans : la personne qui vous manque avait fait son temps. Tout ce que la vie donne ordinairement de joies et de peines avait été épuisé par elle. Elle était arrivée à cette époque de l'existence où les peines l'emportent presque sur le peu de plaisirs qui nous restent.

Tout cela est vrai, mais tout cela n'empêche pas les larmes, surtout avec les bons cœurs que vous avez dans votre famille.

Que faites-vous ? Retournez-vous bientôt à Saint-Denis ?

Croyez que je vous aime et que je vous plains bien sincèrement.

A MADAME JULES GAULTHIER, A MOUSSY (Marne)

Paris, le 7 oclobre 1836.

Je me moquerais bien, ma chère amie, que Julie fût envieuse, si cela ne nuisait pas à son bonheur. Mais la vue du bonheur des autres rapprochée de celle de notre mauvaise position, engendre subito du malheur.

Je rentre pour vous écrire ; je suis horriblement pressé et bien fâché de votre absence. Quand revenez-vous ? Je ne partirai qu'en décembre, peut-être en janvier. Envoyez-moi une description exacte

(I) Madame Gaulthier venait de perdre sa mère.

de ce que vous faites ; surtout ne songez jamais aux choses tristes : c'est la vieillesse.

Je voulais remercier madame 1>... du joli billet qu'elle a pris la peine de m'écrire ; mais le temps, non la volonté, manque. Il faut s'habiller pour un dîner, invité avec des demoiselles qui gagnent quarante francs, toutes les fois qu'elles dansent. Voilà la société la moins triste, par conséquent la meilleure.

Lisez la Chronique de Paris, jouriml du (linianche ; là vous verrez l'avenir. Le moins UKMiteur des journaux de tous les jours, c'est le Commerce.

TIMOLÊON BRENET.

A MADAME JULES GAULTHIER, A SAINT-DENIS

Paris, le 15.... 1836.

Ma belle amie, serez-vous rue Saint -Marcel vendredi, samedi, dimanche, lundi ? Je sollicite votre itinéraire pour ne pas m'exposer à faire cette ennuyeuse route sans rencontrer une heure d'aimable conversation. On est atterré des nouvelles ou de l'absence des nouvelles de Constantine. On m'a dit que sous les Romains, cette Constantine était la capitale d'un nommé Jugurtha qui leur donna bien de l'embarras. Un insigne fripon, nommé Salluste, a écrit une histoire amusante de ce Jugurtha. A Rome, on disait que Salluste avait autant d'espi'it que Voltaire.

Donc, donnez-moi, le dimanche, l'itinéraire de la semaine, mais bien clairement.

Mille bonjours. LÉONCE D...

A .\l.\h\.\ll-: JULES GAULTHIER A PARIS

Paris [dimanche), le 1836.

Que votre grippe est longue, ma chère amie ! Je crois que j'ai bien été huit fuis (lirz votrt' jxtrtiei' ; toujours mémo réponse. Enfin, diniaii-

che, madame de Tascher m'a donné de vos nouvelles. Votre tête, si aimable pour nous qui ne voyons que l'extérieur, est si remplie de hautes et fortes pensées, que vous avez peine à la tenir debout. Aussitôt que cette tête sera capable de recevoir un aussi formidable personnage que votre serviteur, faites-le-moi savoir por une lettre d'une ligne, ou laissez un ordre favorable à votre portier.

Est-ce que madame Du.... a été aussi malade que vous ? Faites, je vous prie, à madame Du.... mon compliment de condoléance.

Le roi des bals masqués sera celui que les dames légitimistes donneront au théâtre de Vantadour, en faveur des pauvres de l'ancienne liste civile. Pas de dominos noirs et toutes les femmes costumées, ou au moins en dominos de couleur claire. Quant aux hommes, ils seront parés de leur beauté naturelle. — Huit jours après Pâques, l'Ecole des Vieillards, avec mademoiselle Mars et des marquis véritables. — Huit jours plus tard, opéra italien, avec mademoiselle Cinti, le prince Belgiojoso et la troupe de Royaumont.

Il faut que je compte furieusement sur votre léthargie pour vous donner d'aussi vieilles nouvelles ; il y a dix jours, au moins, que je sais tout cela. Je vous dirai de plus belles choses encore quand vous m'aurez donné la permission de vous adorer de près.

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