Depuis, recteur à Strasbourg
A DAMIRON iOl
M, Damwo?i^ pi^ofesseiir au collège de Falaise
Paris, 29 janvier i817.
Comment! vous ne m'écrivez pas, mon ami! S^avezvous que je brûle, que j'enrage, que je n'y liens plus, si je ne reçois pas de lettres de vous. Voilà un siècle que je vous ai envoyé la mienne. Je m'ennuie passablement, et vous, mon consolateur, mon espérance, vous ne dites mot. Je vous aime et je vous aimerais davantage si vous m'écriviez; je vous accable de lettres et je vous en accablerais moins, si j'en voyais des vôtres. La poste ne va-t-elle plus? Allons prenez la plume et dites-moi beaucoup de choses. Contez, causez à votre aise ; je suis là pour entendre, et j'entendrai avec plaisir : n'est-ce pas bien mal à vous de ne m'avoir point dit encore vos succès dans votre cours de métaphysique? Je vous crierai : courage, et vous en irez mieux. Mais écrivezmoi.
Aussi bien le devez-vous : que voulez-vous que je dise, moi, si je n'ai pas là une lettre de vous qui me donne matière ? Je n'ai rien à vous dire de moi, il faut que je paille de vous : et qu'en dirai-je, si vous ne m'en dites rien?
Je vous gronde et je fais bien, selon moi, je fais peutêtre mal, selon vous; car vous me direz : à peine sait-on que vous êtes arrivé à Paris et l'on ne pouvait vous y croire avant que vous n'y fussiez. Il est possible que vous ayez raison jusqu'ici; mais dans huit jours, vous aurez tort; et je parle et je me fâche pour l'avenir aussi bien que pour le présent. Je gourmande d'avance votre paresse afin que vous n'en ayez point. Je jette les hauts cris pour rien, afin que vous ne me mettiez pas dans le cas de les jeter pour quelque chose.
Voilà bientôt toute une lettre d'exhortation, mais qu'importe sous quelle forme présenter l'amitié. Le fond de toutes celles que je vous écris est que je vous ainr
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prenez-le de cette façon quand même je ne vous le dirais pas, et soyez sûr que vous ne vous tromperez jamais. Me voilà encore à l'école ; je ne suis rien et je ne sais si je deviendrai quelque chose. A la garde de Dieu. Je demanderai peut-être cette place de Juilly, mais c'est selon. J'hésite, je temporise, je vois, j'attends. Je ne suis pas de ces gens qui sont pressés d'arriver; je suis lent d'humeur, traînard en affaires, plutôt par paresse que par prudence; ne m'imitez pas; c'est un défaut, on ne fait pas son chemin avec cela. Mais qu'est-ce que faire son chemin? Je n'en sais rien, et c'est pourquoi je ne me presse pas après une merveille inconnue. Mais connue ounon, je sais bien qu'il faut la poursuivre; aussi je me reconnais coupable.
Du reste, je suis fou d'ennui, vous devez vous en apercevoir. Je tâche de m' étourdir et d'échapper à la vie. Je suis au total un bien petit philosophe. Vous valez mieux que moi ; aussi me pardonnerez-vous en sage ce billet bavard que je vous écris en sot. Une lettre de vous me remettra; c'est bien mal à propos que je voudrais qu'elle fût déjà arrivée. Car à peine s'est-il écoulé l'intervalle nécessaire ; mais je la désire trop pour ne pas m'impatienter un peu et quand on s'impatiente, on déraisonne. C'est une part de lettre que je vous vole ; car ceci n'en est pas une. Adieu, je vous aime et vous embrasse.
Th. J.
il/. Damiron, professeur au collège de Falaise
Paris, 31 janvier 1817.
Ah ! mon ami, quelle lettre, quelle bonne lettre ! Que vous êtes aimable, charmant, bon ami ! Non, quand je remplirais cent pages du plaisir qu'elle m'a donné, je ne pourrais tout dire. Aussi, il y avait tant de jours que je n'en avais reçu de vous. C'était comme la première entrevue après une longue séparation. J'allais au cours de Cousin quand le portier me l'a
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remise; jn n'ai p'.i la lire qu'au retour; mais en allant, en revenant, je la pesais dans ma main et je me disais : combien de temps me faudra-t-il bien pour la lire? un quart d'heure? Oh! bien plus, au moins, au moins une demi-heure, car j*irai lentement, je me retiendrai pour prolonger ; puis, je cherchais à évaluer la quantité de plaisir qu'elle me donnerait, et comme on n'évalue qu'en comparant, je cherchais un terme de comparaison. Cétait, comme le plaisir que j'éprouve en revoyant mon village du haut de la montagne, venant de Paris ; ou bien, comme celui que je ressens en mettant le pied sur le seuil de la maison paternelle. Je trouvais que c'était bien là, à peu près, la quantité, mais c'était un plaisir différent, d'une autre qualité ; et pour comparer mieux, je n'ai rien trouvé que le plaisir que j'avais goûté en recevant vos autres lettres, puis, comme je n'en avais reçu aucune encore de ce volume, j'en concluais rigoureusement que le plaisir serait encore bien plus grand, sinon en intensité, du moins en durée. Et j'avais bien du plaisir, tout en évaluant celui que j'aurais. Mais que le raisonnement avec sa rigueur étroite est une pitoyable chose en bonheur! J'ai tout oublié en vous lisant, et si j'avais pu penser à tous mes termes de comparaison, ils se seraient anéantis devant le plaisir présent. Je n'étais pas auprès d'un bon feu, je n'étais pas dans un bon fauteuil, et votre amitié et toute votre lettre m'en étaient plus chères; ce n'était pas un surcroît de plaisir, c'était une consolation d'abord (car je me trouvais alors malheureux de cœur), puis après, un bonheur positif : moi qui dans ma théorie du bonheur pensais que son espérance valait mieux que lui ! Voilà un fait qui me déroute et c'est vous qui en êtes cause; faut-il que j'aie un reproche à vous faire au milieu de tous les remerciements que je vous dois ? Mais, savez-vous (oui, vous le savez), que dans l'impatience où j'étais de recevoir une lettre de vous, je vous ai écrit, il y a deux jours, un billet, ah iratoî En vérité, j'étais fou : vous me le pardonnerez. Comment, ne pas penser que ce retard me vaudrait cinq ou six pages de plus? Bopx^ohios va venir ; j'ai
pris la plume pour me soulager un peu du plaisir que je vous dois en vous le racontant, car je veux un peu vous ménager; et cette lettre ne se finira et ne s'enverra que plus tard; Mais, puisque j'en suis à me soulager, il faut que je me soulage d'autre chose que de plaisir. Un passage de votre lettre m'a désolé ; pourquoi avez-vous montré à Dubois cet imprudent article qui m'était échappé ? Je dis imprudent, je devrais dire coupable ; car s'il était téméraire de juger ainsi un homme sans le connaître et sur une simple imagination, il était mal et très mal de faire part de ce jugement chimérique à quelqu'un, et il était plus mal encore d'en faire part à une personne qui pouvait prendre de là des préventions contre lui, et repousser son amitié. Alors, mon cher Damiron, je me suis mille fois reproché ce passage de ma lettre, et la vôtre en m'annonçant l'affliction qu'il a causée à Dubois, me désole. Dites-lui mon repentir, et obtenez mon pardon ; dites-lui surtout, comme le disait ma lettre, que je n'avais pas la moindre raison de le juger ainsi ; il sait assez si je l'ai jamais suffisamment fréquenté pour le connaître, et ce qui rend ma faute plus grande doit servir à la lui rendre moins sensible. Quant à vous, Damiron, pardonnez-moi si je n'approuve pas que vous lui ayez fait part de ce passage. Vous deviez éviter de l'affliger et avoir assez pitié de mon imprudence pour ne pas m'en punir. Du reste, je sais qu'il est certains moments d'épanchement, où l'on ne peut rien cachera son ami, et sans doute, c'est dans un de ces moments que le secret vous est échappé.
6 février 1817.
Mon bon ami, je vous ai laissé bien longtemps ; je reviens à vous avec un nouveau plaisir ; j'ai mille choses à vous dire, et je n'ai point comme vous la ressource de poser pour rassembler et ordonner mes idées ; d'ailleurs, le temps commence à me devenir précieux, je veux dire que les rédactions me laissent peu de moments pour mes amis ; et ce lambeau que je commence ne sera pas le der-
nier de ma lettre : parlons aujourd'hui de vos affaires. J'ai vu Cousin, nous avons causé de vous environ une heure et demie, et je vous jure qu'il ne se souvient pas le moins du monde du fameux rapport : il a été enchanté d'avoir de vos nouvelles et charmé d'apprendre que vous conserviez, avec tant de soin, l'amour sacré de la philosophie. Quand je lui ai dit vos deux cent cinquante pages, il a répété plusieurs fois, c'est hien^ très bien! et puis, sur votre projet, voici sa réponse : on ne peut, sous aucun prétexte, créer à Falaise une chaire de philosophie; c'est contre les institutions universitaires et l'on ne veut point les violer. Mais Damiron peut être autorisé à faire, accidentellement, un petit cours de logique et de morale ; bien entendu qu'il ne cessera point pour cela ses fonctions de professeur de seconde, et qu'il n'exigera aucune augmentation de rétribution. A ces conditions, sa demande sera considérée comme une offre généreuse dont l'Université lui saura un gré infini, elle verra avec plaisir un jeune homme, un élève de l'Ecole Normale demander à s'imposer de nouveaux travaux pour propager les utiles principes d'une saine logique et d'une noble morale. Cette preuve de zèle et cette marque de dévouement ne sera point perdue pour lui : elle sera un titre à l'estime et à l'avancement, et tous ceux qui s'intéressent au progrès des saines doctrines lui en devront de la reconnaissance. (Pardonnez-moi ce style grave. Je suis dans ce moment, non pas un protecteur mais un ambassadeur, et je suis forcé de garder le décorum). — Si maintenant Damiron se décide à faire cette démarche, il faudra que M. le principal du collège adresse à la Commission la demande d'une autorisation qui permette à Damiron de faire, accidentellement^ un cours de philosophie aux conditions marquées plus haut. Et pour que Cousin puisse appuyer cette pétition, Damiron lui écrira quelques jours avant qu'on l'envoyé, afin que Cousin voye à l'avance les membres de la Commission ^t les prévienne favorablement.
Voilà tout, mon cher ami, et je quitte mon rôle, main-
tenant, voulez-vous mon avis là dessus ? Le voici. Je pense que vous ne devez pas hésiter un moment à faire cette démarche ; c'est, comme je lai dit quand j'étais ambassadeur, une noble et généreuse action que vous ferez là ; c'est sous ce point de vue que je vous la conseille, et je vous la conseillerais encore comme propre à vous avancer si vous teniez davantage à cela ; il est sûr que si vous demandiez l'année prochaine, ou plus tard, une chaire de philosophie, ce petit cours que vous auriez fait et bien fait, serait une puissante recommandation en votre faveur. D'ailleurs, mon ami, il vous excitera à penser et à approfondir ces matières qui nous sont chères, et je brûle d'être professeur pour me livrer sans réserve à ce bel et utile exercice. Si vous vous décidez. Cousin vous conseille de faire deux leçons par semaine ; de donner quelques idées générales sur la métaphysique, de vous arrêter quelque peu sur la logique et d'arriver à la morale, partie sur laquelle vous avez travaillé, et qu'il est surtout important de prêcher et de répandre. 11 vous oiîre tous ses conseils et tous ses secours ; il veut que vous lui écriviez aussi bien que tous ses élèves répandus dans les provinces (ainsi mandez-le à Douy \ il m'a recommandé de vous le dire) ; qu'on lui envoyé de gros paquets tant qu'on voudra, pourvu qu'on ne lui parle que de philosophie, il s'engage à répondre, non point avec exactitude et à terme, mais enfin, tôt ou tard, il répondra et éclaircira les difficultés qu'on lui proposera; il ne désire rien tant que de voir s'établir entre les élèves de l'Ecole Normale qui s'occupent de philosophie, une correspondance utile dont il sera le centre et dans laquelle il jettera toutes les lumières qu'il pourra tirer ou de lui ou des métaphysiciens de Paris.
Autre chose qu'il m'a chargé de vous dire et que vous pouvez communiquer à M. Douy, c'est qu'il désire connaître les abus et les injustices qui pourraient avoir lieu dans les collèges à l'égard des professeurs ou autrement, afin de les dénoncer à la Commission et de faire faire
1. 'Eflève de la promotion de 1814; professeur lij}re q, Paris,
justice. Si vous connaissez quelque chose de cette espèce dans votre académie, faites lui en part, mais que les réclamations soient justes ! (Je crois qu'il est à propos que vous gardiez le secret sur ceci, quoique Cousin ne veuille pas qu'on se cache de faire une action juste.)
14 février 1817.
Bon Dieu! Cette lettre ne finira pas. Quels yeux vous allez avoir en voyant ces dates si éloignées les unes des autres! Arrangez-vous cependant; çà ne peut aller autrement; on fait des rédactions du matin au soir; on pense à vous et très souvent, mais autre chose est de penser, autre chose d'écrire. Quelle lettre je vous envoyé ! des remerciements, des actes de contrition, des commissions; il est très possible que tout cela vous ennuyé fort! Encore un article de ce genre!... Mais ne vous effrayez pas, il s'agit des rédactions que vous me demandez. Or, on ne peut guère vous envoyer cela avant l'examen ; cet examen se fera après Pâques ; voyez si cela vous arrange : alors il y en aura un certain paquet, dites comment on vous le fera passer. Si vous aviez encore votre frère le -copiste, ce frère qui était chez un notaire ; si ce frère voulait les copier, vous les auriez plus tôt; parlez et il sera fait selon votre volonté. Voudriezvous qu'en attendant je vous envoyasse, en façon de lettres, un résumé concis de tout ce qui a été dit jusqu'ici ; je tâcherais de vous faire cela de mon mieux et vous m'entendriez parfaitement, au moyen du cours de Tannée dernière — parlez encore, je suis tout à vous; vous n'en doutez pas. — Le cours de cette année est bien beau ; le plan est plus vaste que celui de l'année précédente; vous ne sauriez croire combien ce changement de point de vue a élargi et éclairé toutes mes idées ; aussi est-ce un bonheur pour moi que cette étude. Je vais toutes les semaines chez Cousin et ses conversations que je rédige brièvement au retour me donnent une foule d'aperçus féconds ; il est vrai que ce sont là à peu près tous mes plaisirs. Si j'y ajoute quelques heures passées
avec Feuillet de loin en loin, quelques visites de Perreau qui sont trop rares, j'aurai dit toute ma félicité. Vous direz : c'est beaucoup ; vous aurez raison, et je le sens, mais moi qui aime le poser et le vivre, moi qui trouve le bonheur dans les rêves creux de mon imagination, rêves qui supposent un peu le vivre ; je vous avoue qu'un bonheur de raison ne me suffit pas tout à fait ; il ne faudrait que peu de choses avec ce que j'ai pour me contenter. Un peu de dormir, un peu de liberté, voire un peu de feu pour me chauffer ; je dirais bien un ami comme vous, mais ce serait trop exiger, et je ne suis pas exigeant avec la fortune ; je lui demande peu, elle m'accorde encore moins, mais je ne la maudis pas et je trouve du plaisir (plaisir de vanité) à me moquer d'elle. — Je tiens pourtant avec vous que tout est pour Le mieux; mais je distingue et, par exemple, dans mon cas présent, je dirai : cette année que je passe à l'école, il serait mieux pour le vivre de la passer dans une chambre chaude, et libre ; d'un autre côté, il est mieux de la passer ici pour mon instruction ; ainsi absolument parlant tout n'est pas cette année pour le mieux, mais relativement, toute compensation faite, oui. — Ditesmoi un peu quelles idées vous avez faites sur la morale; car vous, qui n'êtes pas verbeux, devez avoir mis quelques douzaines de pensées dans deux cent cinquante pages in-folio; envoyez-moi un peu une façon de résumé des principales. Je pourrais vous rendre la pareille, et vous envoyer quelques extraits de mes conversations avec Cousin, sans compter les extraits de son cours. — Tenez, je voudrais que vous fussiez au courant de ce cours et je vous enverrais comme ça, tous les quinze jours, une petite analyse de ses leçons à mesure qu'il les ferait. Cette théorie du bonheur, cette théorie du mariage, il faudra nécessairement les renvoyer à une autre année; car je suis mal ici, pour bien voir en ces matières. Je ne suis pas dans mes montagnes ! Je ne suis pas à cheval sur le feu du foyer paternel ! C'est là que je pouvais rêver; ici je pioche, et sur un thème donné. — Vous faites des hymnes, Dieu, vous bénira ; ici on fait des
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mandements contre les éditeurs de Voltaire et de Rousseau; les grands vicaires, à propos des œufs du carême, ont lancé de terribles pages contre ces damnés de libraires qui s'avisent de condenser, en un petit nombre de volumes, les impiétés et les abominations de ces deux écrivains, qui ont conduit Louis XVI à Téchafaud ; ainsi les yeux du peuple pourront atteindre à ces ouvrages que leur masse confuse rendait moins dangereux auparavant. Les grands vicaires ont raison sous un point de vue, mais ils ne devaient rien dire, ce me semble. Leur mandement, affiché à tous les coins de Paris, avisera bien des gens de lire ce qu'il défend. On nous a lu cette pièce à la messe aujourd'hui. Votre lit, et vos promenades me font venir Teauà la bouche. Votre jour de Tan est pitoyable. — J'ai reçu une lettre de Mancy. Trognon est triste, il craint pour la place de son père ; Mancy est triste aussi comme de coutume, il ne me parle pas de ce soupçon dont vous me parlez ; ils sont assez mal appréciés l'un et l'autre ; je les plains; ces chagrinslà sont lourds; et j'ai honte de moi quand je compare m(m état au leur. Fourteau m'a aussi écrit ainsi qu'à Perreau. Je ne sais si ce bon père vous parle le même langage qu'à nous ; mais en vérité, il nous a paru un peu mystique dans ses lettres ; son excellent cœur donne à l'amitié une tendresse qui la fait ressembler à de Tamour. Ce ton-là nous fait peine, pourquoi, parce que nous l'aimons beaucoup. Il paraît extrêmement livré à la religion. C'est bien, mais nous voudrions encore une religion plus raisonnable et moins passionnée dans notre ami ; il spiritualise tout un peu trop, il tend à l'amour pur de M™® Guyon : tout cela me fait peine, je le voudrais plus homme. Je ne suis pas en correspondance avec Vernadé ^ J'ai peut-être bien fait de ne pas l'entreprendre. Ah! mon cher, n'allez pas à Agen, ne vous éloignez pas tant de nous ; mais sais-je si vous vous éloignerez de nous? Savons-nous où la Sainte-Mère
1. Elève de la promotion de 1813. Docteur ès-lettres, professeur au lycée Louis-le-Grand.
nous enverra ? Le budget est effrayant. Je suis triste pour moi, pour nous tous, pour mon pays, pour la France entière ; qui nous paiera Tannée prochaine ? Où prendrat-on pour assouvir Tétranger? rage ! J'étoufferais si je le pouvais tous ces loups qui nous mangent. — Dites mille choses à Douy quand vous le verrez. — Que vousdirai-je de l'école ? Rien ou peu de chose, je fais une répétition le dimanche à notre troisième année philosophique. Fribault ^ fera bien. Varney travaille beaucoup plus sur les mots que sur les choses, habitude de séminaire. Guichemerre entend peu. Bloquel est nul, Michel médiocre jusqu'ici, voilà tout. Bouchitté qui a la tête du monde la moins philosophique nous a quittés ; les autres ne suivent pas. Bien des gens se souviennent de vous, Plagniol, Matras ou Lune, Guichemerre etc. — Je fais des prosélytes au romantisme ; j'en voudrais faire davantage, mais peu d'âmes le sentent; nous avons des piocheurs, des étourdis, des sots, mais peu de gens dont vous et moi pourrons faire des amis. — Je me suis disputé ce matin avec Plagniol sur Rousseau, il ne l'a pas lu et il soutient qu'il professe une morale abominable. Je n'ai pas pu lui faire entendre qu'on ne peut en conscience juger un homme sans l'avoir lu, il est entêté sur certaines choses ; du reste romantique sans trop savoir ce que c'est que le romantisme. Rien de nouveau en littérature. Pauvre siècle que le nôtre sur ce point; il y a quelques raisonneurs, quelques gens d'esprit, quelques gens même de bon sens, point d'hommes 'de génie, hormis Chateaubriand, si vous voulez. Le théâtre meurt. La politique envahit tout.
« Le raisonner tristement s'accrédite. » Qui rendra à la France son antique suprématie dans les lettres ? J'ai bien peur que nous soyions arrivés réellement à la vieillesse en tout. Nous nous éteignons comme puissance politique et comme puissance littéraire. Nous avons eu une plus longue enfance qu'Athènes, nous serons arri-
1. Elève de|,la promotion de 1814; très distingué, docteur eslettres; mort en 1818, professeur au lycée de Rouen.
A DAMIKON m
vés plus tôt qu'elle à la décadence et nous mourrons aussitôt; peut-être serons-nous les Jérémie de cette Jérusalem.
En attendant, je vous embrasse et vous exhorte à ne pas répondre aussi tard que je Tai fait.
Th. J.
M, Damiron^ professeur^ Falaise
Paris, 27 février 1817.
En vérité, mon cher Damiron, ce n'est point par esprit d'imitation que je vous envoie ce billet, mais il ne me serait pas possible de vous écrire une lettre (de votre façon) avant huit jours, attendu des rédactions, des affaires matérielles, voire des spirituelles (car voici le temps où on fait sa paix avec Dieu, et les pacificateurs abondent cette année). D'un autre côté, il faut bien vous dire les choses que vous ne pourriez si longtemps attendre. Je n'ai pu voir Cousin qu'aujourd'hui et je ne lui ai dit qu'un mot, lequel mot a suffi ; vous saurez donc qu'on dit oui à votre question et que Monsieur votre Principal peut faire sa demande avec la certitude que votre cours vaudra, pour ceux qui l'auront suivi, un cours de Caen ou de toute, autre ville de votre belle et savante Normandie.
Autre chose, votre frère s'est décidé à copier ; et Dieu merci il a déjà trois leçons vastes et pleines dans sa poche. Ce Cousin qui corrige les rédactions ne se hâte guère, en sorte qu'elles dorment longtemps chez lui et que nous sommes singulièrement en retard. Voilà pourquoi vous ne vous étonnerez pas si votre frère n'a encore que trois leçons. — Quand il les aura copiées, il y en aura d'autres.
Allez donc, philosophe, et philosophez en paix ; que la métaphysique cultivée par vos mains généreuses, pousse de fortes racines dans la terre de Normandie, qu'elle s'élève, qu'elle croisse rapidement sous l'arrosoir de
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votre éloquence et que Tabri de ses pacifiques rameaux préserve au moins quelque coin de pays de la grêle de la chicane et du vent des procureurs ! Mais n'oubliez pas d'écrire à l'avance à Cousin, quand vous vous voudrez faire votre demande.
Je vous embrasse et remercie votre Dubois de m'avoir absous de mon crime envers le Dubois de mon imagination.
Th. Jocffroy.
M. Damiron^ professeur de seconde^ à Falaise
Paris, le 4 mars 1817.
11 y a, moucher ami, bien des choses à vous dire ; mais une si grande quantité que je ne sais par où commencer... n'allez pas croire à ce début que je vais vous conter des choses étonnantes ou nouvelles ; ce n'est pas cela ; mais je veux dire seulement qu'une multitude infinie de petites idées, de petites nouvelles, de petits détails, de petits je ne sais quoi, sont là maintenant dans ma tête, qui brûlent de courir au bout de ma plume et de s'épandre sur le papier pour aller se présenter à mon ami et au confident de mes pensées ; assurément tout le monde ne passera pas ; mais les plus pressés auront audience, et les autres seront renvoyés à huitaine ou à quinzaine, selon le vent qui courra jusqu'à cette époque.
D'abord voici les remerciements qui arrivent et je les renverrais volontiers — à quoi servez-vous, messieurs ? à rien du tout ; je m'aperçois que vous venez toutes les fois me manger une page fort mal à propos ; cet homme à qui j'écris sait tout le plaisir que ses lettres me font et comme entre amis de notre espèce, le récit de ces plaisirs-là doit être sous-entendu, vous allez me donner près de lui la réputation d'un homme à cérémonies, ainsi, filez : à d'autres. — Voici une idée qui s'est réveillée à l'occasion d'une de vos idées — ah ! Madame... mais un petit moment. Villemain dans une de ses dernières
séances, ayant enfilé une métaphore qu'il était tout embarrassé de soutenir, s'écria tout à coup : ah ! je ne sortirai pas de cette maudite métaphore... et il continua en langage non figuré. Je vais en faire autant avec votre permission, car après tout ma métaphore me jouerait un mauvais tour.
J'en étais donc à une idée, laquelle idée m'avait été suscitée par une des vôtres. Vous me dites qu'outre le plaisir que nous avons à nous écrire, ces lettres sont encore utiles en ce que nous nous exerçons à rendre tout ce qui se» passe dans l'esprit. — J'ai remarqué moi, à ce propos, que vos lettres étaient bien plus fertiles que les miennes, en ces sortes de descriptions des pensées et de l'état de l'âme, et voici pourquoi : votre vie est beaucoup plus intérieure que la mienne, et cela parce que vous êtes bien plus souvent seul que moi. Sans cesse environné d'une foule de gens qui remuent, qui chuchotent, qui babillent, avec lesquels il faut vivre du matin au soir, qu'on ne peut éviter un moment, et qu'on entend encore alors qu'on ne les voit plus, je ne puis rêver un seul petit moment, je suis sans cesse sous l'empire de l'extérieur et il m'est impossible comme le bon Kant à Kœnigsberg ou comme moi aux Pontets, ou comme vous à Falaise, de passer quelque demidouzaine d'heures à la merci de mes pensées et des illusions de l'imagination. Oh ! que je vous envie ces bons moments, et quelle multitude de faits vous devez moissonner ! Un jour, il me prit une fantaisie, au bout d'un quart d'heure passé comme cela, de remonter par la mémoire de ma dernière idée à la première. Je retrouvai presque tout, j'écrivis tout d'une manière abrégée et j'eus, en quatre pages, la plus bizarre association d'idées que j'aie vue de ma vie sur le papier. Essayez cette rétrogradation quand vous vous surprendrez à rêver. — Je disais donc que vos lettres sentent le solitaire d'une lieue à la ronde ; elles ont je ne sais quoi d'individuel et d'original qui prouve quelques bons moments de vie intérieure ; j'en avais ainsi chez moi, c'est le pays de cette vie-là, pas un chat ne vous
lU CORRESPONDANCE DE TH. JOUFFROY
dérange. Il n'y a ni visite à faire, ni visite à recevoir parce qu'il n'y a point de société, pas de spectacle que celui de la nature, pas de réunion que celle de la grandmesse, pas d'intérêt social que celui de la pluie ou du beau temps pour les fruits de la terre, pas de belles femmes pour vous troubler le cœur, pas de jeunes gens pour proposer d'insipides parties, pas de politique, pas de philosophes, pas de poètes qui vous saisissent au collet pour vous faire avaler de vive force leurs vers ou leurs opinions, pas de jalousie, pas d'envie, pas d'émulation d'aucune espèce, rien en un mot qui puisse vous distraire de vous-même, et vous jeter dans l'extérieur. Le silence de la nature et des hommes y élève l'âme et l'invite à la méditation ; des sites sublimes, mais d'une beauté toujours originale, y nourissent l'imagination qui a besoin d'être souvent excitée. Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, les parfums de nos plantes, la modeste rougeur de nos fraises à demi cachées sous l'herbe? qui vous dira les murmures et les balancements de nos sapins, la funèbre obscurité de leurs ombres, et les vêtements de brouillards qu'ils prennent au matin ; qui vous dira la hauteur de nos rochers et leurs bizarres figures, la profondeur et la paix de nos vallons, et quand l'hiver a secoué les neiges de son manteau sur nous, quand d'épaisses brumes rampent le long des montagnes et des forêts, que la bise rapide s'élance tout à coup du nord au midi, le voile épais des brouillards est déchiré et ses lambeaux épars fuient dans les airs ; d'immenses tourbillons de neige soulevés de la terre s'agitent en tournant sur eux-mêmes, se mêlent, se confondent et remplissent l'air d'une vague poussière; alors les chemins disparaissent, de nouvelles montagnes s'élèvent, l'aigle et le corbeau fuient au plus haut des airs en poussant de lugubres cris, les loups sans asile hurlent de froid et de faim, tandis que les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu pour les voyageurs. O mon pays, pays que je regrette, quand vous reverrai- je ? quand me sera-t-il donné de ne p!:3 vous quitter? hélas! ce bonheur n'est point
réservé à mes jeunes ans, et peut-être TJieure de la vieillesse aura sonné pour moi, quand j'en pourrai jouir. N'importe! j'aimerai à y couler mes derniers jours, il me sera doux d'y mourir, et je bénirai le Dieu qui m'aura fait ces loisirs tardifs...
Comment de mon pays passer à autre chose sans descendre et déchoir? je le puis cependant, car c'est à vous que je passe, et un bon ami est un autre de mes bonheurs ; bonheur comme le premier, dont il ne m'est pas donné de jouir. Quand viendrez-vous avec moi au pied des Alpes, quelques jours au moins? je serai parfaitement content, je serai avec vous, et cette réunion existera dans mon pays ; n'allez pas vous dédire ; vous, mon pays et moi, voilà trois choses unies depuis longtemps dans mon imagination, et qui composent à elles seules la plus belle de mes espérances.
Mercredi, o mars.
La nuit a détruit le charme sous l'empire duquel je vous écrivais hier : voilà que ma pensée a changé de cours, tant mieux pour vous ; vous aurez au moins la variété. Que vous dirai-je aujourd'hui ou plutôt que ne vous dirai-je pas? vous voilà je pense décidé à faire votre petit cours ; et nous attendons la demande de M. Hervieu. Cousin a dit qu'il arrangerait cela avec M. Gueneau^, et il le fera comme il le dit. Vous m'écrirez (|uand vous serez embarrassé ; vous m'enverrez vos doutes, et j'irai chez Cousin puiser la solution que je NOUS donnerai. Tout cela ira merveilleusement, et au bout de cinq à six mois, tout cela finira ; un nouvel ordre de choses commencera, vous viendrez et morbleu ! nous vivrons. Heureux qui peut encore saisir ainsi quelques bons moments au passage! Leur attente et leur souvenir console la tristesse du reste de la vie.
Vous me demandez des encouragements, vous vous adressez mal, car j'ai moi-même fort peu de verve, et je