A Damiron, 27 février
Damiron, il parle, en plaisantant, de trois ou quatre passions aussi vives qu'éphémères, qui n'ont pas duré plus de quelques heures. Mais il a laissé, dans des notes inédites, le récit inachevé de ce qui paraît avoir été son premier amour; car, il le dit lui-même: « Ce fut là que mon cœur fut touché, pour la première fois, d'une véritable passion. » C'était pendant une des vacances qu'il passait aux Pontets. Il avait vingt-quatre ans, ce qui nous reporte à l'année 1820. C'était le 19 du mois de juillet. Cette date est demeurée à jamais gravée dans son cœur. Malgré sa sauvagerie, il s'était laissé entraîner par un ami à un grand bal donné par le sous-préfet de Pontarlier. Et là, il avait été présenté à une Parisienne, femme du grand monde, belle, distinguée, d'esprit cultivé, de manières élégantes, venue en villégiature dans les environs pour y respirer l'air des montagnes. « Dans un petit cercle formé dans un coin, il s'était dit, pendant quelques heures, beaucoup de folies d'assez bon goût. » Des sympathies s'étaient éveillées et, bien qu'il aimât peu le bal, Jouffroy n'était sorti qu'à trois heures du matin. Sous prétexte de je ne sais quel service à lui rendre, M°*® de N. (c'est ainsi que Jouffroy la désigne) l'avait invité à déjeuner pour le lendemain. Jouffroy s'y rend à pied, bien que quatre lieues séparent les Pontets de sa demeure. M"® de N. lui prend le bras pour le conduire à table. On déjeune en tète à tête; on cause. Jouffroy est de plus en plus sous le charme ; sa gaucherie disparaît; il se laisse aller. « J'eus de l'esprit pendant une heure, dit-il, ce qui ne m'est arrivé que quatre ou cinq fois dans ma vie. » De son côté. M™® de N. subit la séduction de ce jeune homme qui unit aux dons les plus éminents de l'esprit celui d'une beauté rare, bien qu'un peu féminine, et qui est alors dans tout l'épanouissement et dans tout l'éclat de la jeunesse. Au sortir de table, elle l'entraîne au dehors, dans une promenade à deux, par des sentiers ombragés et frais qui serpentent au
bord d'un lac et au milieu des bois. Dans de pareilles conditions, quel cœur de vingt-quatre ans ne parlerait pas ? Pendant quelques heures, Jouffroy ressent, près de cette femme, toute Tivresse de l'amour.
« Seul, dit-il, j'aurais été heureux dans ce site si beau. Qu'on juge si je l'étais, avec cette femme charmante, appuyée sur mon bras. Sentir ainsi réalisé, et d'une manière si imprévue et si subite, ce rêve de mes promenades solitaires ; avoir là, au sein de mes montagnes sauvages, la femme élégante du grand monde ; soutenir, parmi les roches et les herbes, ses pas accoutumés aux moelleux tapis dessalons; entendre sa voix gracieuse se mêler au murmure du feuillage et des eaux; respirer le parfum de sa robe flottante avec celui des champs et des bois ; s'élever avec elle d'un vol facile à tout ce que la pensée réfléchie a de plus haut et l'imagination cultivée de plus poétique ; dans ce pays de pâtres et de laboureurs et par-delà cette harmonie des intelligences, d'autant plus douce qu'il y avait plus longtemps que je n'en avais joui, en pressentir, en espérer une autre cent fois plus enivrante, une autre si longtemps attendue, si inutilement cherchée jusque-là et pour laquelle j'avais réservé tout ce que j'avais de puissance et d'amour dans l'âme ! C'était là un bonheur si grand, un concours de sensations si délicieux et si imprévu, que je pleure encore au souvenir de cette journée sans égale, et que je remercie le ciel de m'avoir donné sur la terre de pareilles heures ^ »
Dans leur course solitaire, les deux promeneurs étaif^nt arrivés jusqu'à un tertre ombragé de sapins, qui dominait la vallée et où M™* de N. avait coutume de se reposer. Ils s'y étaient assis. Tout à coup, au milieu de cette ivresse, retentit au loin la cloche de V Angélus, Aussitôt Jouffroy sent se réveiller toute la poésie chrétienne de son âme, et une religieuse émotion l'élève vers le ciel.
« La journée était chaude, dit-il; c'était l'heure de midi, et la nature entière semblait endormie. Les oiseaux avaient
i. Fragments inédits.
cessé de chanter, les insectes de bruire ; pas un souffle n'agitait l'air, pas une feuille ne remuait dans le sombre dôme qui couvrait nos têtes. Involontairement, nous nous tûmes aussi, et nous mîmes à écouter ce silence solennel qui marque le milieu du jour dans les mois brûlants de l'été. Bientôt des sons lointains vinrent l'interpréter plutôt que le troubler. Les cloches de tous les villages répandus autour du lac élevèrent la voix, et disant ce que la nature ne pouvait dire, envoyèrent au Créateur l'hommage de la création ^ »
Ne semble-t-il pas entendre le chantre de V Isolement ?
Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts 2.
Là se termine le manuscrit. Rien n'autorise à croire que ce roman à peine ébauché ait tourné à l'aventure vulgaire. L'émotion religieuse qui s'y mêle suffirait à écarter cette hypothèse. Je trouve sur une autre feuille volante, égarée parmi ses lettres, quelques lignes qui montrent que chez Joulîroy la volonté était aussi forte que le cœur était sensible. Je ne sais trop quelle importance il convient d'attribuer à ce fragment sans date, sans commencement; mais, pour moi, je suis tenté d'y voir une de ces confessions que, à l'imitation de saint Augustin, Joufîroy aimait à se faire à lui-même; et s'il faut y ajouter foi, lui aussi avait connu les surprises du cœur, les violences et les orages de la passion. Elle est trop expressive dans sa forme déclamatoire, qu'on dirait empruntée à Rousseau, pour que je ne croie pas devoir la transcrire ici.
« C'en était fait, je ne pouvais plus respirer l'air qu'elle respirait ; je ne pouvais plus vivre sous le même ciel, ni par-