CL. — Aux officiers municipaux de Bernay
Paris^ le 5 janvier 1791.
ilessieurs, j'ai été flatté de pouvoir vous offrir pour prémices de Tannée un acte qui atteste mon dévouement à la patrie, ma soumission aux lois, et mes dispositions à concilier en tous temps les devoirs de la religion avec ceux de la société.
J*espérais que l'exemple et le raisonnement entraîneraient un plus grand nombre de membres de l'Assemblée nationale.
A deux évêques près, les autres se sont opiniâtres à refuser le serment, et plusieurs curés ont été entraînés à suivre les mêmes errements. Inutilement ils ont proposé des restrictions, des subterfuges, que l'Assemblée n'a pas voulu recevoir. Après les interpellations, le délai fatal expiré, le président a été chargé de se retirer vers le roi pour le prier de donner des ordres, pour qu'il soit promp» tement pourvu aux bénéfices vacants.
Les absents et les malades, qui sont en grand nombre^ ont encore le temps de la réflexion.
La journée du 4 janvier 1791 s'appellera justement la journée des dupes. Le clergé en général est dupe de la noblesse ; bien des pauvres curés sont dupes des évêques, et les évêques sont dupes de leur vanité.
La noblesse sait bien qu'elle tenterait inutilement d'intéresser le peuple à la protection de ses lapins, de ses pigeons, de ses cerfs, de ses biches, de ses immunités, de ses privilèges, de son affranchissement de l'impôt, et du droit de ruiner ses créanciers et de tout faire impunément. Elle n'a imaginé de ressources que dans l'appui du clergé : elle a cru qu'au nom de la religion tous les
peuples s'armeront pour s*entr'égorger ; que chaque ville voudra, en dépit des lois, conserver son évêque, et chaque paroisse, son curé; qu'on voudra payer la dîme, malgré qu'on en soit a&anchi ; qu'on voudra rétablir tous les droits féodaux, les gabelles, les aides, les moines, les chanoines. Les fermiers, les cultivateurs, les ouvriers, les habitants des villes doivent se coaliser, suivant eux, pour rappeler l'ancien système, ou former deux partis qui se feront une guerre cruelle, qu'ils attiseront, et dont l'issue sera le rétablissement de tous les ordres.
Si le clergé, suivant les principes de la raison et de la véritable religion, se fut conformé au vœu de la nation, toute espérance d'occasionner du trouble eût été ravie. Cette funeste espérance est bien vainement prolongée ; les membres du clergé qui se sont prêtés à cette cruelle épreuve en seront seuls les victimes. Leur sort est décidé ; leurs imitateurs savent ce qui les attend. Les membres de la noblesse ont redoublé d'efiEorts pour relever le courage de ces enfants perdus. La consternation était peinte sur les visages ecclésiastiques : de temps à autre quelques confédérés se détachaient et rentraient sous les drapeaux de la patrie. Les Cazalès, lesVirieu, les d'Eprémesnil, etc., étaient en grande activité pour seconder les efforts de l'abbé Maury, et pour étourdir un plus grand nombre dont l'irrésolution était sensible. Plusieurs curés imbus d'une vieille théologie scholastique, quelques autres aussi incapables de théologie que de raisonnement, quelques autres séduits par les caresses et les flagorneries des évoques, ont mis en avant leur conscience et leur honneur. Ces lanternes sourdes leur ont dérobé la vue du précipice où on les conduisait. On les a environnés tous ces derniers jours en leur proposant des formules à signer, des dires pour y adhérer. Ils se sont trouvés pris par leur fait et retenus par la honte de la défection, et la contenance de leurs protecteurs.
Les évêques qui avaient eu le courage de publier qu'ils
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ne pouvaient, qu'ils ne devaient et qu^ils ne voulaient pas se soumettre à la Constitution étaient dans une position assez critique; pour peu qu*on encourage des hommes dont TamouF^ropre est compromis aussi fortement, il faut s^attendre à la résistance la plus opiniâtre. On ne peut pas se dissimuler que d'autres raisons influaient encore sur leur détermination. Irrités de la perte de leurs revenuSf ils n^ont pu se familiariser avec Tidée de la résidence, et des fonctions dont on leur fait un devoir qu*il leur serait difficile de ne pas remplir.
Je ne sais si Texemple des évéques et curés députés influera sur la conduite des autres évéques et curés du royaume. Je plains bien sincèrement ceux qui se livreront à cette erreur, mais je croirai que la Providence dirige tous les événements pour faire disparaître bientôt toutes les traces de l'ancien régime, pour faire oublier les scandales des anciennes nominations, pour régénérer le clergé en entier, et assurer la tranquillité de TEglise.en lui donnant des pasteurs soumis aux lois de TEtat, aimant leur patrie, et qui n'auront point à regretter d'anciennes richesses, ou une ancienne domination.
Je désire donc que notre département n'ait pas besoin de cette régénération. J'ai Thonneur de vous adresser encore quelques exemplaires de mon Opinion^ que vous communiquerez dans les parties où vous craignez qu'il se trouve moins de patriotisme. Je souhaiterais pouvoir épargner à tous mes confrères une fausse démarche qui peut coûter si cher. L'accueil que vous avez fait à cette brochure me permet d'espérer que vous voudrez bien la répandre. (Arch. Bernay.)