CLVII. — Aux officiers municipaux de Bernay
Paris, le 20 février 179 1.
Messieurs et chers concitoyens, je suis arrivé assez à propos pour concourir à l'abolition des entrées (i ). Ce dé* cret, vigoureusement combattu par ceux qui avaient envie d'entretenir une semence de discorde et d'insurrection ^ va enfin rendre la paix dans tout le royaume, et faciliter aux municipalités les moyens d'entretenir l'ordre dans les villes. Le droit de patentes remplacera les entrées, les aides et les maîtrises.
Si j'ai eu le courage d'accepter la place à laquelle vos vœux m'ont porté, je vous avoue que vous m'aviez mis dans une position telle que mes regrets surpassent ma reconnaissance. Les marques de bonté et d'attachement que les citoyens de Bernay m'ont données dans cette occasion, ne me permettront jamais d'oublier le bonheur dont j'espérais continuer de jouir au milieu d'eux. Bien des motifs me pressaient d'accompagner MM. les électeurs dans leur retour à Bernay. Parmi les raisons qui m'en ont empêché, je ne puis vous dissimuler que j'ai principalement été déterminé par la sensibilité vive et profonde qu'aurait trop fortement excitée le spectacle de tant de frères et d'amis dont il fallait me séparer. Du moins mes concitoyens voudront bien me con-
(i) Le 19 février 1791, PAssemblée nationale avait décrété que tous les impôts perçus à rentrée des villes, bourgs et villages, seraient supprimés à compter du i<>' mai suivant.
server ces titres précieux, et je leur prouverai que leur frère et leur ami n'est pas loin d'eux, que son cœur et ses affections le rendront toujours présent au milieu d'eux, et qu'il y sera réellement le plus souvent qu'il lui sera possible. Dans le trouble et la tristesse où je suis, je ne puis que vous prier de partager avec tous vos concitoyens l'assurance de mon éternel attachement. Je n'aurais point feît le sacrifice du bonheur que j'espérais retrouver parmi eux, si je n'eusse pensé que les ennemis du bien public se prévaudraient de mon refus pour semer des défiances, et qu'ils diraient que la Constitution n'est pas solide, puisque ceux qui y ont concouru n'osaient s'exposer dans les places qui seront les plus fortement attaquées. J'ai toujours désiré exister un peu pour moi; cela ne me sera jamais permis, quoique j'eusse souhaité qu^un autre portât le fardeau. Cependant, dans cette circonstance comme dans toutes les autres de ma vie, je prouverai mon dévouement entier à ceux qui ont cru que je puis concourir à leur bonheur. J'étais le pasteur d'une partie des habitants de Bernay : je serai celui de tous, et celui d'un département entier. La confiance dont m'a honoré une paroisse assez nombreuse peut-elle me garantir celle d'un vaste diocèse, dans un moment de déchirement qu'éprouve l'Église, par les mauvaises intentions de quelques-uns de ses ministres et par la séduction des autres ?
J'ai Thonneur d'être, avec attendrissement, et [l'espérance] que vous aimerez, je crois, Messieurs, chers concitoyens et amis, Votre très humble et très obéissant serviteur, Lindet, encore votre curé et bientôt votre évêque. (Arch. Bernay.)