‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 141 sur 217 · CLIX. — Au même. Paris, le 2 mars · texte numérisé non relu

CLIX. — Au même. Paris, le 2 mars

Mon frère, encore un orage passé, et l'aristocratie honteusement déjouée. Pendant que quelques bandits entraînaient le peuple à Vincennes pour démolir ce château sous prétexte que des souterrains correspondaient jusque dans l'intérieur de Paris, et pouvaient faciliter les moyens de le surprendre, d'autres brigands, d'une autre classe, s'attroupaient aux Tuileries. On espérait que toute la garde de Paris se porterait à Vincennes et que les Tuileries se-

raient abandonnées ; le contraire est arrivé : chaque ba* taillon envoyait un détachement d'un côté et un égal à l'autre extrémité de Paris (i).

Ce jour-là, on avait remarqué quelque altération dans les figures de la Cour, quelque gêne dans les mouvements. Depuis quelques jours, les ci-devant gardes françaises, devenus gardes soldés, voyaient, en frémissant, se grossir le nombre de leurs ci-devant officiers, des gardes du corps, etc. Depuis quelques jours, l'affluence augmentait au château : tous ces braves étaient habillés de noir, armés de poignards et de pistolets. A l'arrestation du premier, il vint naturellement le désir de fouiller tout le monde; le soir, on ordonna à tous de déposer leurs armes dans des paniers qui furent présentés et bientôt remplis. Ces héros dirent quMls étaient armés pour la défense du roi, qui était menacé, et non pour faire aucun désordre. Ceux qui déposèrent volontairement leurs armes en fuirent quittes pour cela. Les autres, fouillés lors de leur sortie, furent désarmés et reçurent force soufflets et coups de pied. Jamais les cordons bleus, rouges, etc., ne se trouvèrent à pareille cérémonie. Un de ces honorables guerriers, remarquant un jeune bourgeois grenadier qui s'exerçait du pied et de la main, s'approcha de lui et lui dit : « Grenadier, j'ai servi pendant dix ans dans les grenadiers; dites-moi votre nom et votre demeure, j'irai vous demander raison. » Le grenadier lui dit : « Je n'ai jamais servi que dans les gardes nationales, je m'appelle... je demeure... Vous me demanderez quand vous voudrez raison de ce soufflet et de ce coup de pied au c... que vous méritez et que je vous donne. »

Je crois que dimanche prochain se fera la consécration de révêque d'Évreux; cependant je n'en suis pas encore certain. Aujourd'hui je le saurai. (Papiers R. Lindet.)

(i) C'est la journée du 28 février 1791.

CONSTITUANTE (l6 MARS 1791) 271

Page 1