‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 158 sur 217 · CLXXVII. — Au même. Paris, le 12 juillet ijçi · texte numérisé non relu

CLXXVII. — Au même. Paris, le 12 juillet ijçi

Mon frère, la sévérité de la garde des Tuileries augmente. Les députés mêmes n'y peuvent plus entrer avec leurs cartes. Des tentes sont dressées dans les jardins, les gardes sont multipliés et logés jusque sur les toits. Lorsqu'on nous a avertis de la nouvelle consigne, il faisait beau voir les Malouet, les Dufraisse, les Faucigny, les Montlosier. Les convulsions les ont agités, mais on est enfin parvenu à les faire taire et à passer à l'ordre du

jour. Cazalès^ désespérant du combat, s*est retiré ; il s'avoua vaincu. Maury s'est condamné au silence, mais il est en observation. Il a manqué la lanterne, il y a quelques jours. Toutes les précautions prises au château sont fondées sur un fait que vous avez observé : les cî-devant nobles, les cindevant gardes du corps veulent, dit-on, venger leur outrage et essayer d'être braves. Les cîdevant gardes françaises et les hallebardiers du faubourg Saint-Antoine voudraient bien qu'il leur fût permis de tâter leur courage.

Le roi d'Espagne se mêle de nos affaires : il nous parle de la sûreté et de la liberté du souverain et des représentants vrais et légitimes de la nation. Il nous avertit de revenir sur nos procédés outrés. A ce prix, il nous promet ses sentiments d'amitié et de conciliation. La note était arrêtée avant la nouvelle de l'arrestation du roi : on a cru que cela ne changeait rien aux affaires.

Les clubs sont du gaz inflammable, mais les Comités méphitiseront l'Assemblée.

Vous n'avez pas idée du convoi de Voltaire (i), c'est celui d'Alexandre le Grand en beau : les députations des collèges, les militaires, enfants, vieillards, gardes nationales, les théâtres, les corps littéraires, les tribunaux, les corps administratifs, députation de l'Assemblée nationale, les enseignes précédant chaque tourbe avec inscription, couronne civique et le bonnet de la liberté, les tableaux de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, de Mirabeau et de Désiles, une couronne obsidionale, la Bastille, une superbe statue de Voltaire assis sur un fauteuil portée au milieu d'enseignes qui correspondent à toutes ses pièces, une bibliothèque contenant tous ses

(i) Les fêtes pour la panthéonisation de Voltaire commencèrent le dimanche xo juillet. L'Assemblée avait été avertie, par une lettre du Directoire de Paris lue à la séance de la veille, de la réunion du cortège sur les ruines de la Bastille et de Tordre de la fête. Afoniïeur, réimpression, IX, 84, 107.

ouvrages, un char de plus de 20 pieds de haut sur lequel était un lit de parade, Voltaire couché et couronné par la Renommée, le char traîné par douze superbes chevaux attelés quatre à quatre. Le convoi partant de la Bastille a fait le plus beau tour de Paris par les boulevards, la place Louis XV, le pont Royal, le quai Voltaire. La maison de Charles Villette était un reposoir en grande guirlande de verdure, et une couronne est descendue sur le char. Vis-à-vis était un amphithéâtre occupé par les vestales de Paris. Je ne sais pas à quelle heure la marche se terminera. La multitude des spectateurs est innombrable partout. (Papiers R. Lindet.

CLXXVIIL — Au même. Paris^ le 14 juillet I^9l•

Mon frère, hier, le rapport et l'avis saugrenu des Comités surTafFaire du roi (i). Discussion reprise aujourd'hui. Le peuple s'échauffe, les attroupements environnent l'Assemblée nationale. Le peuple veut que le roi soit jugé : la grande majorité de l'Assemblée prétend que le roi n'est pas jugeable. On argumente de l'inviolabilité, on argumente de ce qu'il n'y a pas de loi qui prononce la déchéance. On propose néanmoins de tenir le roi en état d'arrestation et le pouvoir exécutif suspendu, jusqu'à l'époque à laquelle la Constitution complète sera présentée à son acceptation et à son refus. On dira alors que, s'il refuse, il abdique. S'il accepte, il se moquera de ses serments et sera inviolable.

Nous sommes dans une position fâcheuse. La très petite minorité pense que le contrat social est rompu par le parjure; la petite minorité ne peut gagner l'organisation

(i) Rapport de Muguet de Nanthou au nom des Comités diplomatique, militaire, de constitution, de revision, de jurisprudence criminelle, de rapports et des recherches. Moniteur^ réimpression, IX, iij, 119, laj,

in, Mî.

provisoire d'un conseil exécutif; tout ce qui a l'air d'approcher de cette idée met en rage ceux qui veulent une idole.

On veut un roi : il faut prendre un imbécile, un automate, un fourbe, un parjure, que le peuple méprisera, qu'on insultera, qui conspirera, et contre lequel il est à craindre qu'on ne se porte à des violences, au nom duquel on entreprendra chaque jour de nouvelles tentatives, sous le nom duquel des fripons régneront; ou bien il faut subir une minorité de 1 2 ans, — querelles pour la régence, — avoir un roi détrôné, trois contendants à la régence, aucun n'ayant ni la capacité ni l'opinion publiquey — ou bien il faut laisser le roi en curatelle perpétuelle, lui donner un conseil électif. Ce mot fait peur. Je ne sais pas comment se tirera l'Assemblée d'un aussi mauvais pas» qui compromet le sort de la France pour longtemps. Les trois entrées du roi dans Paris sont des leçons perdues ; il ne les comprend pas. Il croit que ce sont des triomphes ; il se plaint de ce que l'on a empêché l'aflFection du peuple d'éclater et de lui donner des témoignages d'allégresse.

Qu'espère-t-on d'un chef aussi avili ? Il est difficile de se promettre la paix et le calme d'ici à longtemps.

La fédération n'a pas mis beaucoup de calme dans les esprits. Thouret n'a pas parlé sur cette matière. Je doute qu'il s'en avise. Les Duport, les Lameth se foht de mauvaises affaires avec le public. Les noirs sont dans un silence qu'ils n'interrompent que par des monosyllabes. J'avais cru que le temps où les conspirateurs auraient pu essayer la tentative du 21 juin devait être celui d'une nouvelle Assemblée dont les membres n'auraient pas été connus les uns des autres, dont les délibérations auraient dû par cela même être fort lentes, ce qui aurait pu leur faire perdre la confiance publique. Je me suis trompé; il fallait profiter de l'existence d'une Assemblée épuisée, énervée, divisée. (Papiers R. Lindet.)

CONSTirUANTE (l6 JUILLET 1791) 299

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