CLXXX. — Au même. Paris, le 18 juillet
Mon frère, l'opposition au décret de vendredi a été violente. Depuis plusieurs jours les diflFérents clubs, les Jaco-
(i) Le lendemain, Buschey des Noês écrivait à la Société des Amis de la Constitution à Bernay pour lui signaler le schisme qui s'était produit au sein de la Société des Jacobins à Paris. Il raconte les incidents relatifs à la pétition qui déclarait ne plus vouloir reconnaître le roi parjure comme roi des Français, le vote favorable à la pétition obtenu au sein des Jacobins, et la scission entre les membres qui en fut la conséquence. « Les membres de la Société, qui sont en même temps députés à TAssemblée nationale, se réunirent en Téglise des Feuillants, dit Buschey, et y arrêtèrent et signèrent qu'ils formaient la vraie Société des Amis de la Constitution... Je ne doute pas, dit-il, que ce soit à cette même Société que vous désirez être affiliés... Au surplus, vous allez recevoir le décret de vos représentants ; vous le] lirez avec sang-froid, pénétrés des motifs qui Tont fait rendre, et [vous sentirez que Tinviolabilité et la conservation d'un monarque, quoique coupable, vaut mieux qu'un détrônement déchirant et la substitution d'un gouvernement nouveau à celui établi par la Constitution. Le calme semble déjà renaître dans Paris... J'aperçois même déjà que vos mandataires, vainqueurs des privilèges, des préjugés et de la superstition, ne céderont pas aux erreurs du patriotisme exagéré et à l'égarement d'un peuple en état de rébellion. » (Arch. Bernay.)
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bîns, rUnion fraternelle, la Bouche-de-Fer faisaient les motions les plus vigoureuses. Le rendez-vous universel s'est donné au Champ-de-Mars. Là on signait une pétition tendant à ce qu'on prît l'avis des quatre-vingt-trois départements sur l'affaire du roi, vu que l'Assemblée nationale n'est pas compétente. On s'est irrité contre les deux cent quatre-vingt-dix députés protestant, sans épargner les autres (i).
Hier matin, deux polissons étaient sous l'autel de la patrie : on s'est avisé de dire qu'ils minaient pour faire sauter l'autel. Sans autre examen, on s'est saisi d'eux et on les a pendus : l'attroupement a continué et les signatures. Dans l'après-midi, la garde nationale s'y est présentée avec M. de La Fayette : il a été mal reçu. Il a été à THôtel-de- Ville ; il est retourné avec le drapeau rouge et le maire, de l'infanterie, de la cavalerie et du canon. A l'entrée du Champ-de-Mars, les motionnaires ont jeté des pierres sur la garde nationale, qui a fait feu, et tombé la baïonnette ou le sabre à la main sur les attaquants. Plusieurs personnes ont été tuées ou blessées. On a résisté trop longtemps, on a crié : a Tuez La Fayette et le maire, ce sont des traîtres! Voilà l'affaire de Nancy! :d On craignait le faubourg Saint-Antoine, mais, le soir, les porte-lances faisaient la patrouille avec les gardes nationales. La haine du roi faisait vouloir l'abolition de la royauté : la crainte du désordre va réconcilier avec la royauté et peut-être avec le roi. Les membres des comités n'ont jamais réussi à faire rendre un décret aussi impolitique que celui de vendredi. Il fallait laisser se former et s'arrêter l'opinion publique; c'est ce qu'ils ont voulu empêcher. Même en voulant la combattre, il fallait laisser succéder la pitié à la fureur. L'opinion était formée dans Paris; ce n'était pas celle de quelques factieux, ce
(1) Voir au Moniteur, réimpression, IX, i$6, 158, 166, le résumé des événements du Champ-de-Mars.
n*était pas une opinion factice. Il ne restait plus de traces du nom du roi effsicé partout; on voulait voir abolir la chose.
Jamais la chose publique ne s'est trouvée en plus grand danger. L'Assemblée nationale avait toujours été le centre de réunion : elle est attaquée par cette commotion. Il y avait à craindre, — de la part de la garde soldée qui a trop oflFensé le trône pour ne pas désirer le renverser, — de la part des gardes nationales, dont une partie, livrée à un patriotisme outré, pouvait voir des traîtres dans ceux qui relèvent une idole qu'ils croyaient brisée, dont une autre partie est intérieurement infectée d'aristocratie, et dont une autre partie n'aime pas que le jeu des armes devienne sérieux. Il y avait à craindre de la part des faubourgs, dont l'opinion n'est pas connue; enfin, la multitude dans Paris se porte avec une telle affluence que la garde aurait dû succomber.
M. de La Fayette a fait un acte de générosité applaudi et improuvé. Un particulier essaya hier de lui donner un coup de fusil à bout portant. Le coup ne partit pas, le particulier fut arrêté, et M. de La Fayette Ta fait relâcher. Décrété qu'il sera pris et mis en arrestation (s'il n'a pas pris le large ) ; plusieurs particuliers sont emprisonnés...
... Je ne sais si la partie schismatique du club des Jacobins ne va pas faire acte de repentir et rendre le local aux membres de l'Assemblée qui en sont les fondateurs. Ceux-ci doivent se reprocher l'introduction de certains individus, et, au lieu d'opérer une scission, il fallait ramener les esprits, ce qui était possible quoique difficile.
Voilà un échec pour les Brissot, les Danton, les Laclos, les Condorcet, etc.
Tous les clubs vont être avertis de la scission des Jacobins. (Papiers R, Lindet.)
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