‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 199 sur 217 · CCXXVII. — Au même. Bernay^ le 2 août · texte numérisé non relu

CCXXVII. — Au même. Bernay^ le 2 août

Mon frère, le plan de contre-révolution va toujours se développant. On veut une insurrection dans Paris pour attirer les armées sur cette ville. A l'instant où nos armées marcheront sur la capitale, les hordes d'émigrés, d'Autrichiens et de Prussiens franchiront les frontières. On ne demande que l'ajournement de l'Assemblée nationale ; le pouvoir exécutif fera le reste : la paix est à ce prix.

J'imagine qu'il y a loin à ce qu'on obtienne la majorité en faveur de l'ajournement de l'Assemblée nationale. L'ajournement ou la suspension du pouvoir exécutif est une démarche plus faible, plus inconstitutionnelle et presque aussi dangereuse que la déclaration de la déchéance. Un état plus dangereux est celui où la nation reste en péril, sans que personne veuille indiquer la rive où elle doit aborder.

Quelle armée vous allez avoir! Quels hommes on fait;

partir! Ceux que les ministres ont déjà fait voya,ger et qu'ils ont renvoyés. Des corps de troupes marchent et ils n'ont point de route certaine, et on n'est point prévenu de leur passage I Le pouvoir exécutif parviendra-t-il à se faire un camp retranché au milieu de Paris? Il a pris bien de la fermeté : des écrivains deviennent audacieux et menaçants.

Champion et d'Epremesnil ont reçu une partie de leur rétribution, ils méritaient mieux et plus légalement.

Je reçois à l'instant votre dernière lettre.

Bureaux de Pusy, digne acolyte de La Fayette, a donc voulu se justifier devant l'Assemblée, ou peut-être nai^guer le parti qu'il croit avoir enferré (i). Luckner n'est qu'une marionnette que ces fripons font jouer et parler comme il leur plaît. Je commence à être persuadé qu'il n'entend pas le français.

Les Marseillais ont donné l'exemple de la modération ; mais il est évident que le parti contre-révolutionnaire s'est bien fortifié, qu'il veut tout tenter, que les armées menacent Paris, qu'on n'ose inquiéter un contre-révolutionnaire publiquement affiché.

L'Assemblée nationale a donc rendu un décret pour augmenter le nombre des gardes nationales faisant le service personnel. Les nouveaux enrôlés ne seront pas tous des amis bien purs de la Constitution.

Cette idée philosophique est un violent coup de pied donné à la religion (2) : voilà encore un moyen de diviser les opinions.

Le peuple peut devenir indifférent : on peut parvenir à lui faire aimer la contre-révolution. Lorsqu'une nouvelle

(i) Ce fut dans la séance du 29 juillet que Bureaux de Pusy parut à la barre de TAssemblée et tenta sa justification. Voir le Moniteur^ réimpression, XIII, 224.

(3) Le 30 juillet 1792, Lacuce, au nom du Comité militaire, soumit à l'Assemblée un projet de décret, d'après lequel les citoyens non inscrits sur les registres de la garde nationale n'en seraient pas moins tenus à un tour de service. Cependant, diverses catégories de fonctionnaires étaient admises

masse de dettes se sera élevée, on lui fera préférer la banqueroute qu'il ne sentira pas, au payement qu'il faudrait qu'il fît. On l'accoutume à ne pas payer de contributions. Il faudra congédier l'Assemblée le jour qu'on ne voudra plus acquitter la dette publique. Alors le monarque redevient le maître absolu d'un pays où il fera payer tout le monde, où tout le monde payera peu, et où il sera riche, parce que tout le monde payera. La cour se trouvera débarrassée du clergé, des cours de magistrature, et ne reconnaîtra de noblesse que celle attachée à son service.

Cette contre-révolution n'est pas une chose incroyable. Si l'Assemblée laisse impunis tous les crimes de lèsenation, si la majorité de ses membres vise à ce but, auquel tendent la Haute-Cour, les tribunaux, les administrations pour la plupart, si on heurte toutes les idées du peuple, si on le laisse dans l'incertitude de ce qu'il doit faire et désirer, tel doit être le résultat de l'anarchie et le moyen de la finir.

Le clergé militaire ne se plaira pas à lui-même; il sera exposé au ridicule; nous allons avoir une grande défection. Les plus zélés pour les armes ne sont pas les plus propres pour le métier de prêtres. Ce décret nous mènera loin, nous autres gens d'église.

CCXXVIII. — Au même. 4 août 1792.

L'Assemblée nationale a rendu un décret très politique contre ses plus dangereux ennemis ; quand sera-t-il fini? quand sera-t-il publié, sanctionné, exécuté? quand les corps administratifs auront-ils des séances publiques?

à se faire remplacer à prix d'argent, entre autres les instituteurs primaires et les ecclésiastiques. Cambon s'opposa à ce que ce privilège fût étendu aux ecclésiastiques. L'Assemblée, par un premier vote, lui donna tort et adopta le projet du Comité. Puis, sur la demande de Guadet et de Ducos, elle revint sur ce vote et décida que les prêtres seraient soumis au service personnel. Voir le Journal loge graphique ^ t. XXV, p. 412 à 417. "

Les proclamations amphigouriques des départements et des districts rendront la guerre civile inévitable. Ces réquisitions, en sens inverse de la Constitution, fatigueront, démonteront les esprits et prépareront Tasservissement de la nation. La publicité des séances est un remède faible, mais nécessaire, elle est ordonnée; quand aurat-elle lieu?

Le décret pour le service personnel sera suivi d'un autre, qui ordonnera que les citoyens non mariés parti« ront les premiers, pour recruter Tarmée. Ce décret dans les grrands principes pourrait avoir pour conséquence que bien des gens, ayant à opter entre le roi et l'Assemblée nationale, jugeront en faveur du pouvoir Ce décret sera sanctionné parce qu*il doit déplaire.

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