‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 205 sur 217 · CCXXXVI. — Au même. Évreux^ le 20 août · texte numérisé non relu

CCXXXVI. — Au même. Évreux^ le 20 août

La Fayette compte sur une partie de l'armée, sur les départements et quelques municipalités frontières. Si l'exemple de Sedan était suivi, l'empire serait démembré, la guerre civile inévitable...

Quelle sera la position des députés de la troisième Assemblée? Ils renverseront le trône, l'autel, les administrations, les tribunaux; ils créeront tout à neuf ou ils seront punis de l'impuissance des trois Assemblées.

Rouen doit donner des inquiétudes. Les réponses du P. G. S. (i) sont celles d'un fourbe : Tinscription des grenadiers éprouve des difficultés dans toutes les villes. Pourquoi des grenadiers?...

(i) Procureur général syndic.

I^ Révolution nous mène loin : gare la loi agrraire!... Les mœurs vont devenir féroces. Le peuple, irrité par ses malheurs, sera agité par bien des instruments de discorde.

Voici un trait de patriotisme d'un citoyen de notre département qui mérite d'être connu. Guillaume Lefortier, de Cormeilles, district de Pont-Audemer, âgé de cinquante-huit ans, ayant servi dans les cuirassiers dans sa jeunesse^ a eu quatorze enfants dont huit sont vivants : trois de ses fils, par son conseil, sont dans le second bataillon des volontaires de TEure. Il s'est inscrit au nombre des volontaires, avec son quatrième fils pour voler au secours de la patrie en danger. Son désintéres* sèment égale son dévouement : il a refusé de prendre part à la souscription qui a été faite dans son canton, en faveur des volontaires. Si la France a bien des citoyens de ce caractère, elle sera invincible; je l'ai vu avec bien du plaisir à son passage à Évreux.

CCXXXVIL — Au même. Évreux, le 2) août lyça.

Mon frère, on a reçu ici le nouveau décret, et Bernay sera le lieu de l'assemblée électorale. J'irai^ si je suis nommé électeur; sinon, non. Le sort de la France dépend du choix des nouveaux députés, ce choix pourra-t-il être bon? Le peuple ne connaît presque personne. On voit bien des intrigants qui tombent en discrédit après quelques essais; bien des gens n*ont pas été mis à l'épreuve.

Ce sera bien l'affaire du hasard, si les choix nouveaux valent mieux que les précédents. Paris dirigera tout ou s'emparera de tout.

Chacun ici imagine voir voler les têtes ; on ne parle que de suppliciés; vos juges iront vite, mais ils se donneront la peine d'examiner les procès.

Ce qu'on raconte de Louis XVI au Temple le rend bien méprisable, et est d'après nature.

La Fayette m'inquiète toujours jusqu'à ce que je sache qu'il est arrêté. Ce scélérat a trompé bien des gens, je n'ai pas partagé l'erreur un moment. Je ne crois pas qu'il puisse persuader à son armée de s'unir aux Autrichiens et aux Prussiens .

Les Autrichiens et les Prussiens, alarmés par les dangers du roi et de la reine et de la royauté, deviendront-ils assez furieux pour se ruer sur la France ou chercherontils les ressources ordinaires de la diplomatie? Emploieront-ils les ambassades, les négociations, la corruption? Ils voudront temporiser.

Si le général Dumouriez s'empare de La Fayette et se fait reconnaître par son armée, tout ira bien. Son projet d'aller dans la Belgique planter l'arbre de la liberté est un peu tardif. Cette rodomontade est bonne à écrire contre l'espèce d'ennemis que nous avons, mais elle serait difficile à exécuter avec l'espèce de troupes que nous avons. Rien ne résiste à des hommes qui ne craignent pas de se faire tuer ; mais quand ils sont tués, ils ne peuvent rien. L'horrible boucherie des Tuileries est une scène qu'il ne faut pas souvent répéter. De pareilles victoires vaudraient des défaites.

Les routes sont couvertes de voyageurs errants et ayant perdu la tête; Rouen a fait une grande évacuation. Je ne sais où iront tous les prêtres insermentés pour se soustraire à la déportation. Lisieux vient de s'en défaire et de les envoyer au département de Calvados (i). L'huissier Girard, antirévolutionnaire, a été assassiné par le peuple de Lisieux.

(i) Le département du Calvados avait pris, contre les prêtres réfractaires, un arrêté, rapporté dans VHistoirc parlementaire^ XVI, 259, quoique le roi n*eût pas sanctionné le décret rendu par TAssemblée législative. Il avait ainsi, cédant aux circonstances, usurpé le pouvoir législatif.

CCXXXVIII. — Au même. Èvreux, le aj août 1792.

[Il read compte à son frère des nominations faites d'électeurs. Il est nommé électeur avec MM. Buzot et Vallée par la section du Midi; il a également été nommé avec Buzot dans la section du Nord : il y aura donc lieu de recommencer.]

La levée forcée et impolitique des grenadiers a occasionné bien des murmures, a décelé bien des intentions, et procuré bien des dépenses injustes et inutiles.

Si la stupeur ne réduit pas les ennemis à l'inaction , nous aurons quelques désastres aux frontières ; mais ils se répareront ; ils n'empêcheront pas la charrue de passer sur les ruines du palais du despotisme.

[Il raconte ensuite les explications habiles fournies à Is municipalité par M. Grimoard...]

Ces troupes étaient d'abord pour assurer la navig-ation de la Seine; Évreux était choisi comme le lieu le plus commode pour le séjour de ces troupes qui devaient protéger la Seine depuis Mantes jusqu'à Pont-de-l' Arche ; puis, on avait imaginé un prétendu trouble au Pont-del'Arche et on était venu requérir la garde nationale d* Évreux. Louviers était à la porte, mais il fallait entretenir Évreux dans le désir d'avoir des troupes de lig-ne. Nos municipaux ont été émerveillés de ces explications ; je crois qu*il en obtiendra au premier jour un certificat de patriotisme ; il s'est joué de leur imbécillité» Les Suisses venaient pour une expédition funeste. Les ministres de ce temps comptaient certes sur celui qui devait les commander, ou bien ils étaient fous. Voilà ma présomption contre M. Grimoard.

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