‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 85 sur 217 · LXXXVII. — A R. Lindct, [Sans date · texte numérisé non relu

LXXXVII. — A R. Lindct, [Sans date

Il est incroyable avec quelle assurance les ennemis de la Révolution forment leurs trames. On attribue la commotion de Montauban à un mandement de l'évéque...

(i) Lettre de MM. les députés du département de VEurc à leurs commettants, (Paris, 1790, in-80, de 14 p.) Cette lettre a pour but de fournir les raisons qui justihent la division du département en 6 districts, et qui s*opposent à la création de nouveaux centres d'administration.

(2) Cette lettre se rapporte aux séances des 17 et 18 mai et, par conséquent, peut être considérée comme écrite vers le 20 mai 1790.

l66 CORRESPONDANCE DE THOMAS LINDET

Un curé fit une diatribe sanglante contre les évêques du Languedoc, Tévêque de Nîmes répondit d'un ton hypocrite des choses vagues. L'abbé d'Eymar (i), plus que suspect d'avoir fomenté les troubles d'Alsace, répond des généralités avec une incroyable impudence ; le baron de Marguerittes, maire de Nîmes, comparaît à la barre, et son insolence provoque le rappel à Tordre. La frénésie de tous ces gens-là est inconcevable. Le vicomte de Mirabeau, presque mort-ivre, occupa la tribune à une des dernières séances du soir, pendant près d'une heure, sans qu'on pût l'en déloger. Son parti, honteux et humilié, parvint cependant à l'entraîner. Un Montlosier, dont la méprisable pantomime correspond singulièrement à la tournure de son esprit, déclama hier avec une indécence qui ne se conçoit guèie malgré le rappel à Tordre.

Messieurs de la droite applaudissent à outrance à toutes ces extravagances, et ils sont comme des forcenés contre les galeries qui applaudissent toutes les fois qu'ils reçoivent quelques camouflets. Je ne sais où ces messieurs s'assemblent à présent. On les a chassés de la rue Royale» on les poursuit avec des huées qu'il est à craindre de voir dégénérer en actes de violence.

Cazalès, fatigué des improbations qu'il recevait, termina sa motion contre un membre de TAssemblée, en disant que, sans le respect qu'il doit à TAssemblée, il-se serait vengé sur-le-champ, militairement. Je crois, vu la fureur qui les anime, vu les provocations qu'ils font au peuple, qu'il est impossible qu'ils ne fassent pas ou qu'ils n'éprouvent pas quelques actes de violence... Cependant, le peuple, dans les dernières classes, prend les choses plaisamment : il est persuadé qu'il ne doit pas les outrager de coups, mais que tout le reste est permis... A quelque jour, il se trouvera engagé dans un combat, car ces messieurs ne consentent pas à cette permission : il

(i) Eymar (Jean-François-Ange d'), abbé de Wall-Chrétien, député du clergé de Haguenau et Wissembourg,

est des moments où on croirait que l'enfer est déchaîné, pour animer ces énergumènes qui sont cependant les soutiens de la religion et du trône, et les amis du peuple, si on les croit.

Je suis fâché des difficultés que vous éprouvez avec vos collègues : un prince oublie difficilement le ton d'un souverain ; c'est une langue qu'il faut cependant désapprendre. Un apothicaire ne va pas toujours franchement au-devant de son homme; je crois bien que le vôtre a quelques portes de derrière. M. Buzot a dû recevoir votre lettre commune : il oubliait de m'en parler. Je l'ai mis sur la voie ; il a feint d'ignorer que vous convoquiez les assemblées primaires pour le 26 de ce mois.

Si vous nous mettez à portée d'avoir quelque correspondance, je prévois qu'elle sera un peu irrégulière et languissante. M. Buzot aura la prétention d'être le seul faiseur^ et il est un peu paresseux et indécis... Je crois qu'il n'est pas sans quelque intrigue, de concert avec M. Letellier. Observez seulement de me passer une notice des objets des lettres communes qui pourront être écrites de votre part. (Papiers R. Lindet.)

LXXXVIII. — Aux officiers municipaux de Bernay.

[Sans date) (i).

Messieurs, je vous envoie le décret (2) peut-être le plus important qui ait été rendu pendant la session ; il est débattu depuis huit jours, il est six heures du soir, les acclamations et les battements de mains retentissent encore dans les jardins des Tuileries, et portent au château la nouvelle qu'on ne sera pas très satisfait d'y apprendre. Je parle des intrigants qui y habitent

(i) La séance du 23 mai se termina au milieu des applaudissements. Voir \e Moniteur^ réimpression, IV, 4;7, et la note (p. 444) sur Tattitude singulière de Mirabeau.

(3) Décret du 23 mai 1790 concernant le droit de faire la paix et la guerre.

l68 CORRESPONDANCE DE THOMAS LINDET

et qui avaient de grandes espérances. Pendant deux heures d'agitation pour poser la question, le parti patriote a eu constamment le dessous , et la chose publique a été dans le plus grand danger, mais la bonne cause a repris une supériorité décidée; le mauvais décret du comte de Mirabeau, qui avait obtenu la préférence, est devenu très bon par les amendements et additions. Je ne le transcris pas tout à fait littéralement. Mais il y a peu de différences, je n'ai pu prendre des notes plus exactea.

[Suit l'analyse du décret sur le droit de paix et de guerre.]

Le parti oppresseur doit être déchu de ses espérances* Nous n'aurons pas la guerre. L'Espagne perdrait l'Amérique. Nous ne nous ferons pas égorger pour empêcher que le pavillon anglais paraisse dans des mers, encore teintes des fleuves du sang des malheureux Américains, que firent couler les Espagnols. Nous n'aurons pas la guerre; l'ennemi du dehors nous serait moins redoutable que les tigres indigènes qui seraient déchaînés. Notre liberté ne doit pas être compromise, pour maintenir les absurdes prétentions d'un peuple qui reçoit des fers en Europe, et qui en donne en Amérique.

L'impatience du peuple s'aigrissait ces jours derniers. L'opinion du peuple s'énonçait vigoureusement ; le comte de Mirabeau, cet homme dont la marche tortueuse et impénétrable a rendu de grands services à la chose publique, perdait sa popularité ; il a fait ses efforts pour la recouvrer, du moins pour n'être pas en butte à une improbation universelle. Hier, le peuple attroupé au Palais-Royal fit bonne justice d'un libelle hebdomadaire dont il a saisi l'édition chez un libraire. Il aurait livré aux flammes tout le magasin, et peut-être redescendu le fatal réverbère pour le libraire, si la garde nationale, toujours en surveillance et en force, n'avait arrêté le désordre. Elle ne l'aurait pas arrêté aujourd'hui, s'il était sorti un mauvais décret. L'ordre judiciaire sera repris lundi. J'ai reçu

l'Adresse, par laquelle vous dénoncez le fanatisme de quelques malheureux habitants du Languedoc. L'Assemblée nationale applaudira à l'énergie avec laquelle votre patriotisme s'explique ; aussitôt qu'il sera possible, il en sera fait rapport, ainsi que de celle relative aux religieuses. Vos procès-verbaux seront incessamment remis au Comité des affaires ecclésiastiques. Votre dénonciation ne sera renvoyée au Comité des recherches qu'après avoir été lue à la première séance libre du soir. (Arch. Bernay.)

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