‹ Correspondance diplomatique de m. de BismarckChapitre 1 sur 25 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

La traduction pure et simple de toute la correspondance diplomatique de M. de Bismarck de 1851 jusqu'à 1859 eût été peut-être une œuvre sans grand intérêt pour le public français; le titre même de l'ouvrage, la Prusse à la Diète, aurait suffi à éloigner beaucoup de lecteurs. La Diète n'existe plus, et des faits tellement graves se sont passés depuis, que le rôle de la Prusse et de son délégué auprès de la Diète semble appartenir à un passé vieilli en raison de la grandeur des événements qui lui ont succédé. Trois gros volumes de dépêches toutes signées de la même main, sans autre unité, sans autre lien que les dates, et se rapportant à des affaires parfois insignifiantes, ne pouvaient dans leur ensemble avoir une importance sérieuse que pour un futur historien de la défunte Diète, ou pour les Allemands qui ont vécu ce passé, et assez souffert par ses luttes pour en transmettre le souvenir à leurs enfants. Enfin, parla façon même dont la plupart des feuilles allemandes ont rendu compte de l'ouvrage, en confondant la Prusse à la Diète avec le « petit livre l » écrit en 1858, elles semblaient vouloir nous faire supposer que

1 La dernière note de la dernière dépêche dit : « Le complément de ces documents, de la dimension « d'un petit livre » , a été publié par Hahn ; il était adressé de Saint-Pétersbourg au ministre de Schleinitz, le 12 mai 1859; M. de Bismarck rendait compte de son activité diplomatique pendant son séjour à Francfort, cl terminait par ces paroles : « Je considère nos rapports fédéraux comme une infirmité e. de la Prusse qu'il faudra guérir ferro el igni tôt ou tard. »

il PREFACE.

le « grand livre » de M. de Bismarck devait se rapporter aux événements de 1866 et de 1870, et détruire l'intérêt qu'aurait pu éveiller en France la lecture du recueil de ces documents.

Mais à peine a-t-on parcouru la première grande dépêche, qu'apparaît non le « petit livre », mais le « grand livre » de AI. de Bismarck. Le futur chancelier de l'empire d'Allemagne s'y révèle avec l'éclat de la jeunesse dans toute sa force et sa puissance. Il arrive à Francfort dans une situation extrêmement difficile : le rôle de la Prusse réduit à rien, l'Allemagne et l'Autriche conjurées contre elle, les puissances étrangères méfiantes. AI. de Bismarck déploie toutes les ressources de son génie, dévoile des vues d'une justesse et d'une netteté également surprenantes, dirige son ministre, dicte de son poste secondaire la politique générale de son pays, mène l'Autriche aussi bien que l'Allemagne, et, en quelque sorte sans y toucher, fait le traité de Paris de 1856, en même temps qu'il élève sa patrie à un rang qui depuis n'a fait que grandir.

La tâche qui nous incombe n'en est que plus difficile : en prenant sur nous de faire, parmi ces dépêches nombreuses, le choix de celles qui mettent le plus en relief les talents diplomatiques de AI. de Bismarck, nous pouvions craindre de paraître, nous Français, élever dans notre langue et par nos soins un monument à la gloire de l'homme qui a peutêtre fait le plus de mal à notre patrie. Alais M. de Bismarck dirige encore la politique de son pays, et sa politique peut lui survivre ; il importe à la France de la connaître, et l'on ne peut nulle part l'étudier mieux que dans cette correspondance.

C'est cette pensée qui a dominé toutes nos préoccupations ;

PRÉFACE. ni

c'est dans cette pensée que nous avons accepté la responsabilité de cette publication. Nous y avons apporté tous nos soins; renonçant à mettre des notes au bas des pages ou à intercaler des observations dans le texte, de crainte d'en altérer le caractère, nous n'avons pas écrit une ligne, fait une citation, qui ne se trouve dans l'original, et si nous nous sommes parfois permis d'abréger un document ou de transformer une dépêche en note, nous ne l'avons fait que pour donner plus d'éclat à l'ensemble. De son côté, le tra ducteur distingué des Mémoires du prince de Metternicl s'est efforcé de rendre jusqu'à la forme du style, jusqu'à ses rudesses et ses duretés, sœurs jumelles des pensées fortes qui éclatent si souvent sous la plume du chancelier. En retour de ce respect scrupuleux du caractère de l'œuvre, nous userons d'une certaine liberté d'appréciation dans la Préface d'un ouvrage destiné par nous au public français, à son instruction, à son avertissement.

Une seconde raison, non moins grave, a contribué encore à nous déterminer. Les causes de succès de M. de Bismarck, ses moyens d'action, les formes de sa pensée, ses ressources d'information et d'influence sont dévoilés dans ces dépêches avec une franchise qui n'est pas, il faut le reconnaître, sans grandeur; on voit percer à travers cette série de révélations une espèce de dédain de tous ses rivaux diplomatiques, comme si ses adversaires étaient absolument incapables de profiter des exemples que leur donne celui qui resta toujours leur maître. Mais si la génération actuelle de nos diplomates, comme le suppose sans doute le Prince chancelier, ne profitait point des leçons qu'il lui prodigue, elles ne seront peutêtre point perdues pour le pays qui a donné naissance aux Richelieu et aux Talleyrand.

iv PREFACE.

Du reste, la tâche de diriger cette publication nous est singulièrement facilitée par son objet et sa nature. Ce n'est qu'accidentellement que la correspondance gravite autour de grandes questions internationales. La préoccupation de M. de Bismarck à la Diète est aussi peu l'abaissement de l'Autriche que la lutte contre la France ou la déception de la Russie; l'unique but qu'il poursuit, même dans la question d'Orient, c'est le relèvement de son pays, c'est la réparation des échecs et des humiliations qui succédèrent à la révolution de 1848 et au traité d'Olmùtz. L'historien juge les événements sans y avoir pris part, du sommet en quelque sorte d'un passé séculaire; ainsi nous pourrons, sans crainte de raviver des blessures saignantes ou de surexciter des méfiances haineuses, émettre nos opinions avec d'autant plus de franchise que le but poursuivi par l'ambassadeur de Francfort nous touche moins directement.

Les amères déceptions que les événements de 1866 et 1870 devaient préparer au monde diplomatique et militaire de l'Autriche et de la France eurent leurs causes principales dans la légèreté ou l'inintelligence avec lesquelles on avait suivi la politique intérieure et extérieure de la Prusse pendant les vingt années qui les précédèrent. Il suffit de rappeler la série d'échecs et de faiblesses, d'actions et de réactions énervantes que la Prusse officielle dut subir pendant cette courte période, pour faire comprendre les illusions dans lesquelles on vivait à Vienne comme à Paris, illusions dont le réveil fut si terrible. La révolution de 1848 venait d'éclater en France; elle eut son contre-coup en Allemagne, préparé depuis 1830 par une recrudescence des aspirations libérales. Mais tandis qu'en France nos révolutions eurent toujours un caractère plutôt égalitaire, les partis libéraux et

PREFACE. \r

les classes éclairées en Allemagne revendiquèrent avant tout l'unité nationale; leurs ambitions partirent de plus haut et tendirent plus loin. Aussi, peu soutenue par les populations, combattue par les gouvernements, la révolution allemande de 1848 fut prise comme dans un étau, et son issue ne put être qu'un échec.

Le 5 mars, cinquante et un citoyens : députés, écrivains, professeurs, savants, se réunirent à Heidelbergpour prendre la direction du mouvement unitaire et libéral. Le 13, la révolution éclatait sous une forme sanglante à Vienne, cinq jours plus tard à Berlin, où l'émeute força le roi Frédéric-Guillaume IV à convoquer une Constituante. Le 30, un comité élu par la réunion d'Heidelberg convoqua à Francfort tous les anciens et les nouveaux membres des chambres constitutionnelles d'Allemagne ; le Parlement fut ouvert le 19 mai, et nomma l'archiduc Jean vicaire de l'Empire. Le 12 juillet, les gouvernements confédérés consentirent à l'abdication officielle de l'ancienne Diète germanique. La révolution semblait triomphante, et le Parlement souverain légitime de l'Allemagne régénérée. Ce triomphe ne lui servit qu'à donner le spectacle de ce que peut engendrer de projets extravagants et de résolutions insensées une réunion d'hommes pour la plupart distingués, mais sans cohésion intellectuelle, sans fond social uniforme, sans racine dans les aspirations des masses. Les excroissances de la doctrine hégélienne s'y heurtèrent aux conséquences de la philosophie de Kant, le doctrinarisme français au matérialisme allemand; ultramontains et piétistes, constitutionnels et féodaux, démocrates et socialistes, du Nord, du Sud, de l'Est, de l'Ouest, tous divers d'ambition, opposés d'intérêts, ne paraissaient réunis que pour se

vi PREFACE.

convaincre qu'ils ne pouvaient s'entendre; et, brochant sur le tout, les poètes qui rêvaient la régénération de l'Allemagne à la façon d'Arndt et de Korner. Le Limbourg et le Schleswig furent déclarés réunis à la nouvelle patrie, le Mincio adopté comme frontière allemande, le grand-duché de Posen incorporé, la question de l'Alsace soulevée, tout cela sans administration commune, sans direction politique, sans armée, sans argent. On s'adressa à l'Autriche pour qu'elle consentît à servir d'instrument à la réalisation des gigantesques projets de la grande Assemblée; l'Autriche refusa, et la couronne impériale fut décernée à Frédéric- Guillaume IV, le 28 mars 1849. On ne fit qu'exciter les méfiances de l'Autriche, qui venait d'abattre l'Italie à Novare, et un député prononça à la Chambre de Berlin ces fières paroles : « Je suis de la Marche de Brandebourg, je « suis du sol même où la monarchie prussienne a été bâtie « et cimentée avec le sang de nos pères; cette raison me « suffît pour ne pas vouloir que mon roi devienne le vassal « de M. Simson l. » Ce député était M. de Bismarck.

Mais le Roi, moins Brandebourgeois que l'orgueilleux gentilhomme, ne renonça pas si facilement à ses secrètes ambitions. Deux camps se formèrent, l'un, composé des démocrates et des républicains, des ultramontains et des conservateurs du Sud, partisans de la grande Allemagne et de l'incorporation des possessions non allemandes de l'Autriche; l'autre, plus pratique, à ambitions moins vastes, formé des libéraux du Nord et du Centre, fonda l'union libérale nationale devenue célèbre sous le nom de National-Verein, et se déclara partisan de la petite Allemagne sous l'hégémonie de la Prusse. Quant au Roi, il tenta de réaliser ses ambitions non plus

1 Président du parlement de Francfort.

PREFACE. vu

avec le concours du Parlement, mais par une union volontaire des princes sous le nom d'Union restreinte. Pendant ce temps, l'Autriche, qui, avec l'aide de la Russie, avait comprimé le soulèvement hongrois, se retourna contre les menées prussiennes. Le Hanovre et la Saxe se retirèrent de l'Union restreinte, et, pour éviter un échec complet, la Prusse convoqua le 10 mars 1850 un parlement des Etats de l'Union à Erfurt. Une constitution fut votée, et suivie d'une nouvelle défaillance de la Prusse. Comme épouvantée de son succès, elle ajourna le parlement d'Erfurt, et les princes restés fidèles à l'Union furent appelés à Berlin. Mais l'électeur de Hesse, membre de l'Union, s'enfuit de Cassel, après avoir mis son pays en état de siège, et alla implorer la protection de l'Autriche pendant que le parti populaire s'adressait à Berlin. La guerre parut inévitable entre les deux grandes puissances allemandes ; leurs armées s'avançaient l'une contre l'autre et déjà se trouvaient en présence, lorsque sur un ultimatum du prince de Schwarzenberg, et par les ordres positifs de son roi, M. de Manteuffel se rendit à Olmûtz et signa un traité de paix par lequel la Prusse s'engageait à coopérer avec l'Autriche à la restauration de l'électeur hessois, à étouffer le mouvement national du Holstein, et consentait à la réunion à Dresde d'un congrès qui devait reprendre, au point de vue autrichien, l'œuvre avortée du parlement de Francfort. Tel fut l'humiliant traité d'Olmûtz, signé le 29 novembre 1850.

Le mois suivant, le Congrès s'ouvrait à Dresde; il eut pour objet de régler la situation définitive de la Confédération, d'émettre des projets de réformes législatives et commerciales, de transformer les unions douanières, défaire entrer toutes les possessions de l'Autriche dans l'union fédé-

vni PREFACE.

raie. Si nous donnons ces dates et ces détails, c'est que l'œuvre de M. de Bismarck, nommé le 15 juillet 1851 représentant de la Prusse à Francfort, sera de briser un à un tous ces projets. Quant au gouvernement prussien, il était encore loin de la fin de ses déboires. L'entrée de toutes les possessions autrichiennes dans la Confédération était la ruine de ses rêves d'hégémonie. Ce danger fut évité, non parla Prusse, mais par l'intervention des grandes puissances : elles firent observer qu'étant garantes de la constitution germanique en vertu de l'acte final du congrès de Vienne, ces projets n'étaient réalisables qu'avec leur assentiment. Le 30 mars 1851, la vieille diète de Francfort fut rétablie, avec son conseil restreint de 17 voix, réparties parmi les membres d'après l'étendue respective de leurs Etats, de manière à ne laisser à plusieurs petits Etats qu'une fraction de voix, mais à empêcher que la majorité appartînt aux voix de la Prusse et de l'Autriche réunies, — avec son plénum qui délibérait dans les circonstances extraordinaires à raison de 70 voix, chaque Etat en ayant au moins une, et l'Autriche, la Prusse, la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe et le Hanovre, chacun 4. Le tout, conseil restreint et plénum, était placé sous la présidence de l'Autriche. Pour éviter les abus qui pouvaient résulter d'une constitution si étrange, la Diète ne prenait de résolution qu'à la majorité des deux tiers des voix, sans jamais pouvoir toucher aux questions relevant de la souveraineté propre à chacun des Etats; questions dans lesquelles l'unanimité des voix était exigée. C'était le statu quo en permanence, l'intrigue érigée à la hauteur d'une institution européenne.

Le 10 mai, l'Autriche invita les Etats à envoyer leurs représentants à la Diète restaurée; dès le 8, la Prusse avait

PREFACE. ix

désigné son ambassadeur en Russie, M. de Rochow, comme ministre provisoire, et M. de Bismarck lui avait été adjoint avec le titre de conseiller intime de légation. Depuis le 4, il était chargé par son gouvernement d'organiser la direction de la presse à Francfort1 : initiation par laquelle tout diplomate devrait passer : M. de Bismarck nous enseignera dans sa correspondance comment il en sut profiter. Les gouvernements, à l'étranger surtout, ne valent que ce que vaut leur presse.

Le 15 juillet, M. de Rochow retourna à son poste à Saint- Pétersbourg; M. de Bismarck fut nommé à sa place.

Malgré la lutte qui allait s'ouvrir à Francfort entre le délégué de la Prusse et celui de l'Autriche, le gouvernement de Berlin continua à suivre l'impulsion et l'exemple de celui de Vienne. La réaction piétiste et féodale s'accusa de jour en jour davantage à Berlin ; les partis libéraux, progressistes et nationaux se retirèrent des élections; la constitution, octroyée par la grâce de Dieu, reçut des atteintes de plus en plus profondes aussi bien de la part des gouverneurs de province que de celle des Chambres. Le Roi tomba malade, le prince de Prusse prit la régence, les espérances se relevèrent, une nouvelle ère allait s'ouvrir ; ce fut encore une fois l'illusion d'un moment. M. de Bismarck, nommé premier ministre, gouverna par des coups d'autorité successifs, sans budget régulièrement voté, et finalement, pour sortir de l'impasse, rechercha l'alliance de l'Italie et déclara la guerre à l'Autriche.

Comment dans ces circonstances l'Autriche, ayant pour

1 M. de Bismarck, dit l'auteur de l'introduction de l'édition allemande, avait été chargé par le minisire, M. de Mantcuffel, dès sa nomination comme conseiller intime de légation à Francfort, de la direction du bureau de la presse (4 mai 1851).

x PREFACE.

alliés les quatre royaumes allemands, pouvait-elle ne pas espérer triompher à la fois de l'humiliée d'Olmutz et de la vaincue de Novare?

Telle fut l'histoire officielle de la Prusse depuis 1848 jusqu'à la veille de Sadowa. Aux observateurs sérieux, la Prusse avait présenté pendant cette période d'étranges anomalies. Tant de faiblesses, de contradictions et d'abus dans les régions élevées du gouvernement étaient accompagnés d'un progrès continu dans les régions inférieures de la vie politique, économique et administrative de la nation. Les unions douanières commencées en 1832 avaient, à force de concessions et de sacrifices de la part de la Prusse, rivé les intérêts commerciaux de tous les petits Etals à sa prospérité; chaque jour l'administration était devenue plus disciplinée, l'organisation financière plus minutieuse. Les réformes dans l'armée s'étaient succédé sans interruption; matériel, manœuvres, état-major, tout se transformait à vue d'œil. Il n'est pas jusqu'au parti libéral et démocratique lui-même qui ne perdît le goût des rêveries et des abstractions qui avaient jeté tant de ridicule sur les délibérations du parlement de Francfort. Mouvement profond qui s'était surtout accentué après l'humiliation d'Olmutz; il semblait en ce moment que le souffle de 1813 se répandait sur les régiments de la Vieille Prusse, pénétrait jusqu'au fond des provinces et stimulait les efforts de tous, en dépit des faiblesses du gouvernement.

La correspondance de M. de Bismarck est surtout intéressante à ce titre; elle nous révèle non-seulement les tendances, les préoccupations et les idées d'un homme, mais de toute une race : la même qui avait sauvé Frédéric II des armées coalisées de l'Europe, entraîné l'Allemagne en 1813 et en 1814. Race originale qui se dit allemande, et dont le type, le

PREFACE. xr

hobereau du Brandebourg, n'est que le frère privilégié du grenadier de Poméranie. Race toute de discipline et d'affections simples et fortes, arrogante envers l'inférieur, soumise envers le supérieur, n'ayant de l'aristocratie allemande ni le mysticisme piétiste ni les ambitions illusoires, de la bourgeoisie des villes ni l'esprit frondeur ni les sentiments démocratiques. Dévouée à son roi comme aux temps primitifs de l'histoire, comme le paysan russe l'est au Tsar, elle est attachée à son sol comme le Polonais l'est au sien. Intelligente enfin, et s'assimilant, comme ses frères du Nord, avec une facilité étonnante, le développement intellectuel et les formes raffinées des nations plus avancées, elle conserve dans leur simplicité première ses affections nationales et ses préjugés de race et de caste. C'est elle qui avait pénétré peu à peu dans toute la machine administrative, occupé tous les cadres de l'armée, et qui entrait en bataillon serré dans les chancelleries des ambassades prussiennes. Ce que les partis libéraux avaient compromis par leurs folles prétentions, ce que le parti féodal avait abandonné à Olmûtz et sacrifié à ses aveugles instincts de réaction : l'autorité et l'ascendant de la Prusse, les hommes de cette race l'avaient repris en sousœuvre. Ce sont eux qui, à force de labeurs dans l'administration, les finances, l'armée et la diplomatie, ont donné à leur plus illustre représentant les moyens de réparer et de venger tous les échecs subis depuis Iéna jusqu'à Olmûtz.

Petites affaires, en principe, celles que le gentilhomme de la Marche de Brandebourg devait traiter à Francfort : les grandes se négociaient directement entre les gouvernements. Empêcher les empiétements du président de la Diète, travailler dans les commissions et résoudre — à l'avantage de la Prusse — au moyen des mots sacramentels de l'Union

xii PREFACE.

allemande, de la patrie allemande et des intérêts allemands, toutes les questions ouvertes ou pendantes : nomination des fonctionnaires de la Diète, traitements et indemnités, pensions, pétitions, lois sur les réunions ouvrières, sur la presse ; nous n'en finirions pas si nous voulions les énumérer toutes; c'était le tonneau des Danaïdes. Tout autre que M. de Bismarck aurait succombé à la tâche. Nous n'avons relevé dans cette publication que les plus importantes; mais pour M. de Bismarck il n'y a ni grandes ni petites affaires. 11 les aborde toutes avec la même ardeur et leur applique la même mesure : le caractère et les qualités de sa race : le dévouement au Roi et à la grandeur du pays.

La législation sur la presse n'est acceptable que si elle est conforme à celle de la Prusse; les projets de réforme de la législation commerciale ne sont réalisables qu'autant qu'ils servent à sa prospérité; un pétitionnaire, un ministre, une Chambre, un fonctionnaire, un gouvernement sont combattus ou soutenus selon qu'ils sont hostiles ou amis; dans la question d'Orient, lorsque le Roi penche vers son alliée officielle, l'Autriche, cette dernière peut bien, suivant l'avis du délégué de Francfort, être garantie contre une attaque de la Russie; mais il faut éviter avec soin toute mesure, quelle qu'elle soit, qui pourrait faire paraître la Prusse comme marchant à la suite de son alliée; il faut même refuser de prendre part au congrès de Paris, si la voix de la Prusse ne doit y figurer que comme un appoint de celle de l'Autriche. Et Roi, ministres, Diète, tout se soumet. A l'étranger, on croyait à un nouvel effacement de la Prusse. Depuis 1813, elle n'avait pas fait sentir plus vivement son importance comme puissance centrale de l'Europe. Ce fut la première grande œuvre de M. de Bismarck. Il reste le même dans toutes les autres

PREFACE. xin

négociations. Les Etats et leurs délégués ont beau lui être hostiles, ambitionner même une représentation directe dans les conseils de l'Europe; comme il manie et détruit ces illusions! Les dépêches qui donnent le tableau des menées de l'Autriche et la peinture de ses collègues à la Diète sont des chefs-d'œuvre d'ironie, de précision diplomatique, de netteté et de puissance d'esprit. D'un trait il dépeint une situation ; d'un mot, un homme. Et tous ces rivaux jaloux, méfiants, ambitieux, au milieu desquels il vit, il les conduit à ses fins sans qu'ils s'en doutent; si le vote d'un ministre paraît devoir être opposé au sien, il fait peser sur son gouvernement; si le gouvernement est hostile, il fait agir sur les Chambres; si les Chambres sont contraires, il s'adresse à la presse, fait circuler des pétitions, répand des brochures, convoque des notables : rien ne lui échappe; il tient tous les fils et domine toutes les ambitions.

Il faut les voir de près, ces hobereaux du Nord, francs, ouverts, joyeux convives à table, excellents compagnons de chasse, pour comprendre de combien de finesse et de savoirfaire ces natures en apparence si primitives sont susceptibles. Mélange curieux de réserve et d'abandon, de rudesse et de perspicacité, de naïveté et de raffinement, qui explique comment la diplomatie, qui est pour nous autres Occidentaux en même temps la science de la constitution des États étrangers et l'art d'y faire prévaloir les intérêts de sa patrie, est au fond pour de tels caractères quelque chose de spontané, d'irréfléchi. Les emportements dont ces hommes sont capables prouvent la justesse de cette observation. M. de Bismarck, dans sa correspondance, nous en donne des exemples nombreux; il rend le représentant de l'Autriche, le comle de Thun, littéralement malade, par ses violentes

xiv PREFACE.

attaques dans la presse, et sentant qu'il avait été trop loin, il demande lui-même qu'on le rappelle pour un certain temps à Berlin. A différentes reprises, il supplie son ministre de lui permettre d'aller refaire ses nerfs aux eaux, et lui fait jusqu'à la confidence de l'exaspération dans laquelle le met un mauvais fermier. Ce n'est point là un caractère de diplomate moderne; mais du temps de Philippe-Auguste, nous pouvions avoir des négociateurs semblables; à l'époque de Machiavel déjà, toute colère n'est plus que feinte, toute violence n'est plus que ruse.

Aussi pouvons-nous nous figurer le degré d'effarement dans lequel la franchise sans ménagement du délégué prussien devait jeter aussi bien ses collègues de Francfort que ses rivaux étrangers. Aux uns, il paraissait extravagant; aux autres, fou ; pour tous, il restait incompréhensible. Son caractère dépassait leur mesure, et lorsqu'il rencontrait un homme tel que M. Rothan, qui en devinait la puissance fatale, luimême ne comprend pas, et se plaint naïvement « qu'il n'en est pas aimé » , mot qui vaut à lui seul une analyse psychologique. Là où ses rivaux mettent de longs raisonnements dans leur façon de placer une phrase, ou des réflexions interminables dans leur manière de faire valoir un acte, lui agit d'instinct; et lorsqu'ils s'imaginent le circonvenir par les moyens dont ils le voient se servir, il leur échappe par ses vues fortes et simples, son intelligence précise de la réalité, et paraît brutal comme la vérité à tous les esprits faux. Un bal, une promenade dans les rues, un voyage aux eaux, une place d exercice sont pour lui des enseignements vivants qui lui révèlent un état social, l'autorité d'un gouvernement, la faiblesse d'une administration ou d'une armée, avec toute la spontanéité et l'éclat des impressions sensibles. Les autres jugent, étudient,

PREFACE. xv

examinent ; lui voit et décide. Ceux-ci, par des détours infinis, des grâces et des faveurs, des marches et des contre-marches dans lesquelles ils ne sont guidés que par leur imagination, le grandécueil des diplomates, n'arrivent qu'à des mécomptes ; lui, par la puissance de coordination extraordinaire de ses impressions concrètes, source première de la force du bon sens et de la clairvoyance du génie, émet son opinion, va droit au but et marche de succès en succès. Nous rencontrerons dans ces pages des prévisions surprenantes, des jugements sur les hommes et les choses, des appréciations sur les Etats et les nations, les espérances qu'ils peuvent éveiller, les craintes qu'on en peut avoir, exprimés avec la netteté dune loi de physique. Les observations jaillissent comme d une source vive, les impressions se coordonnent comme

d'elles-mêmes. L'Etat, qu'il sent d'instinct discipliné, soumis , fondé sur des aspirations et des ambitions communes ainsi que la Marche de Brandebourg, lui sert de pierre de touche; chaque parole d'un ministre, chaque causerie d'un étranger, lui deviennent des révélations. Son style est à la fois d'une grande richesse de formes, touffu, irrégulier, et d'une singulière vigueur; c'est l'homme même. Il dédaigne autant les règles classiques de la correspondance et l'art de retourner les phrases, que les formes mièvres ou captieuses de la vieille diplomatie. Mais, lorsque c'est nécessaire, il exprime une pensée, persuade un collègue, éclaire un roi avec un art consommé, nous faisant sentir que les stylistes ne sont pas plus des écrivains que les beaux parleurs des hommes d'Etat. Enfin, pour achever cette esquisse, sa plus grande préoccupation est de ne pas laisser troubler la limpidité de ses vues et le calme de ses jugements par l'opinion publique et les clameurs des masses. Quel enseignement! C'est,

xvi p RE F A CE.

disait-il, pour satisfaire les passions populaires que l'Empire entreprit la guerre de 1870, et depuis, e'est le désir de plaire à l'opinion publique qui dirige les actes d'un si grand nombre de nos hommes politiques. Le rôle des Etats dans le monde répond, non pas à leur opinion publique, mais à la justesse des vues de leurs hommes politiques, et à la supériorité de l'intelligence de leurs diplomates.

Nous avons exposé les qualités, les dons, les causes des succès du chancelier; maintenant considérons son œuvre : l'équilibre européen brisé, la France refoulée; la Russie, malgré ses rancunes, forcée à une politique pacifique; la vaincue de Sadowa liée à la Prusse, celle de Custozza à la dévotion de l'Autriche, et l'Allemagne plus unie qu'à aucune époque de son histoire, qui augmente tous les dix ans de cinq millions d'habitants, et se trouve en voie de compléter, par les projets de réformes législatives et financières du chancelier, son admirable organisation militaire.

Œuvre gigantesque sans doute, largement commencée à Francfort, poursuivie avec la même logique, soutenue avec une énergie égale, et dont nous pourrons rechercher les causes et pénétrer les effets avec une assurance et une facilité d'autant plus grandes que c'est son auteur lui-même qui nous en met les moyens entre les mains.

Nous croyions connaître l'ancienne Allemagne avec ses divers centres de développement historique, ses petits Etats ayant chacun son caractère, ses traditions, ses coutumes et ses affections propres, leurs petites capitales, sources du mouvement si original et si multiple de la civilisation germanique, foyers de lumière et de travail, dont chacun rayonnait sur les paisibles provinces. Mais cette Allemagne ressemble aussi peu à celle que M. de Bismarck nous pré-

PREFACE. xvil

sente, en nous introduisant dans l'intimité de sa vie politique et diplomatique, que l'Allemagne d'Hermann et Dorothée auxuhlans dont nous fîmes la connaissance en 1870. L'Allemagne pétrie d'ambitions impuissantes et de faiblesses lâches, d'hostilités latentes et d'inavouables menées, d'oppositions sourdes, de trahisons cachées, dont M. de Bismarck nous fait le tableau dans ses dépêches, dépasse tout ce que nous pouvions nous imaginer : les Etats du Sud prêts à chaque instant à faire alliance avec la France, les Etals du iVord ne soutenant la Prusse qu'à leur corps défendant, et changeant de politique comme d'intérêt; la Prusse, aussi bien que le reste, ne suivant que des vues particulières et des ambitions propres; des ministres trahissant leurs gouvernements, des ambassadeurs dont les intérêts privés décident de leurs devoirs publics. Tous, mus par la méfiance et la crainte les uns des autres, sont d'accord seulement pour combattre les aspirations généreuses et les institutions libérales des petits pays, qui n'avaient point suivi l'exemple des grands dans leur réaction contre la révolution.

Or, si après tant de luttes, d'efforts et de victoires, le chancelier publie aujourd'hui la correspondance diplomatique de cette époque, cette publication, parfois d'un caractère fort intime et assez en dehors des usages diplomatiques, n'a évidemment pas eu lieu dans un but purement littéraire ou historique. Il a fallu qu'un demi-siècle fût passé pour que la famille de Metternich se décidât à faire paraître les Mémoires du Prince, et près de trois quarts de siècle furent nécessaires pour que les archives de France autorisassent M. Pallain, ancien directeur aux affaires étrangères, à donner à son pays la correspondance diplomatique de Talleyrand et de Louis XVIII. Il n'y a que l'intention bien arrêtée de i. h

xviii PREFACE.

justifier la politique suivie par M. de Bismarck à l'égard de l'Allemagne, et le désir de fortifier l'alliance avec l'Autriche, (jui puissent expliquer cette publication hâtive. On a voulu démontrer à tous la nécessité dans laquelle le ministre des affaires étrangères de Prusse s'est trouvé de trancher igni et ferro le nœud gordien de la constitution fédérale. Sous ce rapport, la publication est parfaitement justifiée. Mais si le Prince a brûlé et taillé dans le vif, si le nœud a été coupé de main de maître, le Prince a-t-il refermé la plaie, renoué les bouts? et démontrc-t-il que les causes qui l'ont conduit à recourir aux remèdes héroïques pour détruire la gangrène qui rongeait l'existence politique de la Prusse, ont cessé d'exister? Le fait seul de la publication de cette correspondance prouve le contraire.

Le Prince chancelier peut-il réellement croire qu'il a transformé l'esprit et le caractère de l'Allemagne ? A l'époque de tourmente et d'effort, et lors des grandes guerres de la délivrance, l'Allemagne semblait admirablement unie par ses tendances patriotiques comme par son esprit général; à peine la paix rétablie et les craintes de l'étranger disparues, elle renaît aussi divisée qu'auparavant, et dans le tableau qu'il nous en trace lui-même, il nous rappelle l'Allemagne au lendemain de la guerre de Trente ans. Le saintempire romain avait fait place à la Confédération de 1815, sans qu'au fond il y eût quelque chose de sérieusement changé. Aujourd'hui, le nouvel Empire allemand, avec son conseil fédéral, son Reichstag, ses chambres secondaires et ses Etats demi-souverains, a succédé a la Confédération; l'Allemagne a suivi le mouvement libéral et constitutionnel moderne, mais le caractère du pays ne s'est point modifié. Si les grands feudataires ont disparu, la maison de Souabe

PREFACE. xix

est remplacée par les démocrates du Sud, celle de Bavière par le parti ultramontain, les Guelfes ont fait place aux particularistes; derrière les Hohenzollern, se tiennent les piétistes et les féodaux du Nord; tandis que la maison de Luxembourg a disparu et que son duché est sorti de la Confédération, trois Venise se trouvent sujettes du nouvel Empire, la Pologne, l'Alsace-Lorraine et le Schleswig. Restent, pour coordonner et maintenir des éléments si disparates ou contraires ou hostiles, les loyaux et dévoués sujets du Brandebourg et de la Poméranie. Mais si trois fois déjà ils ont sauvé la Prusse : Frédéric II des armées coalisées de l'Europe, l'Allemagne de la domination de Napoléon Ier, leur propre pays de la prépondérance autrichienne, ce fut chaque fois pour se perdre aussitôt dans les grandes divisions nationales. Les événements, si extraordinaires qu'ils paraissent, ne transforment pas le caractère des peuples, parce qu'ils en dérivent; et les hommes (l'Etat, si grands qu'ils soient, n'en peuvent pas plus transformer l'histoire qu'ordonner aux fleuves de remonter à leurs sources. Vingt siècles d'histoire pèsent sur l'Allemagne ; nous la retrouvons dans la correspondance de M. de Bismarck, et au sein du Beichstag et de toutes ses chambres, telle qu'elle fut de tous les temps. Toujours une maison dominante cherchait à absorber les autres, jusqu'au moment où l'une d'entre elles trouvât dans son sein un prince capable, une armée bien organisée, des hommes d'Etat supérieurs, pour abattre la première et reprendre absolument la même politique. Il n'y a qu'une différence avec l'époque actuelle, et encore n'est-elle qu'apparente ; pour achever son œuvre , le Prince chancelier a fait appel aux tendances et aux aspirations unitaires et libérales de la révolution de 1848, accordé le suffrage universel et convoqué le Reichstag; par ce fait

xx PREFACE.

aussi la Révolution a pris rang et puissance de maison souveraine, absolument comme Luther au temps de la Réforme. S'il s'agit non plus de libertés religieuses, mais de libertés politiques, c'est que la situation s'est compliquée, elle n'a point changé. Si pour les esprits superficiels l'Allemagne d'aujourd'hui est fort différente de celle d'autrefois, c'est que pour eux les mots remplacent les choses, et que le passé est trop loin pour qu'ils le comprennent. Pour les esprits réfléchis, ce n'est ni par le génie, ni par le succès d'un homme, fût-ce un Charlemagne ou un Napoléon, que se transforme le caractère historique d'un peuple.

On a comparé l'œuvre de M. de Bismarck à celle de M. de Cavour : la comparaison n'est pas possible. Tous deux arrivent aux affaires dans des circonstances semblables, le premier après Olmùtz, le second après Novare : là s'arrête la similitude. Tandis que celui-ci trouve dans les libertés constitutionnelles et les franchises du Piémont un soutien, et un exemple à donner à l'Italie entière, dont il se servira comme d'un levier contre la domination autrichienne, l'autre se voit obligé, par l'opposition du parti libéral contre la réorganisation militaire de la Prusse, de combattre dès son entrée dans les Parlements ces mêmes libertés, de continuer la lutte contre elles comme ambassadeur, et de finir par les opprimer comme ministre. Le premier acquiert la confiance de l'étranger par sa conduite sage et prudente, et crée l'unité nationale par l'application consciencieuse des institutions constitutionnelles ; le second obtient de l'étranger un assentiment tacite et fonde l'unité par une guerre sanglante et des institutions qui ne présentent que l'ombre d'une vie politique nationale. L'un laisse sa patrie unie, ayant absorbé sans lutte ni opposition sérieuse les Etats particuliers, et paraissant

PRÉFACE. xxï

avoir acquis l'habitude des libertés publiques; l'autre ne contient que par une main de fer les oppositions des Etats confédérés, les aspirations des partis libéraux, et continue de les dominer, comme à l'origine de sa carrière, par l'ascendant de la Prusse. Mais si jusque-là le parallèle entre le Prince chancelier et M. de Cavour semble tout à l'avantage de celui-ci, le premier reprend sa supériorité dès que l'on tient compte des circonstances dans lesquelles l'un el l'autre se trouvèrent placés.

Si M. de Cavour a pu, par les libertés constitutionnelles du Piémont et les alliances étrangères, affranchir l'Italie sans rencontrer d'oppositions sérieuses, c'est pour la même raison que la division des anciens gouvernements s'est si longtemps maintenue dans la Péninsule, et que son unité n'a été fondée que par des guerres où l'Italie ne compte que par ses défaites. Les grandes gloires vénitiennes et génoises, florentines et romaines avaient disparu depuis deux siècles, l'énergie des affections locales s'était affaiblie, et les caractères s'étaient abaissés à mesure que l'esprit de la vieille Italie s'était évanoui. Ce fut la principale cause des succès de M. de Cavour; un grand peuple descendu au niveau du génie d'un seul homme; les égoïsmes individuels ne sont pas une force nationale. Le contraire a eu lieu en Allemagne. Tous les petits Etats confédérés, malgré la présidence et la réaction autrichiennes, avaient conquis ou maintenu leurs franchises et leurs libertés politiques; tous avaient conservé intacts à la fois leur caractère propre et leurs affections territoriales; aussi n'est-ce que par la force qu'ils ont pu être unis, et cette unité conquise, ils Font défendue victorieusement par leurs armées, tout en obligeant Je Prince chancelier à compter avec les traditions historiques de

xxn PREFACE.

chacun des pays, aussi bien qu'avec chacun de leurs représentants.

C'est mal comprendre l'histoire que de ne l'étudier que dans ses grands hommes. Le même poids des circonstances indépendantes de leurs volontés a fait que M. de Cavour a rencontré des facilités qui étaient à la hauteur de la mission qu'il s'était donnée, tandis que M. de Bismarck continue à trouver devant lui une énergie dans les volontés et les caractères qui, s'ils ont permis les grandes victoires de M. de Moltke, n'ont aussi pu être dirigés et dominés par le chancelier que grâce à une supériorité et à une force d'initiative dont M. de Cavour eût été incapable.

Aussi, pas plus que l'Allemagne n'a pu changer de caractère en changeant de forme, le délégué de Francfort n'a pu transformer sa politique en devenant le Prince chancelier. Il trouve devant lui la même Allemagne qu'il nous montre si morcelée, si divisée, et il continue à la conduire grâce au même génie et par les mêmes moyens dont il s'est servi dès l'origine de sa merveilleuse carrière.

Un moment, il semblait bien vouloir imiter Richelieu, abattre le parti féodal, s'appuyer sur le grand parti national et détruire l'esprit particulariste des sectes religieuses. Mais en matière de politique intérieure l'époque de fer et de sang était passée; le parti féodal maintint son influence, les nationaux libéraux ne voulurent se soumettre qu'à la condition de faire triompher leurs opinions, le parti catholique devint l'arbitre des projets de réformes politiques et financières du Chancelier. Et, comme malgré lui, il rentra dans son rôle, s'allia aux uns, repoussa les autres, revint à ceux-ci et abandonna les premiers selon les projets du moment, absolument comme du temps de l'ancienne Diète.

PRÉFACE. xxiu

On peut faire à un Etat étranger des promesses et les abandonner, contracter des alliances et les rompre, abattre un ennemi et en cas de besoin s'en faire un allié ; les liens peu solides qui unissent les Etats entre eux permettent jusqu'à un certain point cette politique. Mais une pareille conduite n'est peut-être pas aussi facile dans les affaires intérieures. Pour s'en convaincre, il suffît de jeter un regard sur nos propres grands partis : le parti légitimiste remonte jusqu'aux origines de notre histoire, et du temps de Philippe- Auguste et de saint Louis, on y reconnaît déjà des traces de sa division en ultramontain et en libéral; le parti de la bourgeoisie surgit avec les communes au onzième siècle, se maintient à travers tout le moyen âge, et prend son essor avec les grandes conquêtes commerciales et industrielles modernes, pour se subdiviser au siècle dernier, selon le progrès des idées, en parti libéral et conservateur, et en parli progressiste et révolutionnaire. Et loin de devenir indépendants les uns des autres, ces partis constituèrent un tout social tellement compacte que l'unité, la puissance et la cohésion nationale ne se fortifièrent qu'avec leur développement. Les grandes nations ne se forment et ne progressent qu'à mesure que leurs liens intellectuels et moraux se resserrent et grandissent. C'est une loi historique qu'aucun fait n'a jamais démentie, que Ilichelieu a parfaitement pressentie et peut-être exagérée dans sa politique, mais que le Prince chancelier n'a point comprise à Francfort.

Les preuves abondent dans cette correspondance. M. de IJeust, qui présente un projet de réforme de la constitution fédérale, n'est qu'un esprit chimérique; les idées favorites de ce bon roi Max de Bavière, le seul Allemand sincère du livre, l'uniformité des poids, mesures et monnaies, sont écartées;

xxiv PREFACE

le projet d'une législation commerciale commune détruit, et finalement, après huit ans de luttes contre la prépondérance autrichienne, et de succès non pas pour, mais contre l'unité allemande, M. de Bismarck perd un moment jusqu'à ce merveilleux sens de la réalité qui le distingue. Comme rultramontain qui voit la main des francs-maçons en tout événement, ou le radical qui soupçonne partout le Jésuite, il est poursuivi par le spectre des menées autrichiennes1. A son départ de Francfort, la lutte violente était décidée. L'Autriche fut rejetée du sein de la Confédération, celle du Nord fondée pour faire place au nouvel Empire. Le Chancelier continuait sa diplomatie et sa politique. Les négociations avec les délégués autrichiens à la Diète furent remplacées par la lutte avec la diplomatie française; celle-ci, après sa défaite, céda le pas aux partis allemands, qui furent tour à tour sollicités, attaqués et repoussés; et le Chancelier aboutit forcément, pour mener ses grands projets à bonne fin, à l'idée de la création d'un parti gouvernemental sans phrases. Il n'observa point que dans notre siècle c'est la négation même de toute vie politique nationale. Erreur qui tient autant à l'esprit qu'au caractère du Chancelier; sa pensée puissante, mais trop concrète, ne saurait concevoir qu'un parti gouvernemental sans phrases > formé d'hommes soumis et dévoués, sans initiative ni autorité propres, ne peut pas plus devenir le soutien du nouvel Empire que fournir les hommes d'Etat et les diplomates indispensables au maintien de sa prépondérance. Une Chambre soumise, fût-ce à l'unanimité, à un seul homme, si grand que soit son génie, si vastes que soient ses projets, n'est pas plus capable de fonder un état politique stable qu'une armée conquérante un état social nouveau.

1 Voir tome II, dépêche du 14 mars 1858, première et dernière note de la dépêche.

PREFACER xxv

Les partis qui ne prennent pas leurs origines dans les profondeurs de la vie nationale ne sont que des agglomérations d'hommes réunis par l'intérêt, l'ambition ou le hasard, el que le hasard, l'ambition ou l'intérêt dissipent.

Napoléon P' commit la même faute. Général heureux, il traita les puissances souveraines comme il avait traité les Chambres; le Chancelier, plus diplomate, persiste à se conduire envers les partis des Chambres comme il l'avait fait envers les Etats souverains de la Diète ; et tous deux, poursuivant avec la même énergie leur idée dominante, ont recours, le premier à son génie militaire, le second à sa supériorité diplomatique pour vaincre les résistances qu'ils rencontrent.

Les deux grandes affections du Prince, son dévouement au Roi et son patriotisme des vieilles provinces, le fortifient de plus dans son erreur et faussent le sentiment qu'il a de l'unité allemande, comme des idées qu'il se fait des moyens à employer pour la réaliser. Le Hanovre, le Nassau, Francfort, sont annexés à la Prusse au même titre que le Schleswig et l'ASsace-Lorraine à l'Empire. L'extension géographique et l'unité nationale se confondent dans sa pensée, et il s'imagine fort naturellement qu'une armée de députés disciplinés l'aiderait à constituer l'unité de l'Allemagne, de la même manière que l'armée de M. de Moltke a créé son extension géographique.

Quel sentiment plus vif et plus profond de l'unité nationale avaient ceux qui, en 1871, refusaient d'accepter les Alsaciens- Lorrains au sein de la grande patrie! Ce n'est pas à eux qu'on aurait pu rappeler que pour faire une Allemagne politiquement unie, il faut des Allemands unis par les mêmes aspirations, les mêmes sentiments politiques.

xxvi PREFACE.

Les souvenirs même les plus chers à la Vieille Prusse contribuent à égarer le Chancelier. Le grand Frédéric a conquis la Silésie, et jamais l'Autriche ne l'a reprise; pourquoi n'en serait-il pas de même des nouvelles provinces? — La Silésie a accueilli par deux fois Frédéric et ses armées comme des libérateurs, parce qu'elle était plus qu'à moitié protestante; on était en outre au dix-huitième siècle, à la veille du grand mouvement intellectuel et littéraire de l'Allemagne; la Silésie subit une action à la fois militaire et administrative, intellectuelle et morale. Les populations à mœurs plus simples ont toujours été non-seulement assimilées, mais encore attirées par celles dont le développement intellectuel était plus profond et plus complexe. Tout cela est passé maintenant ; les passions religieuses ont perdu leur intensité primitive; des provinces nouvelles, non pas plus simples, mais plus avancées en civilisation, ont été annexées, et le prestige que pouvaient donner les Gœthe et les Schiller a disparu avec l'époque qui leur a donné naissance.

L'unité nationale allemande ne cessera d'être un fait purement matériel, produit de la force, ou une entité métaphysique, produit des rêves du devenir absolu des races germaniques, que le jour où le parti libéral , le seul à tendances quelque peu homogènes, dominera dans la Chancellerie comme au Reichstag. Mais si cette domination est l'absorption de la Prusse par l'Allemagne, c'est aussi le respect des Chambres particularistes et réactionnaires des petits Etats; par suite, ce sera le retour aux exécutions fédérales comme au bon vieux temps; de toute façon ce sera l'impuissance, l'anarchie, le désordre. Pas plus qu'en 1848 un Hohenzollern ne pouvait consentir à devenir le vassal de M. Siroson, un Wittelsbach ne se soumettra dans l'avenir à un M. Richter.

PREFACE. xxvii

Tant que le Prince chancelier maintiendra l'ensemble, cet ensemble subsistera; le jour où il manquera, l'unité allemande sera ce qu'il nous la dépeint dans ses dépêches; le Reichstag redeviendra l'ancien parlement de Francfort, le Conseil fédéral, la vieille Diète; une nation ne change pas de caractère en une génération.

Quant à l'Autriche, la confédérée de la Diète et la nouvelle alliée, elle se trouve dans une situation semblable à celle de l'Allemagne. Pour elle également, les difficultés se sont accrues sans qu'aucune solution ait été atteinte. Son alliance continue à rester pour l'Allemagne comme pour elle une nécessité, et cette nécessité continue à peser de tout son poids sur l'une comme sur l'autre. Dans toute cette correspondance, il ne s'agit que d'amoindrir la prépondérance de l'Autriche à la Diète et de l'empêcher, dans la guerre de Crimée comme dans la guerre d'Italie, de s'étendre au dehors. Suivant les vues très-justes de M. de Bismarck, c'était l'étendue de ses possessions étrangères qui faisait sa force en Allemagne, en même temps que cette prépondérance en Allemagne lui servait à maintenir dans la soumission Polonais, Tchèques, Madgyars, Croates et Roumains. Cercle dont il était impossible de sortir par les voies pacifiques, et que M. de Bismarck rompra finalement par le fer et le feu.

Aujourd'hui, tout cela paraît bien changé. L'Autriche, rejetée du sein de la Confédération, est devenue une alliée précieuse à la fois contre la France meurtrie et la Russie déçue. Aussi, loin de continuer à empêcher son extension, le Prince chancelier l'encourage à se répandre sur la presqu'île des Balkans; il la soutiendrait peut-être au besoin dans la revendication de ses anciennes provinces italiennes. Mais

xxv m PRÉFACE,

si, suivant M. de Bismarck, l'Autriche ne puisait que dans sa prépondérance en Allemagne l'autorité pour contenir ses provinces de nationalité étrangère; maintenant qu'elle a perdu cette prépondérance, et que ses possessions se sont encore accrues, comment l'élément allemand pourrait-il ne pas finir par être absorbé et annihilé complètement? — Ou bien donc l'Autriche allemande disparaîtra devant les races rivales de l'empire des Habsbourg, ou bien les Habsbourg chercheront un jour ou l'autre à reprendre leur autorité en Allemagne. Et la question ne change point de nature dans l'hypothèse que ce sera le nouvel empire, et non les Slaves et les Alaclgyars, qui absorbera les provinces allemandes de l'Autriche. Composée de nationalités différentes, et sans qu'aucune ait une prépondérance suffisante pour assurer l'uniformité dans la direction générale et la cohésion de l'ensemble, l'Autriche fut de tout temps condamnée à chercher un point d'appui au dehors. Lorsque son centre de gravité était à Vienne, elle trouvait un point d'appui dans sa prépondérance à Francfort; celle-ci perdue, l'Empire se scinda immédiatement en deux. Mais si son centre de gravité, suivant la formule du Chancelier, était transporté à Pesth, son point d'appui ne serait plus qu'à Saint- Pétersbourg, et l'envahissement tant redouté des Slaves n'en deviendrait que plus imminent.

Aussi le traité d'alliance, révélé si inopinément ces jours-ci, signifie moins la protection contre une attaque éventuelle de la France et de la Russie, qu'un droit d'immixtion dans les affaires intérieures des deux Etats contractants. C'est l'acte final du traité de Vienne, dont les effets se manifestent d'une façon si curieuse dans ces dépêches, renouvelé sous une autre forme, la présidence de droit et l'ascendant

PREFACE. xxix

réel ayant passé de fait à la Prusse. Mais quoi qu'il en soit, si la politique de M. de Bismarck à la Diète a été juste, celle qu'a suivie depuis le Prince chancelier a été erronée. Si l'Autriche ne puise que dans son ascendant en Allemagne l'autorité nécessaire au maintien de ses provinces de nationalité étrangère, l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine a été une source de faiblesse; si, au contraire, elle doit conserver ses provinces allemandes tout en s'accroissant par des annexions, ce ne peut être que pour en profiter et reprendre son influence en Allemagne, par laquelle seule les provinces allemandes et l'empire des Habsbourg peuvent se maintenir.

Ce serait faire injure à la merveilleuse sagacité du Prince de croire qu'il ne l'a point parfaitement compris. Que deviendrait le nouvel empire, le jour où un homme d'Etat autrichien le comprendrait également? — Ce serait l'alliance de tous les vaincus et de tous les déçus de l'Europe , l'invasion d'une armée de six ou huit millions de soldats entrant par les plaines de la Vistule et de l'Elbe, descendant des Carpathes et des Vosges pour aller demander le règlement de leurs comptes au nouvel empire. Nous ne voulons prétendre, ni même croire que ce moment arrivera, que cet homme d'Etat autrichien surgira; mais enfin c'est possible. 11 faut donc que la France soit occupée en Afrique, l'Autriche dans les Balkans, la Russie dans l'Asie centrale, l'Angleterre partout où elle voudra, pendant que l'Allemagne complétera «on unité diplomatique et militaire par des réformes administratives et financières, qui la cimenteront de façon à former une nation tellement coordonnée qu'elle sera indivisible. Ainsi s'expliquent les efforts fiévreux du Chancelier, son dédain pour les institutions constitutionnelles dont il a

xxx PREFACE.

cependant doté la nouvelle Allemagne, ses colères contre les oppositions qu'il rencontre, sa persistance dans ses projets de réforme malgré leurs échecs successifs.

Tous ces efforts, si louables qu'ils soient, ne changeront rien à la force des choses. D'un côté, les provinces allemandes de l'Autriche disparaîtront devant les provinces madgyares et slaves, ou elles reprendront leur prépondérance en Allemagne; d'un autre, la Prusse continuera à absorber les Etats particuliers au prix de nouvelles luttes intestines, ou les partis libéraux de l'Allemagne absorberont la Prusse, et ce sera par une révolution, tout comme en 1848. Au fond, la situation reste la même que dans la Correspondance diplomatique de M. de Bismarck, qui, à ce titre, est trop complète pour qu'elle ne nous intéresse pas au plus haut degré.

On peut en faire la lecture à deux points de vue différents. L'un est celui auquel M. de Bismarck s'est placé, non pas lorsqu'il rédigeait ses dépêches, mais lorsqu'il observait les gouvernements et les institutions, les hommes et les ambitions qui les lui ont fait écrire. L'autre appartient à ceux qui suivent les situations politiques, les difficultés qu'elles renferment, les solutions qu'elles offrent, de la môme manière qu'ils s'intéresseraient à un drame ou à un roman. Ils applaudissent ou réprouvent selon leur état d'esprit, et s'imaginent naïvement pouvoir se former un jugement sérieux, quand ce jugement ne sera que le reflet inconscient de leurs préventions ou de leurs préjugés. Dans leur admiration passionnée comme dans leurs critiques aveugles, ils ne soupçonneront pas l'importance du premier point de vue que M. de Bismarck nous enseigne d'un mot, qu'il dit être la devise à Berlin, « du sang-froid ' ». C'est en effet à

1 « KaltcsBIut. »

PREFACE. xxxi

ce point de vue que doit se placer tout homme consciencieux qui veut observer les événements, se rendre compte de leurs causes et de leurs effets, des gouvernements qui les dirigent, comme des Etats qui en souffrent, et parvenir à s'en faire des notions assez exactes pour concevoir les conditions de la sécurité et de la grandeur de sa propre patrie.

C'est donc du point de vue même de M. de Bismarck, dont il nous livre le secret par sa devise, comme par ses dépêches et ses succès, que nous avons cherché à nous expliquer non-seulement l'Allemagne, mais encore le Chancelier lui-même. Et ce n'est qu'en appliquant à ses rapports, ses lettres, ses confidences et ses révélations, sa propre mesure, si grande qu'elle soit, que nous avons été convaincu que l'Allemagne de nos jours tient de l'Allemagne d'autrefois, comme le Prince chancelier, du délégué de Francfort, et que, s'il nous enseigne et nous démontre de la manière la plus saisissante que les matériaux qui servaient de fondement à l'ancienne Confédération étaient défectueux, ce sont encore les mêmes matériaux sur lesquels il fonde ses projets, ses réformes et ses ambitions.

Th. F. B.

Page 1