LETTRES DE MAZARIN AU MARECHAL DE GASSION
Monsieur,
Dans le moment que je reçois l'avis que vous marchez pour revenir à Esterre-, je prens la plume et vous depesche en toute diligence ce courrier pour vous dire que si vous avez pris la résolution de venir agir du coste de Lens et deDouay3, comme vostre marche me fait juger, il se pourroit faire que les ennemis nous laissassent faire volontiers et s'atachassent à entreprendre sur Dixmuide4 ou Furne5. C'est pourquoy il importe au dernier point en ce cas que vous prenies en telle sorte vos mesures, que vous pourvoyez par les moyens que vous jugerez les plus propres à la seureté des dites places de Dixmuide et de Furne; car quoy quelles ne soient pas bonnes en soy, elles sont néantmoins de telle conséquence pour leur situation6 et pour les avantages qu'elles nous donnent, que le Roy en préfère la conservation aux conquestes que vous pourriez faire. Ce n'est pas que je ne sois tout persuadé que vous avés assés de forces pour bien asseurer les dicts postes et pour avoir moyen encore d'entreprendre ailleurs avec succès.
* Voyez plus haut, p. i5. sèment de la même province, à onze kilo-
a Estaires. mètres de Dixmude et à cinq kilomètres
3 Douai. de la mer du Nord.
1 Dixmude, chef-lieu d'arrondissement 6 Fûmes est tout au centre d'un réseau
de la province de Flandre occidentale, à de canaux fort important, et Dixmude
trente-deux kilomètres au sud-ouest de occupe une bonne situation défensive
Bruges. entre l'Yper et l'étang de Blancart.
5 Furnes, autre chef-lieu d'arrondis-
Jay sceu en gros que l'on n'avoit rien fait a Ipres ', j'atten» Je vos nouvelles pour en scavoir les raisons, que je vous avoue que jay peine a comprendre, veu Testât de nos forces et celles de» ennemis, pouvant vous asseurer encore plus positivement que je n'ay fait jusqu'ici parce que j'en ay de nouvelles confirmations de divers endroits, que depuis la séparation de Beck l'archiduc n\i pas plus de quatre à cinq mille hommes d'infanterie près de Iuy non compris les deux régimens qu'il a laissez du costé de la mer et ceux de Vanguen2, de La Moterie et un autre qui estoient à Saint-Omer et à Aire. Je suis très véritablement, Monsieur, vostre très aff"' et très véritable serviteur.
A Fontainebleau, 2? septembre 1647'.
Adresse :
A Monsieur,
Monsieur le Mareschal de Gassion, lieutenant général de l'une des armées de Sa Majesté en Flandres. — A l'armée.
Double cachet rouge aux armes du cardinal; lac ronge. ,\/. le M.vesc/ul Je Gjssiim.
Monsieur,
Gomme le couricr estoit presl à partir avec la lctre cy-jointe, le marquis de Baumanvilie est arrivé qui m'a rendu la vostre du 22* par laquelle j'av veu la résolution que vous ave/ prise d'attaquer Lens, je n'ay rien a adjouster la dessus à ce que vous verre/
1 Vpres. Tille de la Flandre occidentale ' Wangen.
à cinquante et un kilomètres sud-ouest ' Lettre en partie chiffrée et dechirti ce.
de Bruges, sur l'Vpcr, affluent de droite de l'Yser.
dans ladite lettre cy-jointe, si ce n'est qu'en cas que les ennemis prissent cette occasion d'attaquer l'une des deux places de Dixmuide ou de Furne, l'intention de Leurs Majestés est que vous quittiés tout, d'abord, pour les aller secourir à quelque prix que ce soit.
Pour ce qui est de la crainte que vous avés que, pendant que vous serés attaché à Lens, les ennemis ne se saisissent de poste d'Eterre, il me semble que vous n'aurés pas grande difficulté à le reprendre et je croy qu'il le faut absolument faire, puisque c'est le seul bon passage que nous avons sur la Lis pour nostre communication avec la mer.
Je suis très persuadé que vous avez grand regret de ce que l'on n'a peu exécuter le proiet que l'on avoit fait d'entreprendre sur Ipren et vous le serés, je m'asseure, que j'en ay esté au desespoir par toutes les raisons que vous pouvez bien comprendre et que je vous ay marqué beaucoup de fois, mais il faut avoir patience et croire que la mauvaise constellation qui nous traverse est supérieure aux soins que l'on a pris de mettre les armées en bon estât et à la passion qu'avoient ceux qui les commandent de faire quelque chose de glorieux; du surplus je me dispense de parler plus de cette affaire et des choses passées qui ne servent qu'à me chagriner et songeons je vous prie à voir si, dans cette fin de campagne, nous pourrions y remédier puisque nous avons assés de forces pour cela et nous devons assurer que cette nouvelle lune nous fournira peut estre un temps propre à cet effet.
Vous ne devez pas être en peine d'avoir emmené des troupes de M. de Rantsau, au contraire je voudrais qu'il me coustat beaucoup et que vous les eussiez prises lorsque je vous en escrivois, car asseurément l'armée seroit en meilleur estât qu'elle n'est à cause de ce qu'elle a souffert dans ces marches et pour le manquement de pain et vous eussiez sans doute profite de plus de trois sepmaines de temps en entreprenant ce que vous eussiez juge à propos en attirant les ennemis à un combat.
Et sur ce propos je vous diray que je voudrais bien que les
LETTRES DE M AXA kl N
ennemis vous tinssent parolle de vous venir chercher quand vous serès dans la pleine, car de la façon qu'on m'asseurc que leur armée est composée nous aurions sujet d"en espérer un grand succès.
Pour ce qui est de l'instance que vous faites, de scavoir les intentions de Leurs Majestés sur ce que VOUS auriés a faire aj l'entreprise de Lens. J'ay ordre de vous mander que s'il y a lieu de prendre quelque poste considérable sur les ennemis, en quelque endroit que ce peut estre, vous ne deves pas vous espargner a le tenter, soit en faisant l'entreprise de Douay, soit quelque
te sur l'Escaut ou bien retournant tout court à Ipres, après avoir concerte avec M. de Kansau, pour tout cea quoy il devrait pourvoir de son costé de munitions de p. erre et de bouche et choses nécessaires pour le siège, ce qui luy facile puis
qu'elles sont déjà toutes prestes; et en cas que VOUS \is-ies jour à Ce dernier dessein, auquel je vous prie de tout mon cceur de vous appliquer, vous pourries depescher en toute dclligcncc au sieur mareschal, auquel j'ay desjà escrit de taire pour la bonne il tous ce qui pourra dépendre de luy et de tirer ce cas des pla< plus de gens qu'il n'en avoit tirés en la dernière occasion et de vous donner de ses nouvelles.
Ce n'est pas que vous deviez perdre le temps a en attandre. -i vous jugés la chose faisable, ledit sieur mareschal vous four; sant de son costé ce qui est nécessaire pour le siège. Car en ce - VOUS n'aves qu'à luy depescher le sieur Lespine que je vous envoyé pour cet effet et luy mander que VOUS VOUS avance- a bsterre avec dessein d'aller droit a Ipres II rsque vous rece l de ses nouvelles.
Il faudroit, cela estant, que vous fissies porter a chaque soldat quatre OU cinq rations de pain, pour éviter l'inconvénient dans lequel nous sommes tombes en dernier lieu et que vous fissiés tOUSJOUrs semblant de vouloir chercher les ennemis pour les combattre tombant tout court sur Iprc pour l'attaquer de !• quand tout ce qu'on y aurait tenté n'auroit pu réussir, l'eut estre
que l'entreprise sur la ville basse seroit plus facile maintenant, n'ayant pas apparence que les ennemis se doutent de ce dessein et ensuite ils n'auront laissé que la garnison ordinaire.
Ce seroit une affaire de si haute réputation et si importante pour les raisons que vous scavez comme moy et très facile à mon avis, estant bien conduite et entreprise avec résolution, que je ne puis m'empescher de vous la recommander du meilleur de mon cœur.
Sans ce que pourra amener M. de Ransau, vous pourrés estre renforcé d'un bon corps d'infanterie, puisqu'il y a cinq cens Polonois qui marchent pour vous joindre et vous pourrés retirer de La Bassée tout ce que vous y aviés rnvoyé et mesme une partie de mon régiment qui est bien pourveu d'officiers ; les 450 hommes de Poitou y devant estre arrivés à présent et les 35o de Berry et Bourbonnois que Boisfermé a mené, avec quoy je m'asseure que M. de Castelnau ne craindra guère les ennemis.
Je vous prie de faire incessament transporter des farines à Arras et Bethune, parce que quand mesme elles ne vous seroient pas nécessaires cette année, ce sera un grand avantage pour la prochaine d'y trouver un magasin commencé.
Pour ce qui est de renvoyer la cavallerie de monsieur le mareschal de Turene et le corps qui est commandé par monsieur de Paluau, je ne puis vous rien dire encore si ce n'est que tant qu'il y aura lieu d'espérer de faire quelque chose il les faut conserver, mais si vous croyés qu'il n'y ait pas jour de rien entreprendre, je vous prie de me le faire scavoir en toute diligence et vous recevrez aussitost les ordres de Sa Majesté de ce que vous aurez à faire.
Je vous avoue que vous m'avés touché sensiblement par la fin de vostre letre ou vous me tesmoigné le desplaisir que vous aves pour ma considération particulière qu'il ne seroit rien fait. Je vous remercie de tout mon cœur de ce favorable sentiment; il ne faut plus songer qu'à reparer le passé, s'il est possible, par toute sorte de moyens.
J'attens avec impatience le projet que vous avez fait avec M. de Paluau pour la conservation des troupes dans les quartiers d'hiver.
Comme l'on attend S. A. R. dimanche ou lundy prochain, s'il y a quelque chose à ajouster ou changer à ce que je vous mande, je vous le feray scavoir, cependant vous vous tiendrez s'il vous plaist a ce que dessus, et je demeure, Monsieur, vostre trc> afFD' et tre.s véritable serviteur,
Le Cardinal Mazarim.
A Fontainebleau, ce 26* sept, t<
Je crois vous devoir ajouster que l'envie que Leurs Maj< ont que vous fassiés quelque chose de considérable avant la tin de la campaigne et la passion extrême que je vous en testnoigne en
mon particulier ne doivent pas néantmoins obligera rien précipiter ou entreprendre contre toute sorte de raisons.
Adresse :
\ Monsieur,
Monsieur le Mareschal de Gassion, lieutenant général de l'une dis armées de >.i Majesté, en Flandre. — A l'armée.
Deux cachets rouget aux armes du Cardinal ; double lac de soie rouge claire.
M. le Martschal de Gassion.
' Lettre en partie chiffrée et déchiflrec.