‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 121 sur 241 · M. Royet-GoUard à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. Royet-GoUard à M. de Serre

Ce mercredi 5 avril 1820.

Je ne veux pas, mon cher ami, répondre à voti'e dernière lettre ; nous serions conduits à écrire des volumes. Je vous dirai seulement que nous ne nous entendons pas toujours, parce que nous changeons sans cesse de terrain. Par exemple, nous passons de la théorie pure aux faits et des faits à la tliéorie, sans avertir dans quelle hypothèse nous raisonnons. Que Dieu me donne un mois de bonnes conversations avec vous, et, s'il nous reste quelque différence d'opinion, cette différence ne sera pas dans nos esprits, elle viendra de nos organes ; c'est que nous ne verrons pas de la même manière ce qui se passe sous nos yeux. Il n'y a pas d'évidence possible sur la meilleure composition abstraite des collèges électoraux , ou , du moins , cette évidence ne serait qu'une vérité géométrique; V évidence que j'ai, c'est qu'il est impossible de faire pénétrer dans notre système électoral l'inégalité des suffrages,

sans ramener dans la société un principe certain de révolution. Dès à présent la disposition générale des esprits le témoigne assez. Je donnerais ma vie pour me tromper; mais il me semble que de jour en jour la France se sépare de son gouvernement, qu'elle croit incapable de la protéger, ou même en intelligence avec ses ennemis ; et nous aurons peutêtre le spectacle nouveau d'un pays se gouvernant lui-même par des associations pourvues de chefs qui seront les vrais magistrats, les dépositaires réels de la force, tandis qu'il ne restera au gouvernement que le nom et la forme de l'autorité ; et le jour ne peut manquer de venir où il s'écroulera devant ses ennemis comme un misérable château de cartes.

C'est de vous surtout, cher ami, que je veux vous jmrler. Votre situation devient étrange au sein de ce ministère ouvertenaent allié au coté droit. Ce n'est pas là ce qu'il y a de plus remarquable ; mais vous ne pouvez pas ne pas voir que vous êtes immolé dans cette alliance. Ainsi il est établi comme article de foi du nouveau symbole que tout le mal vient de la session dernière, et particulièrement de la loi antisociale de la presse et des principes désorganisatours sur lesquels elle est appuyée. Si vous êtes convaincu que vous étiez, l'année passée, un jacobin, vous pouvez vous replacer au banc des ministres sous la protection de votre repentir; mais, si vous n'êtes pas résolu de vous désavouer, vous ferez une étrange figure. C'est à quoi je vous demande de penser. Il s'agît d'une palinodie complète. Jusqu'à quel point vous convient-elle? Je III. li>

n'ai pas besoin de vous dire qu'on ne s'arrête point dans ini mouvement de cette espèce ; le système de compression dans lequel le ministère est engagé va droit à la contre- révolution ou au gouvernement militaire. Si l'on ne périt pas en chemin, on périra uu moins dans le succès ou par le succès. C'est poui' la France du gouvernement de Ferdinand tout pur. Quoi qu'il arrive, je ne serai pas dans le camp des vainqueurs. J'ai fait un beau rêve : j'î^i songé l'alliance de l'ordre et de la liberté, de la légitimité et de la Révolution ; je suis réveillé. Je ne dis pas qu'on ne puisse traîner misérablement ; mais il n'y a pas de raison de s'en mêler.

Un mot des élections. Le travail de la commission touche à sa fin ; elle pourra nommer son rapporteur vers la fin de cette semaine. Quel qu'il soit, il ne prendra pas moins d'un mois pour un travail de cette importance. Ainsi on ne discutera pas avant la mi-mai; mais on espère, et vous devez le savoir mieux que moi, qui ne sais rien du tout, que le projet sera retiré et qu'on proposera à la place un système de candidature avec un collège de droit, c'està-dire la honte toute pure. J'aime cent fois mieux vos deux collèges, mille fois mieux le despotisme militaire. Guéri des doctrines comme je le suis, je réduis toutes mes objections contre vos deux collèges à ces deux points : la division des électeurs par l'inégalité est un principe de révolution; la Cliambre, fonnéc de cette manière, serait infailliblement la Chambre la plus factieuse que la France puisse donner.

Adieu, mon très-cher ami ; j'ai plus besoin de votre amitié que je ne puis vous le dire. Vous êtes aujourd'hui pour moi tout le dehors^ tout le nonmoi; je ne compte qu'avec vous. Mais comment dire en quelques misérables pages tout ce qu'on sent, ce qu'on pense, ce qu'on voit? Je vous aiderai au moins à me comprendre en vous disant que je ne suis point changé, bien moins encore dans mon inaltérable affection pour vous. On me donne souvent des nouvelles de votre santé ; soignez-la bien pour tant d'intérêts et aussi pour moi.

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