La baron Pasqoiar à M. de Serra
Paris, le S9 avril 1890.
J'ai reçu hier, mon cher collègue, votre lettre de Grasse du 19. C'est une triste chose que ces distances qui font que les réponses qu'on se fait arrivent presque toujours lorsque les circonstances qui les motivaient sont changées ; et, au temps où nous vivons, il faut si peu de jours pour changer les circonstances! Vous connaissez les nôtres maintenant, car Froc la Boulaye ne vous les a pas plus laissé ignorer que moi. Elles ne nous ont pas laissé, croyez-le bien, le choix du parti à prendre; quoi qu'on puisse dire sur ce parti, quelque inconvénient qu'il puisse présenter, on ne pouvait l'éviter. Je connais à merveille et dans toute leur force les objections faites et à faire contre notre projet de loi ; j'y ai résisté le plus longtemps possible, mais il m'a fallu céder à l'évidence de la nécessité. Ce projet ne fonde pas un système électoral ni social, cela est vrai ; il nous laisse dans la mauvaise route où nous sommes entrés depuis trente années, rien de plus
lilO CORRESPONDANCE.
vrai encore; mais en pouTait-K)n faire adopter un autre? pouvait-on seulement mettre Tautre en discussion à la Chambre sans le pins grand danger? Enfin, si celui-ci passe, ne donne-t-il pas une Chambre avec laquelle il sera possil^le de marcher et de vivre assez longtemps pour faire les améliorations que notre situation politique réclame? Telles senties véritables questions à examiner, et leur solutionn'est pas douteuse pour quiconque y veut regarder de sang-froid. Ce qu'il y a de déplorable, ce qui brise rame et le cœur, c'est de voir des hommes qui ont tout fait pour tout empêcher depuis trois mois venir vous dire aujourd'hui que ceci est le pire de tout, que mieux cent fois valait persister dans ce qu'ils avaient rendu impossible. En dernière analyse, ce que ceci a de pire à leurs yeux, c'est d'être possible , attendu leur ferme désir que rien ne le fût ou bien qu'on dût tomber dans une insignifiance de mesures qui aurait équivalu à rien.
Maintenant le but auquel tendent tous les efforts des partis combinés ennemis est celui-ci : empêcher que le rapport de la loi sur les élections ne soit fait avant celui de la loi sur les dépenses, faire trsun^ la discussion de celle-ci pendant deux mois, s'il le faut, et en faire un texte de déclamations assez violentes pour enflammer tous les esprits, amener. une division, que sais-je, peut-être la nécessité de la dissolution de la Chambre si l'on pouvait y arriver, car c'est ce qu'on désirerait le plus. Nous espérons cependant qu'il nous sera possible de déjouer cette manœuvre.
ANNÉE 1890. un
On avait beaucoup compté sur la pétition Madier ; le scandale a été grand sans doute, mais pas autant qu'on l'aurait désiré ^ ; hier on Ta renouvelé au sujet de trois pétitions contre M. Decazes; il m'a sarvi d'occasion pour faire, pour le compte de celui-ci, une déclaration qu'il ne désavouera sans doute pas, et qui a été de toutes manières, je crois, d'un trèsbon effet*.
En résumé, nous avons encore deux mois d'orage à traverser ; mais il est permis de voir un port au bout de ces deux mois, d'où l'on pourra sortir pour naviguer avec plus de sécurité et dans l'espoir d'un meilleur avenir : tout est dans ces deux mots. Le
' Dans la sëance du 97, après une vive discussion, la Chambre avait repousse la lecture de la pétition que demandaient MM. Devaux et Benjamin Constant ; puis elle avait vote'» à Tunapimitë, le renvoi au président du Conseil ; enfin la gauche, appuyëe par une partie du centre, avait obtenu que le rapport serait imprime et la pétition déposée au bureau des renseignements. — Voyez l'Histoire de la Restauration y par M. de Viel-Castel, t. VIII, p. /i81-/i87.
Cïié devant la Cour de cassation, M. Madier de Montjau y comparut dans les sëances des S8 et 30 novembre, présidées par le garde des Sceaux. Après le rapport de M. Zangiacomi et l'interrogatoire de Taccusé, le procureur général, M. Mourre, conclut à ce que M. Madier fût suspendu de ses fonctions de magistrat parce qu'il avait troublé Bon pays en faisant une dénonciation dont il refusait de donner la preuve. L'accusé, assisté de son përe, se défendit lui-même. La Cour le censura avec réprimande et le condamna aux frais de la citation. Il continmi de siëger comme conseiller. — - Voyez l'Annacâre hUiorique nnnrerael pour lêSÊQ^ par C.-L. Lesur, p. 776.
* Voyez les Discours de M. Pasquier» t. II, p. 919-339, et Vffistoire de la BesUxurationy par M. de Viel-Castel, t. VIU, p. M7 etMa
UUt OORRESPONDANCB.
courage ne nous manquera pas ; mais puissent nos forces n*étre pas au-dessous de Tentreprise! S'il ne s'agissait que d'y périr, ce serait peu de chose, mais c'est que bien d'autres pertes suivraient la nôtre.
Adieu, mon cher collègue. Vous connaissez parfaitement notre situation ; consultez bien vos forces. Si vous êtes en état de nous arriver, il est certain que vous porterez un poids dans la balance qui doublera nos chances de succès 4
Mille et mille amitiés, et hommages respectueux
à M™' de Serre.