‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 39 sur 241 · M. de la Boulaye à M. et à M™« de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Boulaye à M. et à M™« de Serre

Paris, vendredi S5 février 1830.

M. Decazes est revenu d'ÉtioUes hier au soir fort fatigué, fort oppressé, dans un déplorable état de santé. Je ne l'ai quitté qu'au moment où il est allé chez le Roi.

J'ai reçu hier au soir, mes chers amis, vos lettres des 15 et 16 par la poste, et celle du 20 par estafette. Je vous ai promis de voir vos enfants tous les jours, et je tiendrai parole sauf maladie. En affaires sérieuses, en amitié intime, je ne sais de bien m que ce qu'on voit par ses yeux. Je vous écris tous les jours parce qu'il y a des impressions de tous les jours. Ma plume court sans s'inquiéter de ce qui pn»cède et de ce qui doit suivre. Il m'importe peu de compromettre mon jugement, il m'importe beaucoup de vous dire naïvement et sur-le-champ ce que jepense. Je suis une glace qui réfléchit les objets qu'on lui présente, beaux ou laids: ne la cassez pas. Nous allons si vite, les plus atroces, les plus grands

événements se succèdent avec tant de rapidité que, à deux cents lieues les uns des autres, il est presque impossible de s'entendre.

Royer a reçu votre lettre du Ih; il en est fort touché et il va vous écrire. Il a vu M. le duc de Richelieu ; il a vu plusieurs fois M. Decazes. On s'embrasse, on se regrette, il n'y a plus de fiel dans les cœurs. Beugnot a fait de son côté les plus belles promesses. Sur la liberté individuelle, sur la presse et spécialement ou plutôt uniquement sur les journaux et autres écrits périodiques, on donnera tout ce qu'on pourra donner. Courvoisier est aussi fort adouci. Tous vos amis me paraissent maintenant vous croire indispensable au ministère. Vous verrez dans le Moniteur le rapport du duc de la Rochefoucault sur la presse. On va commencer dans nos bureaux la discussion sur la loi d'élection.

J'ai toujours craint l'efFet que produiraient sur vous les premières nouvelles de l'horrible assassinat. La mort du duc de Berry a été la mort d'un héros : simplicité, candeur, noblesse, force d'âme, tout a été admirable. Les passions de quelques ambitieux n'ont pas pu gâter tout cela : la douleur a été populaire.

A moins d'être formellement sommé par le ministère de répondre à quelques questions, à moins d'inspirations que vous jugiez indispensable de communiquer, reposez votre imagination, n'établissez pas de polémique avec la doctrine^ rafraîcliissez votre sang, attendez.

Vos enfants vont bien, très-bien. J'embrasse

Gaston. Les grands parents sont en bonne santé, et Eugène à son bureau.

M. Decazes doit partir dimanche pour Liboume. Sa mère a dû partir ce matin. Sainte- Aulaire et Mîrbel sont du voyage ; le premier ne sera absent que quinze jours. Villemain a quitté. Guîzot redevient conseiller d'Etat.

Mille tendresses, mes chers amis.

Notre bon Roi est fort affligé.

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