‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 47 sur 241 · M. de la Boulaye à M. et à M°^* de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Boulaye à M. et à M°^* de Serre

Paris, lundi 28 février 18îW.

Nos petites filles sont au mieux, mes très-chers; Marie a été embrassée dormant du plus joli sommeil. Louise est fort gentille et fort gaie. Pour capter ses bonnes grâces je lui apporte tous les jours une petite dragée; lorsque cela ne suffira plus, je lui promettrai une place de maîtresse des requêtes.

J'ai vu hier votre père et votre mère. Tous deux sont en bonne santé, tous deux ont été fort joyeux de me voir : « Il me semble, m'a dit M°*® votre mère, que je tiens un petit morceau de mon fils. » Le vieux vigneron*, dont j'ai demandé des nouvelles, est au pays. Je crois que nous avons beaucoup parlé de vous.

Louise n'a pas dîné hier chez Royer ; on l'a menée aux Ombres-Chinoises. Une grande lettre de Royer pour vous est sur le tapis ; elle va partir.

Sur la loi des élections les doctrinaires ne peu-

^ Le dae de Rîchelîea.

* Gilbert, vigneron de Pagny, père nourricier de M. de Serre.

vent pas s'entendre. Qui. veut le renouvellement quinquennal? Toute la jeunesse. Qui ne veut de rien? Rover. Toutefois les positions nouvelles vont rap-r procher les opinions. On se réunira pour s'opposer en protestant du contraire.

Il paraît qu'à la Chambre des pairs on donnera la censure au ministère jusqu'à la fin de la session prochaine, et dès ce moment le ministère va chercher à se débarrasser du fardeau en proposant des lois répressives. Le moment est favorable.

Sur les élections, vous savez la nomination de Royer-CoUard et de Courvoisier ; il est probable que les commissaires opposés seront en majorité.

Sur la liberté individuelle, des amendements passeront et sauveront l'honneur de la proposition. Nous aurons, je croîs, sous peu de jours le rapport de Rivière sur cette dernière loi.

Les comptes, au rapport de Benoist^ ne farderont pas à nous venir.

Ne vous tourmentez pas, rétablissez -vous. Les avis que Ton donne bénévolement de deux cents lieues arrivent lorsque, le plus souvent, tout a changé de face.

* Pierre-Vincent Benoist, d'une famille de robe, naquit à Angers le 5 janvier 1758. Chef de division au minôstâre de l'Intérieur après le 18 bromaire, il fut nomme, sous la première Restauration, conseiller d'État; il s'abstint de toute fc«M^ion durant les CenWours. Députe de Maine-et-Loire en 1815, il vota pendant cette session et les suivantes avec la droite. Il fut ëlixninë du Conseil d'État en 1816, mais y fut réintégré en 1890. Il devint, enl8S3» directeur général des contributions indirectes; en 1898,. ministre d'État, membre du Conseil privé et comte. Il mourut à Paris le 1«' décembre 183/i.

Les journaux vous disent ce qui s'est passé eu Angleterre. Quatre nouveaux conspirateurs sont arrêtés ' .

Le Roi est profondément affligé du départ de M. Decazes.

J'embrasse le père, la mère et Gaston.

Germeau et Méliot* vous écrivent.

672* — Le oomte Siméon à M. de Serre.

Paris, 38 février 18â0.

Que de choses se sont passées depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire ! On a arraché le rameau productif de l'antique tige des Bourbons; on a arraché au Roi, déjà si douloureusement frappé par cet assassinat, un ministre qu'il aimait, on l'a isolé. On m'a arraché, moi, à une place que j'aimais, où je

^ Un nominë Arthur Thislewood ëtaît le chef des conspirateurs : il se proposait d'ëgorger tous les ministres pendant un dîner chez l'un d'eux, de mettre le feu aux casernes, de piller la Banque, «le proclamer la dëch^ance de Georges IV et d'ëtablir un gouverne» ment provisoire. 11 subit la peine capitale avec qiutre de ses cornpli<es. — Voyez VHistoire de la Restauration, par M. de VieU Castel, t. VllI, p. 097.

^ Secrétaire particulier de M. de Serre. H mourut jeune, peu de temps après.

ANNÉE 18â0. iâ9

me plaisais dans l'idée d'être votre coopérateur. On m'a porté, malgré moi, à un poste que je ne désirais pas, que je redoutais. On a profité d'un mouvement de dévouement pour me le faire accepter ; si l'on m'eût laissé plus de temps, j'aurais refusé et j'aurais mieux fait; mais on n'évite pas son sort, et je regarde comme un mauvais sort d'être amené à un ministère lorsqu'on n'improvise pas. On m'a pris comme une couleur à donner au ministère; j'avais commencé à vous l'écrire, je n'eus pas même le temps d'achever ma lettre, tant j'ai eu à faire pour me reconnaître un peu dans ce changement d'état. II n'y a que moi qui y perde. Vous trouverez dans Portalis tout ce que vous pouvez désirer.

n y a lieu d'espérer que la loi relative aux journaux sera admise par les pairs aujourd'hui ou demain avec quelques amendements. Je ne désespère pas de celle qui est relative à la liberté individuelle sur laquelle les députés seront les premiers à délibérer. C'est la loi des élections qui présente le plus de difficultés et contre laquelle se réuniront les derniers et les plus grands eflfbrts. Je suis loin de me flatter d'avoir dans cette discussion la part honorable que vous croyez que j'y aurai ; je me crois ^ très-peu versé dans ces matières, et je crains d'être bien médiocre.

Je transmettrai à Portalis ce que vous me dites de relatif à M. X., à M. Y. et au secrétariat du comité de la Guerre. Chacun cherche à se créer des places, l'obsession des demandes est un des fléaux

qui affligent le plus les nouveaux ministres. III. 9

La libéralité et l'indépendance des opinions est poussée jusqu'à l'ingratitude envers le gouvernement et les ministres. M. deBarante, M. Germain, qui doivent tout à M. Decazes, étaient opposés aux lois qu'il a présentées avant même qu'il eût quitté le portefeuille. MM.Royer-CoUard, Camille Jordan» conseillers d'État, Courvoisier, procureur général, de ' Girardin, préfet* , Boin*, combattent avec la gauche,

* Stanîslas-Cëcîle-Xavier, marquis de Gîrardin, n^ à LunëviUe le SX) janvier 1763, eut pour parrain le roi Stanislas. Il fut cadet* gentilhomme dans le régiment Colonel-Gdne'ral- Dragons en. 1779, sous-lieutenant en 1780, capitaine en 1781. Il accueillit avec enthousiasme les reformes de la Constituante. Les électeurs de rOisc l'ayant député à la Législative, il se modéra vers la fin de la see-* sion et donna au Roi des preuves de son dévouement. Sous la Terreur, il se réfugia chez son oncle, le baron de Baye, prés de Sezanne ; bientôt il y fut arrêté avec ses deux frères et conduit à la prison de cette petite ville ; ils n'en sortirent que six semaines après le 9 thermidor. 11 siégea au Tribunat, puis il reprit du service : en 1806, il obtint le grade de colonel pour sa belle conduite au siège de Gaè'te et, en 1808, celui de général de brigade. Préfet en 181% il conserva ces fonctions durant la première Restauration et les Cent- Jours, mais les perdit peu après le second retour de Louis XVIIL 11 fut appelé à la préfecture de la Côte-d'Or en 1819, mais encourut une nouvelle destitution le 3 avril 18^. Député d» la Seine-Inférieure depuis le 12 novembre de Tannée précédente, il fit au gouvernement une vive opposition. Il mourut à Paris le- 96 février 18S7. — Voyez la Nouvelle biographie générale (J>\àot)y. t. XX, p. 689.

^Antoine Boin, né à Bourges le 19janvier 1769, était le fils d'un avocat. Il suivait à Paris le cours de ses études médicales lorsque les événements de 1793 firent fermer les Écoles. Quoique non encore reçu docteur, il se présenta à un concours ouvert pour un poste de médecin en chef à l'armée du Nord, obtint la place et se rendit en Hollande, où il resta jusqu'en 1801. Alors il quitta l'armée et se fit recevoir docteur; il fut nommé, en 1801, médecin adjoint, et>

qui s'enorgueillit de leur secours et se réjouit de voir le gouvernement abandonné par ses troupes. Mais je pense que M. Froc de la Boulaye vous mande tout cela. Il ne me reste qu'à faire des vœux pour votre entier rétablissement. Quelque utile que vous fussiez dans cette discussion où les orateurs pour nous seront moins nombreux que de l'autre côté, où nous aurons, MM. Pasquier, Laine et Cuvier exceptés, moins de talents que nos adversaires, il importe que vous profitiez de votre voyage et que vous ne reveniez qu'à la fin de mai. Il ne faut pas vous exposer jusqu'alors aux fatigues de la tribune. Il vaut mieux manquer à une bataille, tout importante qu^elIe est, que de s'exposer à se mettre hors de combat pour toujours.

Agréez, je vous prie, l'hommage de mon dévouement et de ma haute et respectueuse considération.

SiMÉON.

en 1805, médecin en chef des hospices de Bourges ; il fut appelé', en 1890, à T inspection ^ënërale des eaux thermales. De 1815 à 1827, il représenta l'arrondissemant de Bourges : il siégeait parmi les membres les plus modérés du centre gauche. 11 passa les dernières années de sa vie dans son pays natal, et y mourut le S9 janvier 185a. Deux on trois ans auparavant il s'était démis des fonctbos de conseiller général qu'il exerçait depuis prés de quarante ans.

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