‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 77 sur 241 · Le duo do Richelieu à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le duo do Richelieu à M. de Serre

Paris, le Ih mars 1890.

Je vous remercie de tout mon cœur, monsieur, de la bonne et amicale lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire ; j'en ai été fort touché, et je partage très-sincèrement les sentiments que vous voulez

bien m'exprimer. Nous n'avons l'un et l'autre qu'un seul et unique but, celui de sauver la France et le Roi, si cela est possible; car je ne crois pas que l'ambition proprement dite entre plus dans votre cœur que dans le mien. Avec ces dispositions, il est impossible que nous ne nous entendions pas. J'ai un bien vif regret que votre santé vous ait forcé à vous éloigner dans un moment si critique ; tâchez de la raffermir, et revenez combattre, quand vous serez en état de soutenir la tribune sans crainte de retomber.

Personne, je vous assure, n'a ressenti plus vivement que moi l'injustice dont M. Decazes a été la victime, et personne ne rend plus que moi justice à la loyauté et à la pureté de ses intentions. Il est impossible que le temps, en calmant la violence des passions, ne ramène pas la saine partie du public à une opinion plus équitable sur son compte, et ce serait avec un véritable plaisir que je voudrais y contribuer.

Sans entrer dans la discussion de l'à-propos des lois proposées, une fois qu'elles l'étaient, il fallait les soutenir, et les retirer était céder la victoire aux méchants. Je sais qu'ils nous la feront payer cher, et que l'excès de leurs invectives et de leur fureur» dont les journaux vous apportent tous les jours les tristes détails, a beaucoup d'inconvénients, moins pourtant, à mon avis, que n'en eût eu la faiblesse de reculer devant les menaces d'un parti auquel il est évident qu'il faut imposer, si l'on veut qu'il cesse d'être nuisible, et qui ne sera jamais gagné par au-

oune concession. En vous parlant ainsi, je suis bien •éloigné de croire qu'il faille se livrer à l'autre extrême, mais j'attache, je l'avoue, un grand prix à ce qu'il se réunisse à nous : les royalistes de toutes les nuances ne sont pas trop forts réunis ; il me paraît très-désirable qu'ils fassent un faisceau, et qu'ils ne donnent pas au monde le spectacle funeste d'une division à laquelle on est contraint d'attribuer une grande partie des dangers de notre position. Au reste, les deux personnes que vous nommez^ m'ont paru dans des idées conformes aux vôtres sur le peu de convenance de l'admission d'eux et des leurs aux emplois d'ici à longtemps, et bien sûrement avant que les lois ne soient passées. Je les ai trouvés dans une mesure parfaite de raison et de modération. Soyez bien persuadé qu'il n'entrera jamais dans ma pensée de me livrer à un parti; mais je crois qu'il faut que les choses en viennent au point qu'il n'y en ait que deux : celui des royalistes qui veulent conserver ce qui est et celui des ennemis qui veulent le détruire.

Vous voyez que votre idée de gagner du temps se réalise naturellement par la marche même des discussions qui est aussi lente que pénible ; mais je crains bien qu'il ne soit pas possible de ramener les esprits au point où ils en étaient avant la catastrophe, et même à cette époque je ne sais si les chances pour le changement de la loi d'élection, que vous regardez avec raison comme la loi déci-

« MM. de Villéle et Corbière.

sive, étalent aussi bonnes qu'à présent. Au reste^ les événements marchent si vite ici, la disposition des esprits est si mobile que ce qui est vrai aujourd'hui pourrait fort bien ne l'être plus demain. J'espèretoutefois, si rien d'inattendu ne vient déranger ces combinaisons, que la majorité se formera et sera un peu plus forte que nous ne l'avions cru. Il est certain que si votre santé vous permet de venir pour défendre la loi d'élection, cette majorité aug^ mentera encore de quelques personnes sur lesquelles vous exercez xme influence personnelle. Je désire donc vivement pour toutes sortes de raisons que vous puissiez être ici à cette époque ; mais, comme il n'y aurait rien à gagner à ce que vous vinssiez pour être malade, soignez- vous et restez assez longtemps pour cjue le beau temps soit établi, et que vous n'ayez pas à craindre une rechute ; c'est le vœu du Roi, à qui j'ai remis votre lettre, et qui m'a chargé de vous témoigner combien il était touché des sentiments que vous lui exprimiez, et sur lesquels, m'a-t-il dit, il aime à compter parfaitement. Sa Majesté a assisté hier à Saint-Denis à l'inhumation du duc de Berry, et, quoique la cérémonie fût très-longue et bien pénible tant au moral qu'au physique, le Roi n'en a pas été trop fatigué. Recevez, monsieur, l'expression de l'amitié d'un collègue qui désire obtenir la vôtre ; j'y joins les vœux bien sincères que je fais pour votre prompt rétablissement et l'expression de ma haute considération .

Richelieu-

Permettez que j'offre ici mes hommages à M"*"" de

Serre.

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