‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 128 sur 247 · Le baron Pasquier à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le baron Pasquier à M. de Serre

Paris, le 7 arril 1890.

Je réponds, mon cher collègue, à votre lettre cz^ii 29 mars qui m'est arrivée hier; depuis celle — Jà écrite, vous en avez dû recevoir une de moi en ponse à celle où vous me parliez du jeune de Ainsi sur ce sujet je n'ai rien à vous mander. îvfsa^is nos affaires générales donneraient bien lieu, si T^^n en avait le temps, à écrire des volumes. Vous ar^z été frappé de la violence des discours de nos adv(*^saires dans le commencement de la discussion sur loi des journaux ; que sera-ce donc quand vous ai rez été jusqu'au bout! Jamais une faction, etur""^ ^^ faction révolutionnaire, n'a pu parler avec une txC^^" dace plus impudente. Le résultat de cette violence bien été de resserrer un peu notre majorité et de 1 rendre plus compacte ; mais malheureusement ell n'y a pas fait entrer ceux qui, en de pareilles cii constances, auraient dû s'y jeter à corps perdi Fasse le Ciel qu'ils n'en versent pas un jour de-"^^ larmes de sang ! En résultat nous avons gagn ^ jusqu'ici tous nos procès dans la Chambre, et j ^

pois que nous avons fait des progrès dans l'opinion es hommes sages du dehors ; mais nous ne pouvons 3us dissimuler que l'audace de la faction du deans augmente beaucoup celle des factieux du ^hoi-s et leur fournit ainsi de nouvelles forces, ette audace agit non-seulement sur les factieux acides, mais encore sur les hommes faibles que la 5ur gagne et qui songent à ne pas se coinpro- '^itre. C'est là le sentiment qui a engendré, peuti'e, les plus grands malheurs de la Révolution. Tijourd'hui tous ces malheureux peureux n'ont

us qu'un cri : -MaL'i pourquoi vouloir iouc/ierù 5- Charte? pourquoi donner à ses ennemis un "^ètexte aussi favorable, aussi légitime de plainte ' même de résistance ?\oï[ài ce dont nous sommes âsourdis du matin au soir.

Malheureusement tout le monde ne s'en tient pas iix paroles, et nous ne pouvons, mon cher collègue, DUS dissimuler que l'on conspire; ce que vous salez déjà avant votre départ a bien pris d'autres déeloppements depuis.

L'exemple de l'Espagne n'est perdu d'aucune maière, et nos révolutionnaires de toutes couleurs, car 3us en avons de toutes sortes, depuis les purs jacoins de 1793 jusqu'aux bonapartistes de 1815, tous, is-je, s'agitent également et dans un but commun, îlui de renverser ce qui existe, sauf à se détiniire isuite entre eux sur le champ de bataille même i ils auront combattu en commun. C'est surtout 3rs Tarmée qu'ils tournent tous leurs efforts. Déjà Rennes les réfî;iments ont été assaillis des cris de

Vii'e la Charte! Vive V armée nationale ! en opposition aux cris de Vive le Eoi! Les régiments ont été impassibles ; mais au moins l'intention est bien manifeste, et il est toujours à craindre que rennemi ne rencontre quelque endroit faible où il pénétrerait avec avantage.

Dans une telle position vous voyez tout ce que notre conduite a de difficile et de délicat; nous nous efforçons autant qu'il dépend de nous de bien planter notre pavillon et aussi de montrer que nous n^^ j^ sommes pas d'humeur à nous laisser marcher sur h ventre. Ainsi l'association en faveur des hommes qu pourraient être atteints par la dernière loi de suret» est poursuivie judiciairement. M. de Girardin, a fait contre nous à la Chambre le discours le plu^E^s impertinent, est remplacé à Dijon ; le grand poizzmtife du parti, M. Laffitte, est aussi remplacé ; et noi — 3s avons eu le bonheur de faire accepter cette place d M. le duc de Gaëte, dont le nom et la position r«fc=Jpondent à toutes les objections.

Demain le Moniteur contiendra une circulai -»'e signée Kichelieu, adressée à tous les préfets, pr^^3cureurs généraux, lieutenants généraux comma:»!dant les divisions militaires, laquelle trace bi^su nettement ce que nous voulons faire et ce que uc^JS attendons de la conduite des fonctionnaires p^iJblics.

Tout cela est bien, à ce que je crois, mais toiJt cela n'atteint pas encore le mal dans sa racine. |^f

La loi d'élection, tout est là. Je vous en ai de?ji parlé assez longuement dans ma dernière lettre, ^^

ce que vous m'en dites dans celle que j'ai reçue hier s'accorde parfaitement avec ce que je vous avais écrit moi-même. Tant qu'on n'aura pas de sécurité de ce côté, il n'y aura rien de fait. Mais, pour faire, il faut réunir les volontés éparses et toutes les opinions bien intentionnées quoique souvent assez opposées entre elles. Avant d'entamer la discussion il fa*xat, comme vous le dites, avoir une majorité assurée ; c'est à cela que nous travaillons de toutes nos forces. Et d'abord il nous est actuellement déniontré que nous ne réunirons pas cette majorité indispensable pour la loi proposée : elle échouerait <iès le premier article. Cette idée d'augmentation du nombre, à laquelle sont cependant attachés tant d'avantages réels, étonne nos esprits médiocres àun point qu'on ne saurait exprimer, et elle en atteint même d'une manière fâcheuse un certain nombre <le plus distingués, qui devraient être de force à se nxettre au-dessus des idées du vulgaire. Lia violation de la Charte arrive ensuite à l'aide de toutes les ^l>jections faites contre cette augmentation, et alors ^1 n'est plus possible de se faire entendre. Au reste, <^ette violation de la Charte, mon cher collègue, qui, ^^.tionnellement, constitutionnellement parlant, est ^ï^e objection absurde, acquiert pour le moment ^^e importance relative que le gouvernement ne P^ut se dissimuler. C'est l'arme de tous les factieux, ^j ^t cette arme est d'autant plus redoutable qu'elle P^vte des coups sur tous les endroits les plus sensi- ^l^s de noftre organisation sociale. Vous touchez ^ ^a Charte, ainsi tout ce qu'elle a garanti est

un péril; propriétés, hommes, tout ce qui a èi^ organisé depuis trente ans est également menacé - 11 y a là une idée simple, quoique fausse, quie^^ft: susceptible d'agir avec une grande efficacité; ell-C3 est si simple qu'elle peut être entçndue des soldat ^ mêmes, et c'est là notre plus grand danger. Avec Lai Charte dans son intégrité prise pour étendard, od se flatte, nous en avons la certitude, de faire jou&r à l'armée le rôle que l'on a fait jouer à celle d'Espagne à l'aide des mots Constitution de 1813. Dans une telle situation, il est évident qu'il faut sacrifier ce qui serait le mieux à ce qui peut se faire sans trop de péril en atteignant cependant, quoique moins parfaitement sans doute, le but qu'on doit se proposer d'atteindre. Mais, quand on ne peut toucher à la Charte, qu'on ne peut augmenter le nombre, les combinaisons deviennent fort restreintes et, il faut en convenir, on ne voit plus de possibles que les deux degrés malgré tous leurs inconvénients, dont le plus grand peut-être est d'avoir été toujours la l^^^ pensée connue du parti dit ultra. Cet inconvénient In est si évident que Villéle et Corbière en convenaient hier avec moi etdisaient : « Il n'y a aucun doute que,si l'on peut trouver autre chose d'à peu près équivalent, il faut le préférer. » Je leur dois même la justice ^^ qu'ils ont travaillé à trouver eux-mêmes des combinaisons au moyen desquelles on pût échapper à ces deux degrés ; mais sans augmentation du nombre» je le répète, je ne vois rien de possible, et il fan^ rentrer dans l'ornière de ces deux degrés. Reste* alors de combiner le mieux possible. Comme je uai

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}u votre lettre qu'hier soir, je n'ai pu méditer la aabinaisoQ que vous m'offrez ; ainsi je ne vous en rleraî pas aujourd'hui, mais vous pouvez être asré que je la tournerai et retournerai avec le plus gtnd soin dans mon esprit. J'ai beaucoup éprouvé puis deux mois que toutes les idées neuves sur te matière avaient besoin d'être mûries dans la e pendant deux ou trois jours pour pouvoir être îuite envisagées dans toutes leurs conséquences, pense entièrement comme vous. Si l'on en vient K. deux degrés, comme actuellement je le crois lispensable, il faut que ce soit d'une manière qui trrive pas par les ultras et qui n'ait pas l'air de ip les satisfaire. Mais il y a encore ici une ques- >n de conduite fort délicate. Je m'étais d'abord ut à fait arrêté à la pensée de faire faire les mofications nécessaires à notre projet par amendeents, et je disais, comme vous, que ces amendeents devaient partir du centre ; mais il y a dans ce fstème une difficulté terrible. Les amendements e peuvent venir qu'aux articles ; il faudra donc apporter toute la discussion générale, affronter les éclamations sur la violation de la Charte, braver eflFet que cette déclamation produit toujours dans î public, et tout cela pour arriver à abandonner la >îdès le premier article. Que feront les ministres ^dant cette discussion générale ? garderont-ils le îfence? Ils ne le pourront pas. On leur dira des lioses auxquelles il ne leur sera pas possible de ne ^ répondre, et alors sur quel faux terrain ne se ï*ouveront-ils pas placés ! Ensuite ces amendements,

dans le fait, constituent un projet nouveau; il ne restera plus rien de la proposition royale. Ne vautil pas mieux reprendre franchement l'initiative *? Nous n'avons, au reste, à cet égard, aucun parti d'arrêté, ou pour mieux dire, nous n'en avons sim:ir rien ; mais il est impossible que nous passions pla s de huit jours dans cette incertitude et que nous "y laissions nos amis ; elle nous nuirait dans tous l^s esprits. Mais, en renonçant à rien changer à la Charte, il faudra donc renoncer au renouvellemeHit intégral. C'est sur cela que je répandrai de vér*!tables larmes ; car pour moi là est tout le salut. On me dit bien que la nouvelle Chambre assemblée le donnerait sans aucune difficulté l'année prochaiae ; mais il est toujours bien fâcheux de reculer devant une chose si utile. Au reste, comme il n'en est pas de ce renouvellement intégral comme de l'augmentation du nombre, comme, s'il était rejeté, cela ne compromettrait pas le reste du projet, peut-être serait-il possible d'en faire toujours la proposition ou au moins de la faire arriver par amendements.

En voilà bien long, mon cher collègue; et cependant combien je suis loin de vous avoir dit tout ce qu'il y aurait à vous dire ! Maintenant revenons à vous. Il est évident que votre présence ici nous f^^ rait un bien infini à tous et à moi plus qu'à personne. Il est fort triste que vous soyez tombé sur une saison rigoureuse dans le pays où le climat est

ordinairement si beau ; mais, d'après ce qu'on m'*

dit de ce climat, il me semble que, quand le nîoi» d'avril est terminé, il devient d'une chaleur qui fl^

:*aît guère moins nuisible (jue le froid. Je me per- 3ide donc que vous pourrez nous arriver dans les rniers jours d'avril ou dans les premiers de mai. tndez-moi exactement ce que vous croyez possible et égard, afin que nous réglions notre marche en :iséquence. Sans doute on pourrait croire, en yant les choses de loin , que les esprits doivent se Imer avec le temps et qu'il y a par conséquent 3fit à reculer ; mais, vue sur les lieux, la question

se résout pas ainsi, au contraire ; chaque jour mte à l'aigreur et donne le moyen de déverser une lomnie de plus et une occasion déplus de prêcher révolte. Dans cet état vrai des choses, vous voyez *il importe de monter à la brèche; soyez des très, ayez force de poumons comme vous l'avez

tête et de cœur, et je suis bien sûr que nous emrterons la place. Comme vous le dites si bien, us sommes destinés pour le reste de nos jours à mbattre les révolutionnaires.

-Adieu, mon cher collègue. Croyez à mon attache- 3nt le plus sincère et le plus dévoué, et faites ,réer mes hommages à M™® de Serre.

Tous nos collègues se réunissent à moi pour vous nner les assurances de T intérêt le plus vrai.

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