M. Germeau à M. de Serre
Paris, 22 avril 1820.
Monseigneur,
L'événement du moment est la pétition de M. Madier de Montjau, qui sei-a probablement rapportée mardi prochain, et sur laquelle l'opposition fonde de si grandes espérances. La commission proposera sans doute le renvoi au ministère, et ses conclusions ne seront probablement contestées par personne, puisque le ministère lui-même le désire et va prendre dé là occasion de demander à M. de Montjau la preuve de ses allégations, notamment en ce qui concerne les deux circulaires prétendues ^ chose qu'on ne pouvait guère faire avant de connaître officiellement la pétition. Mais, si les conclusions du rapport ne sont pas contestées, on ne s'attend pas moins à
* « Il dénonçait un gouvernement secret, siëgeant à Paris, et quly après l'assassinat du duc de Berry, avait adresse à ses affilias de Nîmes deux circulaires portant les numéros 3h et d5> dont la première contenait ces mots significatifs :
(t Ne soyez ni surpris ni affliges; quoique l'attentat du 13 n'ait M pas amené' sur-le-champ la chute du favori, agissez comme s'il a était déjà renversé ; nous l'arracherons de ce poste, si l'on ne « consent pas à l'en bannir. En attendant, organisez-vous : les « aviS; les ordres et l'argent ne vous manqueront pas. » (Histoire du gouvernement parlementaire y par M. de Hauranne, t. V, p. 501.)
l'un des plus beaux scandales qu'ait fournis cette session, qui est déjà riche en ce genre.
Je crois devoir transmettre à Votre Excellence sur M. de Montjau quelques détails qu'elle sera sans doute bien aise de connaître.
Ce conseiller est jeune encore, et fils d'un M. Madier de Montjau \ actuellement conseiller à la Cour royale de Lyon, qui est dans des opinions tout à fait contraires à celles de son fils. On répand que le père et le fils sont tous deux positivement /bus, et il n'en est rien; ce qui est vrai, c'est que le père a toujours été un homme fort singulier; membre de l'une des. premières assemblées de la Révolution , il monta un jour à la tribune, armé d'un énorme gourdin, et s'exprima à peu près en ces termes : « Je vois, messieurs, que nos séances, qui ont commencé par des personnalités, se continuent par des invectives, et pourront bien se terminer par des violences et des coups; dans ce cas, messieurs, je le déclare, vcilà l'argument dont je me servirai. » Et il brandissait son gourdin.
* Noë- Joseph Madier de Monljau, n(^ à Bourg-Saint-Andéolen 175/*^ D'abord avocat au Parlement de Toulouse, il fut envoyë aux États-Ge'nëraux par le tiers de la sënëchaussëe de Villeneuve-de- Berg, et sidgea sur les bancs de la droite. Lorsque vint la Terreur, il put se cacher. En 1705, les dlecteurs de rArdôche le députèrent au Conseil des Cinq-Cents, et il continua de se montrer partisan de la royauté : il n'dchappa aux persécutions de fructidor qu'en se réfugiant à Barcelone. Il vdcut dans la retraite sous le Consulat et l'Empire. En I8I/4, il fut anobli et décore', et, en 1815, il fut nommé conseiller à la Cour royale de Lyon. C'est là qu'il mourut en 1830. — Voyez la Nouvelle biographie générale (Didot), t. XXXII, p. 025.
M. de Montjau le fils fut longtemps dans les mêmes opinions que son père, seulement avec plus d'exagération ; son changement date de son mariage : quoique catholique et de ceux qu'on appelle à Nîmes les vieux catholiques^ il épousa une protestante; D'est, dit-on, la famille de sa femme qui l'a en partie conduit à l'exagération où il est venu. Il est, à ce qu'il paraît, destiné à porter dans tout l'effervescence de son esprit. Je joins ici la brochure de Jay sur sa pétition que vous avez vue, monseigneur, dans la Bibliothèque historique.
Je mets également sous ce pli une nouvelle Minerve déguisée sous le titre de Galerie et une Bibliotliéque historique qui a pour titre : Nouveaux aperçus historiques. Ces faibles déguisements, qui ne trompent personne, ont éveillé l'action du ministère public : l'une et l'autre sont saisies, et toutes les brochures destinées à éluder la loi sur les journaux éprouvent le même sort.
La censure, d'abord fort indulgente, devient un peu plus sévère et le deviendra davantage encore à mesure qu'elle verra qu'on essaye davantage de lui échapper et d'éluder ses défenses. La commission de censure a déjà fait une fois le rapport que lui prescrit l'article 10 de l'ordonnance du l^"" avril dernier, et la commission de surveillance de la censure , composée de neuf magistrats, se réunit ce soir pour la première fois au ministère de la Justice, pour s'installer et prendre connaissance du premier rapport de la censure. Les censeurs marchent bien ensemble et de l3on accord.
dOe CORRESPONDANCE.
Votre Excellence remarquera sans doute dans le Constitutionnel d'aujourd'hui Tannonce de deux ouvrages contre la loi des élections, l'un par Charles de Rémusat^ , l'autre par M. Auguste de Staël.
J'ai l'honneur de vous offrir, monseigneur, l'hommage de mon respect.
Gerbieau.
Je n'ai pu envoyer encore à M"*® de Serre le nouveau roman de Walter Scott Voici, par compen-
satîon, un nouveau roman de Charles Nodier*.
* L.e comte Charles de Rëmusat, né à Paris le Ih ibslt» 1797, mort en cette même ville le 6 juin 1875.
M. de Rëmusat nous écrirait le 3iD avril 1866 : « Je ne cndi
pas tout à fait indigne du présent que vous m'avez fait. Pertonae ne peut relire avec un plus profond intérêt les discours de votre illustre père. Ils me reportent à des souvenirs qui me sont chers et présents. Je n'oublie pas que ses bontés ont accueilli ma JMnesse, et je me souviens non moins vivement des seotimenti d'admiration avec lesquels jeTai tant de fois entendu dans lesploi beaux jours peut-être de la tribune contemporaine »
Lsi Revue des Denx-Mondes contient quelques lignes de M. de Rémusat sur M. de Serre. — Voyez, dans la livraison du l*'iwi 1865 , l'article intitulé : la Monarchie constituUonnelle de lA Restauration.
* Cliarles Nodier, né à Besançon le 29 avril 1780. Il devint, en 1823, bibliothécaire de l'Arsenal, et, en 1833, membre de l'Acad^ mie française. Il mourut à Paris le 27 janvier 18^, laissant It réputation d'un philologue spirituel et d'un romancier trés-origûtt^ Il s'était montré, sous la Restauration, ardent royaliste. Sa vie » été écrite par M. Francis Wey. — Voyez aussi Charles Noditft Episodes et souvenirs de sa vie, par M™® Mennessier-Nodier* Paris, 1867.