‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 17 sur 247 · M. de Serre au comte Decazes · texte numérisé non relu

M. de Serre au comte Decazes

Nice, 19 février 1820.

Nous sommes dans la douleur et la consternation,, mon cher ami. Le préfet de Marseille me communique le fragment d'une nouvelle télégraphique arrivée le lA à Lyon, Lé mauvais temps a intercepté le commencement et la fin de la dépêche. On ne sait pas le nom du grand personnage qui a péri victime d'un assassin.; seulement, d'après ce qui a été recuieilli, on croit qu'il s'agit du duc de Berry. Horrible événement ! horrible incertitude ! Si cet attentat se rattache à un complot politique, vous demanderezsans doute aux Chambres la suspension de la liberté individuelle. Si nous sommes assez malheureux pour que le sang d'un Bourbon ait encore une fois été criminellement versé parmi nous, que ce sang sacré ait au moins été répandu utilement pour le salut de la France, qu'il rallie enfin tous les amis de la monarchie. J'interroge tous les mots du fragment de dépêche. Je n'ose penser qu'il peut être question du Roi!... Bon Dieu! bon Dieu! non, cela n'est pas possible. Quelle doit être au moins la douleur de ce vénérable monarque et du reste de cette infortunée famille ! Mandez-moi tout de suite s'il est utile que je revienne; je le puis à la rigueur, tout accablé que je suis, en ce moment, d'un coup aussi funeste. Je

sens que le voyage m'a rendu des forces ; et, si seulement là saison était un peu plus avancée, je partirais tout de suite.

Je ne sais comment je vous parlerai d'autre chose. J'ai reçu votre projet ; c'était justement le 1 A, le jour du crime, que vou5 le deviez présenter. La dépêche est de midi. Vous ne l'aviez pas encore apporté; quand l'apporterez-vous? Je suis content du projet, sauf les cinq ans. Je voudrais que, par amendement et d'accord avec la conunission, vous y pussiez substituer sept ans. Royer devrait le vouloir; c'est complètement dans ses dernières idées. Plus grand est le nombre des députés, plus, dans le système du renouvellement partiel, les parties doivent être multipliées pour rendre moins sensible chaque renouvellement.

Si cette dernière catastrophe ne pousse pas à la précipitation, il faut huit jours pour l'impression, la distribution, la discussion des bureaux, la nomination et la réunion delà commission; trois semaines pour examen, discussion des principes, des dispositions principales et transitoires, des tableaux, de& réclamations de chaque département sur le nombre des députés, les conférences avec les ministres pour arrêter et rédiger les amendements; autres huit jours pour la rédaction du rapport; autres huit jours,' intervalle entre le rapport et la discussion ; autres huit jours pour les discours écrits. Voilà six à sept semaines. Pour peu que vous y aidiez et le jugiez utile, vous voyez que cela va aux premiers jours d'avril et que je puis être avec vous. Par ma note

sur TEspagne, que vous a portée le dernier courrier, vous aurez vu comme je pense que nous devons nous immiscer dans les affaires d'Espagne, et comme il serait préférable pour le caractère du Roi, pour sa dignité, pour l'autorité et la réputation de son gouvernement de devoir tout à soi-même au lieu de rien demander à l'Europe. Le projet d'emprunt est mie nouvelle occasion qu'il faut saisir et que vous pourrez, je pense, rattacher très-utilement au plan développé dans ma note. Un gouvernement ne trouve du crédit au dehors qu'autant qu'il en a les éléments chez lui, et les étrangers qui semblent lui prêter ne sont réellement que des intermédiaires entre ses sujets et lui pour fonder entre eux des relations de crédit qui n'existent pas encore. C'est le service que, lors du premier emprunt, les étrangers nous ont rendu a nous-mêmes, c'est celui que nous pourrions' rendre à l'Espagne. Mais il est clair que cette puissance trouvera chez nous des conditions d'autant plus favorables à son emprunt que nos capitalistes auront l'espoir de rétrocéder en plus grande quantité et à meilleur compte l'emprunt consenti par la France aux capitalistes espagnols. Pour cela, et dans l'intérêt de l'Espagne, il faudrait que les trois ou quatre maisons que vous initieriez à cette affaire pussent envoyer des hommes de confiance sur les principales places d'Espagne, et ces hommes, correspondant avec votive envoyé extraordinaire en Espagne, exploreraient parfaitement le pays et vous mettraient en situation de prendre et de proposer, en parfaite connaissance de cause, toutes les

mesures utiles aux deux pays. Un point essentiel, dans toute votre conduite avec l'Espagne, est de ne pas offusquer l'Angleterre, qui pourrait craindre que tout ce que nous gagnerions de ce côté, soit en colonies, soit en relations commerciales, ne fût à son détriment. Ce point est délicat et demande beaucoup de mesure, d'autant qu'il ne nous convient pas do donner de mauvaises raisons, et que le gouvernement anglais est trop éclairé pour s'en payer.

On peut réussir, je pense, en voyant les choses de haut. Un grand intérêt de l'Angleterre, et qu'elle sent bien, est d'éviter, sur le continent de l'Europe, toute nouvelle explosion révolutionnaire, dont elle ressentirait infailliblement le contre-coup. Il lui a fallu le génie dePitt^ et la vigueur d'une Constitution aristocratique consacrée par un siècle de prospérité et de gloire pour résister aux secousses qu'a produites chez elle la révolution française. Elle doit éviter, par-dessus toutes choses, le retour de pareilles crises, et applaudir par conséquent à toutes mesures de la France et de l'Espagne qui le préviendront. Elle saisira la liaison qui existe entre la destinée future de ces deux pays quant à leur tranquillité intérieure. Or cette tranquillité ne peut être obtenue sans un accroissement de bien-être chez ces deux peuples; et la France particulièrement, sa population si active et si industrieuse, a indispensablement besoin de l'occupation et des ressources d'un développement colonial et commercial. Voilà

« William Pitt, ne le 28 mai 1759, mort le 23 janvier 1806.

pour l'intérêt politique. Quant à l'intérêt de commerce, qui se lie si étroitement au premier, l'Angle îterre a pu reconnaître que le commerce presque exclusif qu'elle fait aujpurd'hui est im état forcé sur la continuation duquel elle ne peut compter ; que la stagnation presque générale des afiEaires dans le reste du monde qui en est le résultat, réduit infiniment sur tous les points les consommations et partant les bénéfices ; qu'elle a trop d'avances en machines manufacturières, en navires, en capitaux, en confiance, pour ne pas trouver plus d'avantages dans l'état naturel d'une libre concurrence que dans le monopole ; que cette concurrence, résultat du rétablissement de la paix et de la sécurité dans l'ancien et le nouveau monde, ranimerait et doublerait toutes les consommations, auxquelles elle seule peut fournir plus et à meilleur compte que toutes les autres fiations réunies. Mais en voilà bien long sur cet ■article; tout en l'écrivant, j'ai le cœur plein d'in- <iui9étud6 et de tristesse.

Au revoir, cher ami. Dieu sait sous quels auspices.

Ma femme et moi vous faisons nos tendres amitiés.

H. DE Sbbre.

AKNÉE H^^Q. a»

^635. — M. de la Boulaye à M. et à M™* de Serre.

Paris, samedi 19 février 18S0.

Mes chers amis,

M. Sîméon vous a écrit hier et vous a expliqué les embarras presque inextricables de notre position . Il y a démence et fureur dans tous les extrêmes. Je n'ai pas voulu troubler hier au soir le Conseil des ministres pour dire quelques mots à M. Decazes. Rien n'est décidé. Le Roi jusqu'ici n'a pas accepté sa démission. M. le duc de Richelieu refuse; il est malade. M. Laine paraît déterminé à ne rentrer au C0ûseil qu'avec M. de Richelieu ; on m'a dit cependant que M. Laine avait fait une visite à M. de Chateaubriand. M. deTalleJ'^and^ qui est aussi indiqué par une certaine opinion, parle d'un changement de système. Au milieu de toutes ces combinaisons,

1 diarles-Maurioe de Taneyrand-Përigord, Tië à Paris le 13 îé- Trier 175L É^éque 'd'Autunen 1786;dëputë par le clergé de son diocèse aux États-Gënëraux en 1789 ; ministre des Relations extérieures du 15 juillet 1797 au 50 juillet 1799 et du 23 novembre 1799 au 8 août 1807 ; grand chambellan de iSOi* à 1809 ; prince de Bë~ néirent le 5 juin 1806; Tice-grand électeur le 9 août 180(7; prësi* •dent du gouvernement provisoire le 1^^ avril 181/i ; ministre des Affaires étrangères du J3 mai 181i* au flh septembre 1815; grandchambellan ce même jour ; pair de France depuis le h juin 181/» ; ambassadenr à LcHidrm de septembre T890 â novembre 189(li. Mort àPBri8lel7mail638.

votre sort est incertain ; c'est ma principale affaire. Je vous écrirai demain les résultats de la journée.

Vos enfants se portent fort bien .

Dans tous les cas comptez sur moi. Je vous embrasse tous deux .

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