Le baron Pasquier à M. de Serre
Paris, 19 juillet 1850.
Je vous espère arrivé à bon port, mon cher collègue, malgré les pluies et les orages qui doivent vous avoir assailli en route : ces orages-là valent encore mieux que les orages politiques.
Je vous envoie ci-joîntc une lettre de Guizot qu'il m'a adressée hier. J'ai sur-le-champ vérifié le fait. U consiste en ce qu'il a reçu effectivement G,000 fr. l'année dernière, et qu'on m'a présenté cette dépense comme permanente. Or, il se trouve que les 6,000 francs lui avaient été accordés pour encouragement à l'établissement d'un journal. Je lui ai répondu en lui donnant cette explication. Elle prouve au moins qu'il n'y avait pas de mauvaise volonté à supposer la continuité de ce payement. Au reste, vous verrez par une phrase de sa lettre qu'il annonce aussi la disposition où il serait de refuser. Je suppose qu'il vous aura écrit en même temps qu'à
iiK>i.
Barante, que j'ai vu, me paraît mieux prendre
son parti ; cela, au reste, lui est en effet plus facile ;
car, en l'envoyant en Danemark, on le met dans une
fort bonne position et peut-être meilleure qu'il ne
la pouvait espérer ; mais aussi il faut conv-enir qu'il
s*était moins engagé que les autres*.
* u Mes relations arec les miBistres ^îent rest^ les mêmes» raconte M. de Barante, et je foyats quelquefois oeux qui <$iaient de
Nous attendons impatiemment des nouvelles de Naples^; nous n'en avons aucune depuis celles de dimanche que vous connaissez comme moi.
mes amis. La dififëreûce d'opinion sur tel ou tel point ne nous avait point sëparës. Un jour, vers le milieu de juillet, j'ëtais allé voir M. de Serre. Avec le même ton d'ami tië de nos conversations habituelles, il me dit qu'il allait porter à la signature du Roi une ordonnance qui retranchait du Conseil d'État M. Ro^^CoUird, M. Camille Jordan, M. Guizot et moi. 11 me parla du regret qo'il éprouvait de sëvlr ainsi contre ses amis. Il expliqua quels avaient été, selon lui, les torts de M. Royer et de M. Camille Jordan. D espérait que ce ne serait qu'une rupture momentanée, ajoutant qu'il était assure de les retrouver dëvouës quand il s'agirait de 8aav«r le Roi et le pays des përils qui pouvaient advenir. Il ajouta que M. Royer-Collard conservait le titre de conseiller d'État et que sa place dans le Conseil de l'Universitë lui offrait un revenu convenable. M. Guizot avait, disait-il, une pension. Quant à moi, le Roi me nommait son ministre à Copenhague. M. Camille Jordan était le .seul dont la disgrâce ëtait complète et sans dëdonomagement, tant oniui gardait rancune de son discours sur la répression des (émeutes. J'ëcoutais sans répondre : M. de Serre continua toujours avec un langage amical : « Nous entreprenons, disait-il, une chose ^i difficile, et sans doute vous trouvez le suc<:és peu probable; i« nous voulons gouverner raisonnablement en nous appuyant sur M la droite. Si nous re'ussissons, si nous assurons le repos du peu- M pie, il est e'vident que nous aurons eu raison ; vous n'aurez plus <i à nous blâmer, et vous reviendrez peut-être à nous. Si nous <i échouons, cette apparence de disgrâce vous sauvera de toute M responsabilité et vous laisserait, j'espère, en bonnes relations w avec vos amis. » Je remerciai M. de Serre de quelques compliments personnels qu'il m'adressa, comme pour me mettre à part
de nos amis. Je ne m'engageai à rien Le lendemain M. Royer
reçut une lettre de M. de Serre, qui avait sans doute vérifié que si destitution le laissait sans aucun traitement. » (La Vie poliiigvte de M. Royer-Collardy t. II, p. 6/i-tt6.J
* Sur la révolution qui venait d"éclater à Naples, voyez l'/Zwtoire de la Jiesiauraiion, par M. de Viel-Castel, t. IX, p. 167-171.
Il est probable que nous allons publier demain ou après le travail du Conseil d'État. Tout le monde à présent le connaît, et l'on ne concevrait guère le motif de la réticence.
Nous avons ce matin Conseil chez le . Roi. C'est le premier, je crois, depuis le mois de janvier. Il paraît que le ministre des Finances consentira au provisoire pour l'arrangement de la direction des impots indirects. Cela est bien nécessaire, car pour le peu qu'en savent déjà les anciens directeurs, ils sont fort en l'air et fort inquiets.
Faites agréer, mon cher collègue, à M"® de Serre mes hommages respectueux, et croyez par-dessus tout à mon plus sincère attachement.
Pasquier.