‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 224 sur 247 · M. de la Boulaye à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Boulaye à M. de Serre

Paris, le SI juillet 18àO.

M""*" votre mère a eu la bonté de m'apporter son complimenta Elle était accompagnée du frère Victor^. Mille amitiés à Eugène^. Je me rappelle au bon souvenir de M. du Teil et de sa fille.

On répandait que le Roi avait dit qu'il espérait qu'on n'écarterait pas du Conseil M. Royer, qui le conseillait depuis vingt-cinq ans. Il paraît que, la liste publiée, Sa Majesté s'est bornée à cette exclamation : « Grande débâcle de doctrinaires ! »

Hier, au quartier général de l'opposition, chez M. de Marbois, on faisait un feu d'enfer sur la nouvelle liste du Conseil d'État. On tirera, ces jours-ci, sur les préfectures et sous-préfectures. Un clou chassera l'autre. Quels que puissent être les événements, il vaut mieux combattre à visage découvert.

J'ai écrit hier à Royer ce qui suit :

« Le Moniteur d'hier rend publique une déter-

* Une ordonnance, datée du 16 juillet et publiée le SX), nommait M. de la Boulaye conseiller d'État en service ordinaire et l'attachiit au comitë de la marine et des colonies.

* Le baron Victor d'Huart, frère de M"»« de Serre. Il ëtait entre, en 1818, au service des Pays-Bas ; il le quitta, en 18S0, pour celui de la France, et fut nomxaé lieutenant à la lëgion du Bas-Rhin, depuis 3/»® rëgiment d'infanterie de ligne.

3 M. Eugène d'Huart.

mination que je n'ai positivement connue qu'au moment où vous l'avez sue vous-même. Jusque-là j'avais conservé de vagues espérances. Je n'étais pas le seul.

« Depuis plusieurs mois, cher et honoré collègue, TOUS avez beaucoup souffert de corps et d'esprit. D'un autre côté, j'ai vu beaucoup souffrir, et, quant à moi, ce n'est pas sans douleur que j'ai cessé de déférer à un ami que je regardais comme un maître.

(fi Trop mêlé dans ces derniers temps aux affaires pour n'y pas suivre l'homme que vous aimez, que vous estimez, et auquel je suis entièrement dévoué, j'ai dû recevoir avec reconnaissance un honneur qu'on a bien voulu accommoder à ma délicatesse. Toutefois je ne me fais point illusion sur l'avenir et ses menaces qui me paraissent sérieuses, quoique je sois déterminé à les braver toutes. Je touche à la fin de ma carrière et je veux que cette fin soit honorable. Si je me trompe, •c'est de bonne foi, et j'en subirai la peine. Aucun homme n'a le droit de dire que sa route politique est la seule bonne; mais je regretterai toujours que, ayant le même but, nous ne marchions pas clans les mêmes voies.

« Cette lettre précédera ma visite, car il me tarde <le vous renouveler de vive voix mes assurances d'attachement. »

En quittant la chancellerie, j'irai rue d'Enfer.

Wendel a passé chez moi pour me dire adieu. Je le crois parti.

J'ai VU ce matin M. le duc de la Châtre. Je lui ai donné de vos nouvelles. Mille amitiés de sa part. Le Roi va bien.

Ne trouveriez-vous pas convenable d'écrire quelques mots sur ce Conseil d'État au duc de Broglie*?

Mille tendresses, mes bien chers amis. A demain.

^ « Quelques jours avant la clôture de la session, dit M. de Broglie dans ses Noies biographiques, je vis M. de Serre pour la dernière fois. J'étais à pied, je me dirigeais vers le Luxembourg ; il fit arrêter sa voilure , j'y montai. Nous échangeâmes quelques paroles tristes et solennelles. Il ne me dit pas qu'il venait de signer la destitution de MM. Royer-Collard, Camille Jordan, de Baranteei Guizot. Je répondis à la lettre par laquelle il me l'annonça par une lettre pleine de regrets, mais pas une lettre de ru])ture. Depuis ce moment tout rapport a cessé entre nous. C'était un homme d'un grand talent et d'un grand esprit; c'était une belle âme. En se trompant, s'il se -trompait, il obéissait certainement à sa conscience. Nul n'a su comme moi ce qu'il était et ce qu'il valait. » {Le duc de Brogîie, par M. Guizot, p. 1 17.)

ANNEE 1820. 52î

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