‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 226 sur 247 · M. Camille Jordan à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. Camille Jordan à M. de Serre

Paris, ce22juilletl8â0.

Monsieur et honorable collègue,

J'ai lu dans votre lettre, avec tout le respect qui leur est dû, les ordres du Roi à mon sujet. Je n'avais point attendu ses faveurs pour lui témoigner mon dévouement ; leur diminution ne saurait ajffaiblir mon zèle. Ma conduite récente à la Chambre n'a été qu'un gage nouveau de cette ancienne loyauté que Sa Majesté a la bonté de reconnaître. J'ai cru servir les intérêts les plus vrais du trône en défendant nos lois fondamentales contre vos innovations. Je n'ai pu voir la moindre incompatibilité entre mon opposition comme député à quelques projets du ministère et mes fonctions comme conseiller d'État : ces fonctions n'associant point parmi nous à la direction administrative doivent laisser au député toute la liberté, toute l'indépendance de son vote; c'est l'opinion que j'ai longuement établie dans un écrit que je vous communiquai avant de le publier et que vous approuvâtes expressément. C'est ce que vous avez pratiqué vous-même lorsque, dans la session de 1817, revêtu de fonctions analogues aux miennes, vous encouragiez et partagiez mon opposition à quelques-unes des propositions les plus importantes sur le jury, sur le vote

annuel, sur le Concordat. C'est, j'ose le dire, ce qu'avait autorisé jusqu'à présent une jurisprudence presque constante du gouvernement lui-même. Vous savez quelle fut la tolérance de votre propre ministère, l'an passé, envers des fonctionnaires du centre droit qui combattirent vos projets. Vous vous rappelez la longanimité, suivant nous, excessive des ministères antérieurs envers tant de personnes employées à la cour, tant de fonctionnaires dans les provinces, la plupart députés ou pairs, osant professer, avec les opinions de 1815, la censure la plus amère du système entier du gouvernement. Et peutêtre le public aura-t-il quelque peine à comprendre comment c'est à l'époque où le sjnnbole ministériel était le moins fixé, le plus impossible à suivre, qu'on est venu choisir, pour une des premières applications d'un système tout nouveau de sévérité, deux des plus anciens, des plus fidèles serviteurs de la couronne, dont l'opposition mesurée s'est bornée à défendre, sur quelques points, l'ordre établi; qui, sur la fin même de la session , sacrifiant une partie de leurs opinions au bien de la paix, ont puissamment concouru, par l'adoption d'un amendement conciliateur, à sauver votre administration en péril ^ Peut-être aussi les amis éclairés du ministère

^ « Il paraît certain qu'après le vote de la loi des élections, les doctrinaires, dont le concours avait contribue à la transaction qui s'était opërce sur la base de l'amendement de M. Boîn, crurent que, la question principale qui les avait sëparës du gouvernement et du centre droit se trouvant ainsi résolue par une sorte d*accor^i une réconciliation était devenue possible. Ils auraient voulu rom-

auront-ils à se demander si c'a été, de sa part, bien entendre le génie de nos institutions, la délicatesse du caractère national, les intérêts véritables du pouvoir que de révéler, par un tel exemple, à la veille des élections, toute la dépendance, presque le servage qui sera désormais exigé des fonctionnaires dans les Chambres .

A côté de ce motif politique, vous indiquez, il est vrai, un autre motif accessoire pour mon renvoi du Conseil : le mauvais état de ma santé et le défaut d'assiduité qu'il a inévitablement entraîné. Assurément, si j'eusse pu prévoir votre sollicitude économique pour le retranchement d'un traitement qui n'était plus en proportion avec mon travail, votre vœu eût été plus tôt satisfait ; vous pouvez vous souvenir que, dès le commencement de ma

pre raUiance formée entre le ministère et la droite, reprendre leur ancienne influence et rétablir les choses sur le pied où elles

s'ëtaient trouvées après le 5 septembre Mais, dans la lutte qui

Tenait d'avoir lieu, les choses avaient e'tè poussées trop loin. Le gouvernement, abandonné et combattu par eux, et réduit à chercher un point d'appui dans la droite, avait contracté avec elle des liens qu'il n'eût pu rompre, une fois le danger passé, sans encourir le reproche d'ingratitude et d'inconséquence. Déjà le duc de Bichelieu pensait à faire entrer dans le Conseil les chefs de ce parti. L'aversion qu'il avait conçue depuis longtemps pour les doctrinaires( ne cessait de s'accroître, à tel point qu'il savait mauvais gré à M. de Serre d'user encore envers eux de quelques ménagements. Les démarches plus ou moins caractérisées que firent ces derniers en vue d'un rapprochement furent donc déclinées, et le dépit qu'ils en ressentirent se manifesta par l'attitude hostile qu'ils eurent presque constamment à l'égard du pouvoir pendant la discussion du budget. » {Histoire de la Resiauraiion, par M. d& Viel-Castel, t. IX, p. 11.)

.maladie, par un sentiment de délicatesse, j'envoyai de Lyon nm démission à M. Decazes. Mais ni :3^I. Decazes ni les autres ministres de cette époque r^e voulurent l'accepter; ils me pressèrent de coiijserver mes fonctions; ils parurent croire que le gouvernement pouvait, sans abus, tolérer quelque temps rinactivité involontaire d'un conseiller d'État surpris au milieu de ses fonctions par une infirmité ci-uelle, comme il la tolère dans des ministres absents et malades .

Je viens, monsieur, à cette partie de votre lettre que je ne puis considérer comme officielle, celle où vous me parlez de mes erreurs et de l'affliction qu'elles vous causent; car, sans doute, en votre qualité de garde des Sceaux, après avoir eu le courage si stoïque de voter pour la destitution de vos amis, vous auriez jugé trop inconvenant de joindre à cette signification des mercuriales que le prince ne vous avait pas commandées et de nous régenter en nous expulsant. Vous ne vous êtes souvenu en ce moment que de la liberté de notre ancienne amitié ; et, usant de cette même liberté et de toute l'égalité qu'elle suppose, je me permettrai de vous dire, à mon tour, que, tout en rendant une justice entière aux qualités éminentes de votre esprit et de votre âme, je ne puis que déplorer profondément, avec une grande partie de la France, la direction nouvelle que vous suivez. Je suis confondu surtout de cette présomption intrépide qui vous fait, en toute occasion, condamner avec tant de hauteur tout ce cjui ne pense pas comme vous, tout ce qui n'a pas

eu l'agilité nécessaire pour vous suivre, "depuis tfh an, dans vos fréquentes évolutions de principes.

Quelles sont, en effet, ces erreurs de notre part qui vous semblent si étranges, si punissables? EHeS sont, il faut le dire, vos propres opinions de l'an dernier, celles qui vous firent porter par nous au ministère, celles que vous étiez spécialement engagé à représenter et à défendre ; elles sont l'adhésion religieuse aux plus constantes volontés du prince, aux lois fondamentales du pays, aux vœux bien reconnus de l'immense majorité des Français pour le gouvernement représentatif dans toute sa vérité, dans toute sa franchise.

Et s'il est vrai que des factions révolutionnaires nous menacent au degré que vous l'avez récemment supposé, nous sommes loin d'y voir un motif pour altérer ces mêmes opinions.* Le plus infaillible moyen, à nos yeux, pour accroître le danger, c'est d'affaiblir les garanties promises, d'offenser l'opinion nationale, d'appuyer le gouvernement sur vos ' nouveaux alliés, les hommes de 1815, sans avoir obtenu d'eux une seule rétractation publique de leurs anciens préjugés ; c'est surtout de tolérer ou de dissimuler leurs nouveaux excès comme on a eu le malheur de le faire à l'origine de ces troubles de Paris dont ils ont été une cause principale; c^est de paraitre punir, comme certaines destitutions peuvent le donner à penser, non pas les auteurs des excès, mais ceux qui ont eu le courage de les dénoncer.

Le temps décidera bientôt, monsieur, qui de vous- * III. 3A

-OU de nous, dans 6èè manières si diverses de voir et d'agir, a bien jugé la véritable situation du pays •et les mesures que son salut exigeait. Dieu veuille -<[ue vous n'ayez pas concouru vous-même à créer 4iutour du trône la plupart des dangers que vous •semblez y voir et appelé sur votre tête la responsal>ilité la plus redoutable !

Mais au moins, en attendant cette décision souveraine des événements et du temps, croyez que, malgré vos assertions si tranchantes sur nos égare- Mwnis, notre aveuglement, malgré l'effet qu'elles ^peuvent produire dans quelques réunions ministérielles, auprès d'un public impartial, équitable, toutes les préventions naturelles jie peuvent que subsister en faveur des hommes qui restent sur la voie constitutionnelle où le monarque les a placés, fidèles à leurs principes conune à leurs amis, et sacrifiant tout à cette fidélité.

L'un des sacrifices les plus pénibles pour moi serait certainement Tinterruption ou l'affaiblissement de mes anciens i*apports avec un collègue tel que vous, que je m'étais tant habitué à chérir et à honorer, en qui j'aimais à voir l'une des principales espérances du pays K

* « 11 y avait quelque chose dans le caractère et le talent de Camille Jordan, remarque M. de Barante, qui Tentraînaît facilement trop loin dans ses opinions et son langage. La purelë de ses intentions, sa candeur, sa bonne foi» la chaleur qui venait animer ceita âxoe douce et pure, une sorte d'aveuglement presque involontaire, l'empochaient souvent d'apprécier le vrai caractère et de prévoir les œuvres des factions ; alors il s'emportait fort au delà de sa mo- '^«^ration accoutumëe. Toujours uni aux gens de bien, toujours en

Agréez, je vous prie, l'assurance de tous mes sentiments d'attachement et de haute considération.

Camille Jobdax.

S58. — Le duc de Richelieu à M. de Serre,

Ce 23 juillet 1820.

J'espère, monsieur le garde des Sceaux, que vous aurez fait un heureux voyage, et que vous nous apprendrez bientôt que l'usage des eaux achève de <5onsolider une santé chère à vos amis et précieuse à, l'État. M. Froc de laBoulave m'a montré la lettre que vous lui avez écrite de Fontainebleau ; j 'ai été fort sensible aux choses aimables que vous lui avez dites à mon sujet; soyez persuadé que c'est une grande consolation pour moi de vous avoir pour collaborateur dans les pénibles travaux qui nous -occupent, et que j'attache le plus grand prix à mériter et obtenir votre amitié.

Voilà notre Conseil d'État organisé, sauf les trois -vacances de conseillers et à peu près autant de ^maîtres des requêtes dont nous pouvons encore disposer. Je suis chargé par mes collègues de vous

sympathie avec toutes les pensées sages et morales, il inquiétait sans cesse ses amis par ce penchant à une exag(^ration sincère. » {Etudes historiques et biographiques, 1. 1«^, p. 30/i, Paris 1857.)

* proposer pour une de ces dernières places un homme qui s'en contente, et dont les talents, surtout celui de tribune qu'on dît qu'il possède éminemment, pourraient nous être très-utiles : c'est M. Flaugergues, qui désire vivement s^attacherau gouvernement, et qu'on croit qu'il ne faut pas négliger d'avoir. De mon côté, je vous prierai instamment de consentir à ce que la nomination de M. de Blaîr^ soît un peu hâtée; celle de M. Esmangard^ à la préfecture de la Manche, en laissant une vacance, en fournit l'occasion. Vous m'obligerez infiniment de me répondre sur ces deux objets; il me semble que ces deux noms de MM. de Blair et Flaugergues satisferont beaucoup de monde.

Il nous reste encore le travail des sous-préfets dont MM. Mounier et Siméon s'occupent, et qui, j'espère, pourra être terminé promptement. Nous avons pensé hier à l'Instruction publique, et il a été convenu que je parlerais à M. Laine, ce que je ferai ce matin. Il nous a paru qu'il conviendrait mieux que M. de Fontanes, parce qu'on ne manquerait pas de dire que le dernier nous a été imposé par un certain parti, ce qui serait vrai et ce qu'il faut éviter. Ce que je crains, c'est que M. Laine, dans

* De 1815 à 1817, M. de Blair avait été conseiller d'ÉUt en service ordinaire et membre du comhé du contentieux ; depuis lorSr il portait le titre déconseiller d'État en service extraordinaire.

^ Charles Esmangard, maître des requêtes en 1815, conseiUer d'État en 1817, administra, de 18^ à 18^, le département de U Manche, et, de 18^ à 1830, celui du Bas-Rhin. 11 mourut àMeaux le h octobre 1837. U a publie quelques écrits sur la marine et le* colonies.

son horreur desaÉFaîres, ne veuille pas accepter; je vais faire cependant tout mon possible pour Ty déterminer.

Les nouvelles que nous avons eues de Naples sont toujours les mêmes ou peut-être pires; vous les voyez dans les journaux. Ces jeunes révolutionnaireà, dans leur ferveur de novices, ont fait une incursion à Ponte-Corvo sur le territoire pontifical, et je suis informé que le Saint-Siège réclame la garantie des cinq puissances pour son territoire. Il ne serait pas impossible que l'empereur d'Autriche, profitant du rapprochement de l'empereur de Russie, qui vient de Varsovie, lui demandât une entrevue, à laquelle devrait intervenir quelqu'un de notre part et de celle de l'Angleterre, qui y enverrait probablement le duc de Wellington.

Nous avons aussi des nouvelles de M. Decazes, qui, esit très-content de l'accueil qu'il a reçu. Il nous mande que l'irritation causée par la présence de la Reine ^ est presque entièrement dissipée et que les ministres ne lui paraissent pas inquiets de l'issue du procès.

Ici les nouvelles de Naples ont renouvelé l'espérance de nos révolutionnaires, et l'effet qu'elle a

* Caroline de Brunswick, née le 17 août 1768, éisLii fille du duel Ferdinand de Brunswick et de la princesse Augusta d'Angleterre, sœur de Georges III. Elle avait^pousd, en 1795, le prince de Galles; mais, peu après la ct^lëbration du mariage, ils s'e'taient se'parës. Dés qu'il fut sur le trône, Georges IV intenta à la Reine un procès en adultère afin d'obtenir le divorce. — Voyez V Histoire de la Resiaarationy par M. de Viel-Castel,t. VIII^ p. 396 et 397, et t. IX, p. 190-192.

produit est très-fâcheux Si cependant nous étions assez heureux pour nous bien tirer de l'épreuve des

élections et que nous eussions une bonne Chambre, ce serait bien cette France dont on croyait avoir tout à redouter, qui sauverait l'Europe. Travaillons avec courage à amener ce beau résultat. Si même nous échouons, il sera toujours beau de Tavoîr entrepris.

Vous devez avoir reçu une lettre de M. Royer- CoUard; j'entends dire qu'il se plaint beaucoup de vous. Ces messieurs comprennent un gouvernement représentatif à leur façon, et non de la seule manière'dont il puisse exister*. Des hommes dont les idées sont divergentes ne peuvent pas travailler ensemble avec succès à faire marcher la machine du gouvernement. On ne s'entend plus, on se sépare sans humeur et sans bouderie : qu'y a-t-il là d'offensant pour personne? Toute l'opposition, à commencer par M. Daru et à finir par l'abbé de Pradt, s'est fait inscrire chez M. Royer, et on lui doit la justice de dire qu'il en a été fâché.

Donnez-moi de vos nouvelles, je vous prie; présentez mes hommages à madame, et ne doutez pas de ma sincère amitié et de ma haute considération .

^ Richelieu.

* Comparez Yllisioive de la Restauration y par M. Nettemont» t. V, p. hhîl-hUk.

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