Le comte de Montlositr à M. de Serre
Paris, 21 février 1820.
Monseigneur,
Je me reprocherais de laisser partir ce courrier sans vous dire un mot de ce qui se passe ici. Je ne reviendrai pas sur l'attentat horrible du 13; vous en aurez été suffisamment informé. Vous avez laissé ici nombre d'amis et de correspondants. J'ai su par eux de vos nouvelles. Toutefois, avant de partir pour l'Auvergne, je ne puis m'empêcher de vous tracer aussi à ma manière l'impression que j'éprouve des choses et des personnes.
Le forfait avait répandu ici une sorte de consternation, non pas tout à fait, comme on aura pu vous le dire, dans les classes inférieures, mais dans les hautes classes, même assez dans les classes moyennes
de toutes les opinions et de tous les partis. Malheu- III. 6
reusement parmi les classes hautes on s'est avisé et obstiné à mêler avec une certaine vieille haine contre les personnes la haine récente de ce forfait. On y a vu et voulu voir une suggestion des idées libérales. Celles-ci ont été déclarées instigatrices et complices et avec elles toutes les personnes qui ont été supposées les avoir favorisées, et l'on a classé parmi elles tout ce qui n'a pas voulu permettre aux exagérations aristocratiques un plein développement. Depuis longtemps M. Decazes, entraîné dans une certaine ligne par les folies des hommes de 1815, commençait à s'apercevoir qu'il s'était porté un peu trop en avant sur la ligne opposée. La condition d'un régime représentatif étant d'avoir besoin des hommes pour manier les choses, le gouvernement peut se trouver quelquefois dans leur dépendance. A la fin, cependant, si cette catégorie d'hommes qu'on a recherchés pour appui devient elle-même un obstacle, si elle entraîne au lieu de seconder, ellepeut devenir ainsi hostile au lieu d'être auxiliaire. Il faut absolument s'éloigner de ceux qui s'éloignent et repousser des guides aveugles qui vous égarent M. Decazes me paraissait tout à fait dans ces dispositions. Son esprit ne s'arrêtait pas à la situation présente. Il prévoyait une situation à venir, et son ambition actuelle, qui était de former une Assemblée^ meilleure au moyen d'une mauvaise Assemblée, m'avait souvent laissé entrevoir ce qu'il serait possible de tenter à l'avenir quand on aurait pour point d'appui de meilleurs hommes et un meilleur sol. Depuis longtemps, monseigneur, je me livre peu à l'espé-
rance : elle m'a trahi tant de fois 1 Cependant je me flattais quelquefois, et l'événement même qui m'avait rempli de consternation et de douleur me paraissait, tout lamentable qu'il est, une occasion et en quelque sorte une autorité pour se porter plus vivement dans cette ligne et dans ces vues. Tandis que je me flattais de cette espérance et que le ministère, par ses nouvelles mesures, semblait les partager, une classe d'honames tournait en haine des personnes un événement qu'elle pouvait facilement faire profiter à la haine des choses. Cette crise, dont Votre Excellence connaît parfaitement les détails, a duré plusieurs JQurs. Elle a eu à la fin, relativement à M. Decazes, un dénoûment. Encore dans la matinée d'hier, si je suis bien informé, il paraissait assez solidement assis sur la chaise curule ministérielle. Des démarches très-vives d'abord de M. le comte d'Artois, ensuite de M™® la duchesse d'Angoulême qu'on avait vue sortir de chez le Roi tout en pleurs, et qui devaient être reprises (à ce qu'on disait) par M°*® la duchesse de Berry lors de la visite du Roi à Saint-Cloûd, rien n'avait d'abord pu fléchir la détermination royale. Le Roi avait dit la veille à M. Decazes : « On veut nous séparer, monsieur, on n'en viendra pas à bout. » Cependant il fallait, après avoir triomphé du mouvement de la cour, triompl^er aussi du mouvement des Chambres. Les ultras, qui avaient promis Jeur support à la nouvelle loi d'élection quand on la présenterait, l'ont retiré au moment où elle a été présentée. Quelques démarches faîtes auprès des libéraux n'ont pas eu un plein
Sh CORRESPONDANCE.
succès. Ceux-ci consentiraient à la loi de la presse et à celle de la liberté individuelle à condition qu'on retirerait celle des élections. Tout pacte avec ceuxci était, au moment présent, de la plus vilaine couleur. Par surcroît, le reste du ministère montrait un dégoût invincible pour un tel rapprochement. D'abord trois, puis tous avaient, disait-on, offert leur démission. C'est au point qu'hier matin le ministère était déjà partagé de la manière suivante : M. Daru à la Guerre, M. Beugnot aux Affaires étrangères, M. Courvoisier aux Finances, M. Royer- Collard à la Marine. Le Roi était fort embarrassé lorsque enfin M. Decazes, qui l'était beaucoup luimême, offrit de se retirer et désigna M. de Richelieu. Celui-ci repoussait depuis longtemps toute proposition de cette sorte. On assure même que, pour se délivrer des importunités , il avait fait fermer sa porte. Arrive une lettre du Roi; il se disposait à répondre négativement lorsque M. le comte d'Artois se présente en personne; étant d'abord repoussé, il annonce une visite de M™® la duchesse d'Angoulême: M. de Richelieu se trouble. M. de Latour-Maubourg survient: il se décide.
Je ne vous réponds pas, monseigneur, de ces détails. Vous les comparerez avec ceux qui vous seront transmis par d'autres personnes. Hier on parlait seulement d'une lettre du Roi et d'une autre de Monsieur. On m'assure aujourd'hui la visite de Son Altesse Royale en personnel On ajoute que
^ « Le duc de Richelieu, de'termind par une visite de Monsieury qui lui avait promis un loyal appui, s'(^tait ddcidë à accepter le
M*"® la duchesse d'Angoulême voulait absolument se retirer à Bordeaux. Monsieur voulait aussi partir.
Certainement voilà un changement de personnes ; mais, comme rien n'est encore changé dans les choses, que M. de Richelieu va se trouver aux prises avec les mêmes difficult(*s qui ont fait échouer sou prédécesseur et qui l'ont fait échouer lui-même, je ne puis prévoir aucun véritable dénoûment. Je me retire l'âme navrée de douleur, un peu honteux de n'être rien dans un mouvement de choses que je crois connaître assez bien, mais tout à fait soumis à la volonté de la Providence qui m'a fait une autre destinée. Si Votre Excellence se trouve mieux, comme on me l'assure et comme je l'espère, qu'elle se hâte de nous revenir. Pour moi, je ne pourrai, de la cime de mes montagnes, que la seconder de mes vœux. Ils sont, monseigneur, bien ardents pour vous et bien sincères. Comme j'ai la plus haute opinion de tout ce qu'il y a en vous de valeur, j'ai de même la plus haute opinion du profit que le Roi et le pays en recevront.
Permettez-moi de mettre M""® de Serre de moitié dans l'expression de mon hommage et de mon profond respect.
Le comte de Montlosieb.
ministère. » (Histoire de la Restauratiorif par M. Nettement, t. V, p. 278.)