La duchesse de Broglie à M. de Serre
23 février 1820.
Mon mari me dit qu'il vous écrit, et je ne puis résister au besoin d'ajouter quelques mots pour me rappeler à vous.
J'ai bÎ6n pensé à vous dans ces affreuses circonstances; j'ai bien pensé aux impressions que vous alliez recevoir; j'ai cru les pressentir par les nôtres , <5ar les âmes sincères s'entendent. Elles ont été, ces impressions, bien déchirantes, bien précipitées, bien ooîiferadictoires même. Le premier moment n'a été <][u'un désespoir profond, une déchirante pitié pour la malheureuse famille royale, une cruelle humiliation de s'appeler Français après qu'un pareil crime avait été commis par un Français. Mais il a fallu se réveiller de ces douloureuses pensées pour se mettre en garde contre un parti qui en a profité avec une rage inouïe. Non, rien ne vous rendra jamais ce qu'ont été les ultras depuis huit jours, et les femmes, et les salons, et les journaux! La vie de M. Decazes était menacée; de tous les côtés on entendait des personnes bien nées, bien élevées, se plaindre de ce qu'on ne l'assassinait pas. Était-ce là le langage de la douleur? était-ce là ressembler à cette touchante victime qui demandait la grâce de €on assassin? Je ne le pense pas. Et la joie d'avoir terrassé M. Decazes leur a fait tout oublier : ils l'ont montré d'une manière indécente. Qfielle situation que la nôtre! Des crimes de toutes parts, tous les bons sentiments souillés par ceux qui les exploitent! Louvel parle de patriotisme et M. X. de royalisme! Cependant le triomphe des ultras est loin d^être complet : ce^mînistère ne les satisfait pas ; leur triomphe s'avance, mais lentement, trop lentement à leur gré.
La réunion Teraaux se montre courageuse et tou-
chante, elle a ressenti une douleur sincère et profonde de cet attentat; elle a ressenti ce que nous éprouvions tous, le besoin de nous rattacher à ces malheureux restes d'une famille si persécutée, le besoin d'aller pour ainsi dire leur demander pardon de crimes que nous n'avions pas commis; mais en même temps elle s'est mise en garde contre les empiétements du côté droit. Pourquoi faut-il que tous ces bons sentiments soient arrêtés dans leur source? Pourquoi faut-il qu'on nous oblige à lutter quand nous ne voudrions que pleurer? Pourquoi sommes-nous si malheureux?
Je ne sais pas ce que vous ferez dans cette circonstance, mais je sais que la conscience vous guidera. Vous ne vous laisserez pas aller au sentiment bien naturel de la première irritation ; vous ne vous dégoûterez pas de la liberté, de la cause nationale, à cause des crimes dont on la déshonore. Hélas ! c'est aujourd'hui qu'elle a le plus besoin du secours des âmes consciencieuses, aujourd'hui où on lui reproche ce qui n'est pas elle, aujourd'hui où tout le monde l'abandonne et où ses défenseurs osent à peine, lever la voix de peur d'être mal interprétés, aujourd'hui où les passions antinationales ont un si grand appui dans cette horrible mort.
Jamais nous n'ayons été plus tristes. Victor se tient en arrière ; il attend, il a eu le cœur déchiré de tout ceci. Bénissez Dieu, croyez-moi, d'avoir été éloigné : il y a eu dans cet événement des circonstances si affreuses que le souvenir ne peut jamais é'effacer de la mémoire de ceux qui en étaient près.
J'espère que, de loin, elles auront été adoucies; maïs réloîgnement n'aura pu vous épargner les plus cruelles douleurs. J'espère que votre santé n'en aura pas souffert; soignez-vous, nous aurons bien besoin de vous : la France est si pauvre en hommes honnêtes et vertueux. Pauvre France ! comme disait ce malheureux duc de Berry.
Adieu; rappelez-moi au souvenir de M"^°de Sen^e. Nous attendons de vos nouvelles avec la plus vive impatience.
M. Decazes est fort souffrant : ces huit jours l'ont épuisé.