M. de Serre au comte Decazes
Nice, 26 février 1830.
Les lettres apportées par l'estafette qui m'a annoncé votre éloîgnement des affaires me promettaient, cher ami, une lettre de vous.
Je conçois du reste la surcharge et la préoccupation qui, dans de tels mgments, vous auront empêché de m'écrire. Toutefois, il est vrai que ma douleur en aurait besoin. Je vous regrette amèrement, cher ami, pour l'État, pour le Roi, pour vous-même et pour moi.
Ce n'est pas que je vous plaigne de quitter le pouvoir... Vous en avez senti les épines, et la triste connaissance qu'on y fait, mieux que nulle part, du cœur humain, suffirait seule pour en inspirer le dé-
goût. Mais ce n'est pas comme cela, ce n'est pas sous les fureurs insensées de la calomnie que j'aurais voulu vous voir succomber. Quel funeste exemple pour tous les hommes qui voudraient se dévouer !
Ma position à moi est fort incertaine. Vous étiez mon lien moral avec le Roi et le gouvernement. Chose rare, nous étions parvenus à l'union des pensées et des sentiments. Je connais très peu M. de Richelieu. On m'a dit qu'il laissait ordinairement prendre possession de lui-même : par qui le trouverai-je occupé? Le faudra- t-il disputer? Enfin, je m'abandonne aux événements ; le poste est trop périlleux en ce moment pour reculer, jusqu'à ce que, comme vous, je tombe sous le poignard de la calomnie.
Au revoir, cher ami ; gardez-vous pour de meilleurs temps.