Le premier président de Fabry * à M. de Serre
Brignoles, le 8 novembre IBâO.
Monsieur et bien cher ami,
Je ne veux pas que vous appreniez, par d'autres que moi, qu'un mal à la gorge, plus qu'opiniâtre, ne me permet pas de présider le collège*. J'en suis d'autant plus fâché que ma nomination à la présidence a suscité l'explosion de toutes les haines, que j'ai été attaqué avec aussi peu de ménagement qu'un ministre en faveur, et que cela m'avait donné quelque désir de paraître.
Il est sans doute nécessaire que vous connaissiez l'esprit dans lequel on pousse les électeurs dans ce département et les départements voisins ; mais soyez bien assuré que le titre d'ami du gouvernement ou de ministériel est le signe de la plus grande réprobation, et, si je vous fais grâce de toutes les calomnies que cela m'a values, je dois vous envoyer deux copies de circulaires qui ont été répandues avec une libérale profusion dans tout le départeement. Vous pourrez juger par là de l'esprit des coteries qui veulent diriger.
< Voyez t. II, p. âl3.
* Le collège électoral du département du Var.
Nous nous sommes accordés, le préfet^ et moi, sur le choix de mon remplaçant, et nous avons été assez heureux pour trouver une personne dans une position très-convenable et animée des meilleurs sentiments : c'est M. de Lareinty, maître des requêtes, intendant de la marine à Toulon. J'ai lieu de croire que ce changement, nécessité par la triste position dans laquelle je suis depuis plus d'un mois, ne changera rien au résultat des élections, et qu'on nommera deux personnes dont l'une appartiendra à l'extrême droite; l'autre, vous connaissez ses sentiments, et savez que jusqu'aujourd'hui ils n'ont pas différé des vôtres ; il est cependant très-possible que sa maladie serve de prétexte ou de raison pour en faire nommer un autre qui serait alors pris dans la même ligne que le premier que je vous ai désigné; et, soyez-en bien assuré, à moins que le séjour de la capitale et les chefs de la droite qui s'y trouvent ne modifient ou ne changent les désirs des députés élus dans. ces contrées, ils ne tarderont pas à déclarer I9. guerre au ministère actuel, car c'est le signe de ralliement du purisme.
En vérité, lorsqu'on voit ce que le gouveme-
* L« baron de Caonan, ne à Cbandernagor, où son père était gouveroeiir avec le grade de marchai de camp. U fut sacoesaivo» ment auditeur au Conseil d'État» sous-pr^fet de Dreux, prëfet du Var, des Landes, de la Meuse, et, dans tous ces départements, laissa les souvenirs les* plus honorables. Apréïles t^vënementstie )830v il rentra dans la vie privée et mourut à Versailles le 6 janvier 1863. II avait (^pousd la fille du marëclial Oudinot» due de Heggio.
ment fait et ce qu'il cherche à faire depuis quelque temps, on ne comprend pas comment il n'est pas secondé par les gens qu'il sert ; mais l'esprit de parti ferme les yeux sur le véritable intérêt, à plus forte raison sur tous les sentiments de reconnaissance et de convenance. Dieu seul peut prévoir comment se terminera cette lutte; mais ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'il faut un très-grand dévouement à la chose publique pour consentir à faire partie des Chambres, tant me paraît faible l'espérance qu'on peut avoir de tout apaiser, de tout calmer, tant la responsabilité est immense en cas de non-réussite.
Vous connaissez mon amitié, mon dévouement^ ma reconnaissance ; rien ne pourra jamais altérer en moi ces sentiments, qui font partie de mon existence.
Fabry.
MO M. de ViUèle à M. de Serre.
Toulouse» 15 novembre 18SÛ.
Monseigneur, J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrîre, et j'ai attendu la fin de nos élections pour vous répondre ^
J'ai la satisfaction de vous apprendre que nous avons nommé trois députés qui voteront toujours pour le Roi et les institutions qu'il nous a données.
M. Ricard, ancien avocat, fort riche, a eu 2J4O voix.
M. Hocquart, premier président, en a eu 227.
M. de Chalvet, propriétaire fort riche, en a eu 233.
Sur A12 électeurs il n'en a manqué que 27. Tout s'est passé avec le plus grand calme et dans le plus grand ordre.
Il a été impossible d'amener les électeurs royalistes à voter pour M. Gary*. La concurrence de M. Hocquart lui a beaucoup nui. Les libéraux se sont emparés de cette division et ont porté M. Gary, ce qui a achevé de lui nuire dans le côté opposé. Il n'a pu obtenir que 105 voix en tout.
On voulait porter un négociant ; le vœu des électeurs était unanime sur ce point; mais M. Courtois, protestant et bon royaliste, n'a jamais voulu consentir à ce qu'on le portât. M. Duchau, marchand, adjoint au maire de Toulouse, a également refusé. M. Félix Gounon, autre adjoint, n'a. pu obtenir qu'un faible appui dans le commerce lui-même, et on a renoncé à prendre un député dans cette classe, malgré le désir qu'on en avait.
^ M. de Villéle venait de présider le collège électoral du département de la Haute-Garonne.
* Le baron Gary, procureur général prés la Cour royale de Toulouse.
Je suis si mal portant et je me suis tellement fatigué dans nos deux premières séances, qu'aujourd'hui j'ai été obligé de céder la parole à un de mes scrutateurs. Je sens cependant que cette indisposition ne sera que passagère ; aussitôt que je le pourrai, je me rendrai à l'invitation que vous avez eu la bonté de m'adresser. Si quelque circonstance vous faisait penser que ma présence à Paris n'est pas indispensable, veuillez me le marquer, et, dans ce cas, je partirais le plus tard possible. Ma santé et mes affaires s'en trouveraient bien mieux. Je suis néanmoins toujours à vos ordres. Je vais écrire à Corbière, ainsi que vous le désirez.
Recevez, monseigneur, l'hommage de la considération respectueuse avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très -humble et très-obéissant serviteur,
J" DE ViLLÈLE.