‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 5)Chapitre 1 sur 7 · RUE DU BAC · texte numérisé non relu

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DU

1173.— M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Épernay, 5 janvier 1823.

Diverses afiFaîres m'ont forcé de passer quelquesuns des derniers jours de Tannée qui vient de finir à Mareuil-en-Brie, terre appartenant à mon cousin de Bruxelles. Mon absence n'a pas été longue. A mon retour, j'ai trouvé des nouvelles publiques et particulières auxquelles vous êtes fortement intéressé et qui m'ont ému. Commençons par les .affaires de famille. Une lettre de Bétange, écrite

par M. de Chamisso, d'après les intentions d'Em- V. 1

manuel et de sa femme, m'a appris la mort de M""® votre belle-mère, qui a cessé de vivre le â5 décembre^ après douze jours d'une maladie dont on ne m'explique pas la nature. C'est une douloureuse perte qui rappelle les autres. J'ai fait part de ce triste événement à votre bonne mère. Vous en avez été sans aucun doute directement instruit. J'ai voulu laisser du temps aux coumers, et la nécessité de traiter un si pénible sujet m'a fait différer à prendre la plume, dans la crainte d'être un messager de malheur. J'espère que notre pauvre amie se sera trouvée assez forte pour soutenir ce nouveau coup sans péril. Sa tendresse, son dévouement pour sa mère étaient sans bornes; je le sais, je l'ai vu. Dites-lui que je partage sa douleur. Dites à Eugène et à M. de Saint-Mauris que mes regrets se mêlent à leurs larmes. La mort fauche pendant que vous semez. Si de votre côté des monts vous compensez vos pertes, de ce côté-ci vous eh faites d'irréparables. Depuis quelque temps vous devez être réunis si, comme on me le mande, vous avez quitté Venise le 16 décembre pour vous rendre à Naples le plus tôt possible. Pourquoi faut-il que cette douce réunion soit ainsi troublée? Mais, tous ensemble, vous vous aiderez à lutter contre l'orage. Ce même jour, 25 décembre, M. de Montmorency quittait le Conseil, et M. de Villèle écrivait à Ma^ drid cette lettre que vous avez lue et qui donne lieu à tant de commentaires. A mon avis, et quoi qu'on

* Au château de Bëtange. — Voyez tome I®', p. 111.

ANNÉE ISSâ. 3

«n dise à Paris ou à Londres, la lettre du président du Conseil est le manifeste d un changement de politique extérieure, changement que j'approuve ^ Le journal semi-officiel the Courier, qui s'étonne de ce qu'un pareil document a été publié en France avant d'être connu à Madrid, pourrait s'étonner, avec non moins de raison, de ce que la plupart des journaux anglais et lui-même nous poussent à la ^erre, tout en se targuant de l'influence du duc de Wellington sur nos déterminations pacifiques . Notre rôle serait aussi trop pitoyable si, pendant que, saisis d'une idée fixe, nous nous échinerions en Espagne à nos grands risques et périls, on se faisait à nos dépens des amis de nos ennemis dans la Péninsule, en même temps qu'on ferait ruiaer notre commerce dans l'Atlantique et qu'on se partagerait dans la Méditerranée les dépouilles du Croissant. La Sainte-Alliance eât sœur de la paix universelle de i'abbé de Saint-Pierre^, et les événements prouveront que les doctrines de l'une comme de l'autre sont également impraticables. Le droit d'intervenir dans les affaires d'autrui est incontestable lorsqu'il y a justice, convenance, pressant intérêt à agir, péril évident à rester tranquille et probabilité de succès. Mais que diraient les Anglais de ce droit d'intervention si les Belges et les Hollandais, en

* On peut lire cette lettre dans la Notice sur M. de Villéle, par M. de Neuville, p. ^hB,

^ Charles-lrënëe Castel, abbé de Saint-Pierre, né aii château de 8aint>Pierre-Eglise (Manche) en 1658, mort à Paris en IVtô. Le plus ce'iébre de ses ouvrages est le Projet de paix perpétuelle.

h CORRESPONDANCE.

querelle entre eux ou avec leur gouvernement, le réclamaient pour se soustraire à tout ce qu'a de ruineux la suzeraineté de l'Angleterre? Qu'en diraient les Autrichiens ou les Prussiens, si des circonstances d'une autre nature forçaient les riverains du Rhin et du Necker à réclamer notre assistance ? C'est entre l'absolu et le constitutionnel que la guerre est ouverte ; chacun doit savoir où chercher son salut et agir en conséquence. J'espère que du haut des Pyrénées nous serons assez forts pour épargner des crimes aux Espagnols. La prudence et le temps feront le reste.

Il fallait que la Sainte- Alliance s'occupât de cette nation lorsqu'on la jetait par le despotisme dans l'anarchie. Le silence d'alors rend le langage d'aujourd'hui justement suspect. Quant à nous, je persiste à croire que nous pouvons, sans le secours des autres, venir à bout de nos libéraux; seulement, évitons les excès. M. de Chateaubriand était appelé à figurer tôt ou tard dans le ministère : son heure a sonnée Elles s'écoulent vite chez nous, et cette

* « Les partisans de la paix se flattaient de Tesp^rance que le successeur de M. de Montmorency, le nouveau ministre des Affaires étrangères, serait pris parmi les hommes connus par leur opposition à la politique de la guerre. A ce titre, on nommait M. Laine et aussi M. de Serre. Mais de tels choix n'eussent été rien moins qu'une rupture déclarée avec la majoritë de la droite, et M. de Viliéle.ëtait bien dëcidë à ne pas aller jusque-là. H crut que la nomination de M. de Chateaubriand lui ferait ëviter les deux ëcueils qu'il redoutait presque également, celui de cette rupture et celui de la guerre. » (Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel, t. XU, p. 20.)

ANNÉE 18â3. 5

jrapîdité est vraiment déplorable. Au dedans comme au dehors, on ne sait à qui parler. Je regrette M. de Montmorency comme homme d'honneur et de bien. Quelle sera l'influence de tout ceci sur vos destinées? Ce que je puis, je le fais; mais, en vérité, je crois que rien ne presse.

J'attends des nouvelles de la réunion. Je suis heureux de la bonne santé de vos enfants et je vous embrasse tous, mes chers amis, du meilleur de mon

cœur.

1174.— M. de Serre à sa mère.

Naples, 7 janvier 1823.

JevousaiécritdeRome, chère maman, sur le point d'en partir; je suis arrivé ici le 2 au soir, j'ai heureusement trouvé tous mes enfants bien portants et Annette en bon train de se rétablir. Le nouveau-né €St un bel enfant, très-bon et bien constitué. Je crois que celui-là encore me ressemblera plus qu'à sa mère ; ses cheveux sont bruns et je doute que ses yeux restent bleus. Il a une fort bonne nourrice, fort soigneuse, douce et gaie, toujours chantant ou dansant. Annette a été extrêmement touchée du plaisir que vous a fait la naissance de ce second

garçon et de la bonne lettre que vous lui avez, écrite. ''

Je suis venu ici avec M. de Rayneval, notre mi-nîstre à Berlin, qui, après avoir vu notre ville et les environs, partira pour Paris et vous portera, j'espère, de nos nouvelles. C'est un excellent homme ,^ fort sage et fort instruit.

J'ai reçu ces jours derniers votre lettre du 16 décembre, apportée par ce monsieur avec lequel^

Il n'a pu encore quitter Rome, malgré nos efforts pour lui ouvrir les passages jusqu'ici. J'ai reçu aussi une grande lettre de Desprez, auquel je tâcherai de répondre par ce courrier. Je suis pénétré de toutes les marques d'amitié qu'il me donne en vous.

Au revoir, chère maman ; être rapproché de vous est la seule chose qui manque à mon bonheur, car j'en ai éprouvé un bien senti de me retrouver au milieu de ma petite famille et de recevoir tous les témoignages de leur tendresse. Je vous les reporte, chère maman et tendre amie, pour qu'au moins vous en jouissiez de loin. Continuez à avoir bien soin de vous pour l'amour de nous. Nous vous embrassons tendrement et moi plus qu'aucun.

Votre tendre fils.

^ L'original de cette lettre a souffert de l*humidit^.

ANNHBlSSa 7

1175. ^ M. Miébidur à IL ite S«rrtt.

Rome» le 7 janvier 18â3»

J'espère que votre voyage aura été heureux et que, lorsque la neige tombe ici le jour de Tan, vous aurez éprouvé qu'on n'a pas tort de fixer à Terra- «ine la li^ne de démarcation entre l'Italie du milieu ^t les pays véritablement du Midi. Mes pensées et mes vœux vous ont accompagné. Je n'oublierai jamais les heures que vous m'avez accordées; voilà tout ce que je vous dirai. Vous connaissez assez mes sentiments. Sou£frez pourtant que je vous dise que, si je me vois vieillir et éteindre, j'éprouve encore une consolation par la certitude que la vue et les paroles d'un homme comme vous me relèvent.

Vous avez eu les trois tableaux pour 300 piastres

Palmeroli s'occupe d'envoyer les tableaux. Son travail sera bientôt .fini, et j'espère que dans peu de semaines vous serez en possession de vos tableaux. J'espère trouver une occasion pour envoyer vos livres et les gravures. Si elle se présente assez sûre, j'en profiterai pour vous écrire comme vous m'avez fait l'honneur de me le demander. Vous ni^avez fait

Vhonneur, ce n'est pas une phrase. Vous m'avez V. 1*

rendu le courage d'écrire ; j'en étais bien dégoûté. Mihicane et musis*.

Le % la réponse du Pape aux Cortés d'Espagne est partie; elle pers^iste à refuser l'admission de M. Villanueva. Le renvoi du lionce est donc l'inévitable conséquence. Peut-être les griefs contre M. Villanueva n'étaient pas assez forts pour qu'on se mît dans ce terrible embarras dont l'Église peut souffrir d'une manière déplorable ; on s'est laissé entraîner, et, ayant été si loin, on se serait avili en cédant.

Tout semble confirmer que l'Angleterre va mettre un impôt sur la propriété dans la prochaine session. En compensation, oa abolira plusieurs droits très-onéreux, surtout pour l'économie rurale. Cette mesure est une des plus importantes en elle-même et dans le sens qu'elle cache : elle atteint la propriété dans les fonds, tant nationaux qu'étrangers. Elle est de plus une préparation, car on pourra toujours doubler des pour cent, tandis que les assessed taxes n'étaient plus susceptibles d'accroissement. On se prépare.

Adieu, monsieur le comte. Veuillez bien être persuadé que je ne le cède et ne le céderai à aucun de vos amis pour la sincérité et la vivacité de ma vénération, de mon attachement et de mon dévouement.

NiEBUHR.

• * M. T. Cîceronis BriituSy L.

ANNEE 18â?»

1176. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, 11 janvier 18^.

Je reçois, cher ami, votre lettre de Venise du 19 décembre

Notre brave baron Portai m'a chargé de vous faire son compliment sur le joyeux avènement de votre Ferdinand. Il veut de plus, cet ancien collègue, que je vous annonce le mariage de sa fille Lucile avec M. d'Audiffret\ maître des requêtes et directeur de la comptabilité du Trésor. Je reverraî toute cette bonne famille Portai avec grand plaisir.

Un esprit de la trempe du vôtre, cher ami, a besoin de mouvement, soit qu'il agisse ou médite. La méditation, qui peut produire de si beaux fruits appliquée à la science exacte, est insuffisante aux affaires. Tant d'intérêts, tant de passions, tant de caractères difFérents compliquent le jeu de la machine politique ! Vous avez raison de croire qu'il faut connaître le dehors pour être vraiment homme d'État. Je l'ai toujours pensé, et vous savez que, dans d'autres temps, j'ai fait sous ce rapport, relativement à vous, le peu que je pouvais faire. Les circonstances vous ont merveilleusement servi : à peine

* Le marquis Gaston d'Audiffret» aujourd'hui président honoraire de la Cour des comptes, membre de Tlnstitut, etc.

10 CORHESPONDANCE.

hors de France, vous vous êtes trouvé en face des premiers hommes et des plus grandes affaires. Le rôle d'observateur vous a été plus utile que celui d'acteur; il vous a épargné la préoccupation et vous a laissé le temps de vous livrer aux études du fond, à l'examen des formes patentes et à l'investigation des desseins secrets.

Peut-être jetterez-vous quelque jour de la lumière sur les obscurités actuelles. En attendant, les espérances de paix diminuent chaque jour; les Anglais font hautement leurs affaires, et les nôtres se compliquent des derniers efforts tentés pour les simplifier.

Cest quelque chose que de quitter les personnes en très-bons termes.

M. de la Ferronnays est à Paris, et j'espère bien l'v trouver encore.

Adieu, cher ami. Consolez notre belle Excellence et embrassez pour moi vos chers enfants.

Je vous aime de tout mon cœur.

1177. — M. de Serre ^ M. Niebuhr.

Naples, l/i janvier 1823.

J'ai reçu, mon bien cher monsieur, votre lettre du 7, et, si j'ai un peu tardé à y répondre, c'est que

ANNÉE ISSa 11

je comptais le faire par M. de Rayneval, dont le mauvais temps ajourne le départ. Il vous portera les deux discours dont je vous ai parlé*. Les occasions entre Naples et Rome ne laissent pas que d'être fréquentes ; je vous le rappelle dans l'espoir que vous attacherez quelque prix à nos relations, dont je sens bien cependant, ne vous déplaise, que c'est moi qui retire presque tout le fruit.

Permettez que je vous rappelle la petite notice de provenienza que je désire de Palmaroli sur chaque tableau. Nous sommes convenus qu'il mettrait sur toile le Christ sur papier ; pensera-t-il à prendre copie de la note au dos ? Ne trouverez-vous pas que, pour un amateur novice, j'en ai bientôt pris les manies?

Quant aux tableaux de l'autre marchand, je ne m'arrêterais avec vous qu'au Filippo Lippi^. L'avez-vous vu ou fait voir au grand jour? Car nous ne l'avons regardé que dans Fombre. S'il y paraît aussi bon et aussi pur que nous l'avons jugé, je pense qu'on l'aurait pour 20 louis, 100 piastres au plus, et je serais alors d'avis de le prendre.

Pour M. Wicar, il a de belles choses; mais il faudrait qu'il nous fît des ofiPres bien séduisantes, car j'aurai bientôt atteint la somme que, pour cette année, je veux mettre en tableaux.

« Voyez les Dt«OQiuvr de M. de Serre, t Ily p. l^MJ&è ei 5S&-5IEi6.

^Filippo Lippi, n A Florence en IMS, mort à Spoléte en Ui69. La vie de cet artiate est un tû^su des arentiurea les plus tomanesques.

N'avez-vous rien ouï de la copie du Léonard de Vinci ^?

J'ai vu votre ami, M. Irving. Il me paraît homme de connaissances, d'esprit et de- grand aplomb. C'est d'ailleurs un titre bien respectable près de moi que celui de votre ami ; mais nous appartenons à deux nations qui vibrent difficilement ensemble.

Je me réserve de répondre par M. de Rayneval au surplus de votre lettre. Adieu, mon cher monsieur Niebuhr ; quand je n'aurais acquis en Italie que votre amitié, je regarderais que ce voyage, semé d'ailleurs de tant de peines, n'a point été perdu pour moi. J'ai retrouvé ici ma femme en bon chemin de rétablissement, toute ma petite famille bien portante, y compris le nouveau-né dont elle est accrue. Je fais des vœux pour qu'il en soit de même de la vôtre.

Votre reconnaissant et dévoué

H. DE Serre.

Si vous n'avez pas trouvé les poésies de Michel-Ange^, j'ai appris ici que j'en étais possesseur à mon insu. C'est une édition, récemment faite

^ Léonard de Vinci, né au château de Vinci , prés Florence, en 1/452, mort au château du Clou, prés Amboise, en 1519. Il avait quitte' l'Italie en 1515 et reçu de François i^^ Taccueil le plus flatteur.

2 Michelagnelo Buonarrotî , né en l/*75 au château de Caprese (Toscane), mort à Rome en 156/i. Peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, poëte, ce grand homme exceUa dans tout ce qu'il entreprit.

à Paris, qui m'a été envoyée avec tous mes livres italiens que j'avais demandés.

1178. — M. Niebuhr à M<»« Hensler^

Kome> 16 janvier 1823.

J'ai passé avec de Serre des jours pleins d'enseignements, des jours inoubliables.

Pendant qu'il était à Naples, il a perdu un enfant, son père et son meilleur ami. Il m'écrivit après cela : « Malgré tant de chagrins, mon séjour en Italie ne m'a pas été inutile, puisque j'ai appris à vous connaître. » Et au départ, il me disait : « Si je restais plus longtemps, je ne pourrais plus me séparer de vous, »

Ce fragment de lettre est traduit de l'allemand.

Ik CORRESPONDANCE.

1179. — M. de la Boiilaye à M^^ de Serre.

Ay, prés Épernay, 16 janvier 1823.

J'ai reçu, madame et chère amie, par la poste, qui va son train, malgré les changements de ministres et de directeurs généraux, et j'ai reçu assez rondement, pour la saison, votre bonne lettre du 31 décembre. Cette lettre m'est précieuse sous divers rapports. Elle m'autorise à croire que vous êtes enfin rétal)lie, quoique vous me parliez peu de votre santé; elle me donne de bonnes nouvelles de vos chers enfants, et enfin elle termine par un témoignage de votre amitié une année pendant le cours de laquelle nous avons de part et d'autre compté tant de jours douloureux. Il faut encore que vous vous armiez de courage. La lettre que je vous renvoie, celles que j'ai écrites depuis le 5 de ce mois à votre mari, à Saint-Mauris, à M. Rîboulet, et la correspondance directe ne disent que trop qu'un grand malheur est survenu dans votre famille. Vous aimiez tendrement votre mère. Vous n'étiez plus là pour lui prodiguer ces soins qui, dans des circonstances semblables, avaient ranimé sa vie presque aux dépens de la vôtre; mais elle était au milieu de ses enfants, et n'en a pas moins succombé. Je partage vos peines cuisantes, chère amie, et je ne saurais vous rendre combien j'ai été ému de cette mort

inattendue, après tant de morts et d'accident de tous genres. Veuille le Ciel que Tannée que nous commençons ne soit pas si féconde en misères ! Je vous promets de vous aimer de tout mon cœur pendant cette année et toutes celles qui me restent à vivre. L'attachement vif et loyal que je vous ai voué ne date pas de très-loin ; c'est que je ne vous ai pas plus tôt connue. Depuis lors, le Ciel m'est témoin que rien n'a pu l'affaiblir. Vous, votre mari, vos enfants, vous êtes devenus mes parents de cœur. Si je dure, ma tendresse pour vous tous aura le seul avantage qui lui manque, le sceau du temps.

Je n'écris point aujourd'hui à M. Riboulet; diteslui, chère amie, que je le remercie de sa lettre du 28 décembre. La jambe cassée de ce pauvre cuisinier^ est encore un nouvel échec.

Je n'oublie ni Becquet ni Adèle; je désire que leur santé soit bonne, qu'ils soient heureux près de vous et vous aident par leur dévouement et leurs bons services à supporter le séjour en pays étranger et tous les malheurs de ménage.

Nous ne savons si nous devons craindre la guerre ou compter sur la paix. On fait, on prépare de grands sacrifices pour que la guerre, du moins, n'éclate pas dans les Chambres. Les affaires vont médiocrement.

J'embrasse Gaston, Louise, ma chère filleule et Fernand, d'autant plus qu'il ressemble à Marie.

* Le cuisinier de M. de Serre s'était casse la jambe en sautant à bas d'un corricolo dont le cheval s'emportait.

Mille tendresses, mille respects, chère amie, pour le père, la mère, le frère. et le cousin. Ma santé est assez bonne. J'irai à Paris le mois prochain.

Mes parents de Bruxelles, avec lesquels il est toujours question de vous, savent vos nouveaux chagrins et me chargent de vous dire qu'après avoir partagé vos joies ils partagent vos douleurs.

1180. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, 17 janvier 1833.

Je vous envoie, mon cher monsieur, par M. de Rayneval, les deux pièces qui ont été mes adieux à la tribune. La dernière fut dictée de mon lit. Il faut que vous m'ayez mis bien en confiance pour vous faire un tel envoi. Permettez-vous comme nouvelle preuve que je vous transmette aussi une lettre que m'a adressée ici le monsignor chez lequel vous m'avez conduit? Le quadruccio, quoique debole, exprime un sentiment touchant et dont j'ai gardé la trace. Mais je ne pense pas qu'il y ait rien à faire avec ce prélat. Et vous ?

Notre changement de ministre m'a bien inspiré un autre projet de tableaux ; ce que vous m'aviez dit de

la galerie du cardinal Fesch* m'est revenu à l'esprit, et j'ai pensé que, si un ministi'e pouvait sentir les avantages d'une acquisition pareille, ce devait être M. de Chateaubriand. Je me sens donc disposé à lui faire à cet égard une ouverture que rendent plus naturelle encore nos dernières relations à Vérone. Mais auparavant je voudrais mieux coivnaître les conditions du problème. Je compte sur vos bonnes dispositions en faveur de ma nation et envers moi. Ces premières démarches devraient, sous plusieurs rapports, demeurer secrètes. Les renseignements que je désirerais seraient un aperçu général de la galerie : combien elle contient de tableaux dans chaque école et genre, et, dans chaque, l'indication dest morceaux capitaux, capi d'opéra; si déjà le propriétaire a fait des demandes ou reçu des offres et quelles faites ou présumées, soit en capital, soit en rente viagère; dans ce dernier cas, l'âge et l'état de santé du propriétaire. Je vous prierais de ne me répondre sur ce point que par occasion sûre. Je vous remercie des nouvelles que vous me

^ Joseph Fesch, né à Ajaccio le 3 janvier 1763, était le fils d'un capitaine suisse au service de Gènes et le frère utërin de Letîtia Ramolino, mère de Napoléon. Au moment de la Révolution, il exerçait les fonctions d'archidiacre et de prévôt du cliapitre de sa ville natale. Dénué de toutes ressources, il quitta ses habits ecclésiastiques et devint, en 1795, garde-magasin à l'armée des Alpes et, en 1796, commissaire des guerres à l'armée d'Italie. Ar^ chevêque de Lyon en 1802, cardinal en 1803, ambassadeur auprès du Saint-Siège en 180lé, grand aumônier en 1805, il dut, à la Restauration, s'éloigner de son diocèse ; il se fixa à Rome, mais refusa toujours sa démission. Il mourut le 15 mai 1839. — Voyez le Cardinal Feschy par l'abbé Lyonnet. Lyon-Paris, 18^1.

donnez de Rome; c'est un centre où tout aboutit. Ici, c'est un pays perdu où rien n'arrive. Il me semble que, en refusant M. Villanueva, le Pape ne fait qu'user du droit de tout souverain de décliner un agent diplomatique qui ne lui agrée pas ; que son titre de prince spirituel rend encore ses droits plus nécessaires, puisque ce titre implique des devoirs, des scrupules même, au-dessus desquels le Pape ne peut se mettre ; qu'il n'en devrait pas résulter le renvoi du nonce si les Cortès n'ont l'envie de rompre avec Rome, et que, s'ils ont cette envie, les prétextes, bons ou mauvais, ne leur manqueront pas. Je les trouve trop semblables à nos libéraux^ que je connais bien, pour espérer que d'eux puisse venir le salut de l'Espagne ; je l'attends plutôt^ mais à la longue, des résistances qu'ils produiront. Leur mission, à eux, est de châtier le pays, et ils s'en acquittent bien. Je ne saurais donc m'affliger de ces résistances, et, pour sa considération, le Saint-Siège a déjà beaucoup cédé..

Chacun se prépare et sera prêt pour les crises qui se mûrissent; mais nous, nous ne le serons pas, et c'est ce qui me désole.

Au revoir, mon cher monsieur. Votre dévoué

H. DE Serre.

J'ai commencé le Buonarroti. C'est admirable par laréunion des talents ; c'est pur, élevé, etcela rappelle un peu votre Klopstock^ dans les odes. Mais il paraît

* Frédëric-Gottlîeb Klopstock, né à Quedlinbourg (Saxe prussienne) en 17^, mort à Hambourg en 1803. La Messiade est re-

qu'il se fit tard poëte ; ce n'est plus la touche fière et vigoureuse de ses belles ruinées. C'est bien loin de Dante, loin même de Pétrarque, quoique plus pur. Sî, en ma faveur, vous tracez quelques pages sur les anciens Romsdns et les Anglais modernes, vous m'obligerez sensiblement.

1181. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 17 janvier 1^8.

Je VOUS ai écrit, chère maman, le 7 et le lA, des lettres qui vous arriveront à peu près en même temps que celle-ci pour laquelle je profite d'un courrier extraordijiaire. Le dernier m'a apporté votre bonne lettre du 31 décembre dernier, finie le 6, ce qui fait que j'ai eu de vos nouvelles en neuf jours. Je persiste à regretter que vous viviez trop isolée, à mon sens au moins, quoiqu'à toutes les époques vous ayez su parfaitement remplir des genres de vie très-différents. Mais le travail, qui vous était une si grande ressource, doit trop vous fatiguer maintenant. J'espère dans l'arrivée de la

gardée comme son chef-dœurre. On trouvera une anecdote sur M. de Serre et la Messiade dans Touvrage intitulé : Réminiscences on an interconrse with B.^G. Niebnhr, ihe kistorian of Rome y by Francis Lieber. London, 1835.

î» CORRESPONDANCE.

Boulaye, de Turmel, qui jetteront un peu de variété dans votre existence et surtout un peu d'amitié.

Au revoir, chère maman; le nouveau changement de ministère et le prompt départ du courrier me donnent beaucoup à écrire. Je ne pense pas que ma situation change. Je me suis trouvé à Vérone dans de fort bons rapports avec M. de Chateaubriand. Je vous embrasse pour moi et tous lès miens du meilleur de mon cœur.

Votre bon fils et meilleur ami.

50 janvier.

Il y a un retard, et je rouvre ma lettre, chère maman, pour vous parler de la triste nouvelle que sûrement vous savez depuis longtemps. Nous n'y étions pas préparés. M"°® d'Huart, crainte d'inquiéter sa fille, avait ordonné à Emmanuel de ne pas parler à sa sœur du danger de son état. Il a fallu lui apprendre la mort de sa mère sans qu'elle la sût sérieusement malade. Vous savez comme elle l'aimait et en était aimée, et puis une mère! Le coup est donc accablant et la blessure profonde; sa santé, faible encore, s'en ressentira nécessairement; sa douleur n'a pas cette violence qu'elle éprouva à la mort de son père; elle n'en est que plus touchante ; elle a reçu le coup comme un être qui en peu de temps en a reçu déjà de nombreux et bien pénibles. Cependant ses larmes coulent. Moi, son frère et ses enfants, dont les deux aînés sentent déjà au-dessus de leur âge, l'entourent de consolations > et j'espère

ANNÉE 1823. Si

que nous adoucirons soii état. Dans sa douleur, elle me parle souvent de vous et avec tendresse ; elle avait déjà été bien touchée de la joie que vous aviez eue de la naissance du petit Fernand. A mon mariage, nous avions tous deux encore tous nos parents ; vous restez seule maintenant. C'est hier à midi que j'ai reçu cette triste nouvelle. Outre tout ce qu'elle avait d'affligeant en elle-même et pour ma femme, elle rouvre des blessures encore saignantes, la perte de mon pauvre père, celle de ma chère petite, et rend plus pénible ma séparation de vous.

Au revoir, chère maman; soignez-vous, conservez-vous, et espérons que la Providence, qui ne noiis frappe que pour nous instruire, cessera d'appesantir la main sur nous: Je vous aime et embrasse tendrement, bonne mère et excellente amie.

1182. — M. de Serre à sa mère.

NapJes, 19 lanvîer 1823.

Chère maman.

Je donne deux mots seulement à M. de Rayneval, parce qu'il ne sera à Paris que dans un mois et que d'ici là vous aurez de mes lettres. C'est pour qu'il vous dise comme il nous a vus pendant son séjour ici. Vous pouvez lui parler de moi et de mon avenir en toute confiance ; c'est

sa CORRESPONDANCE.

un excellent homme ; il nous quitte dans un triste moment. Tout à vous.

Votre tendre fils et meilleur ami,

H. DB Serre.

1183. — Le baron Pasquier à M. de Serre.

Paris, le 33 janvier 18S3.

Me voilà enfin rentré au gîte, mon cher ami, depuis deux jours, après une route de vingt-six jours, la plus pénible du monde, attendu la rigueur de la saison et le mauvais état des routes. Je m'en suis cependant tiré sans accident et ma santé n'en a éprouvé aucun mal. Mon premier soin, le lendemain de mon arrivée, a été de me rendre chez M™® votre mère. Je lui ai remis la boîte que vous m'avez confiée; mais, ce qui lui a été bien plus sensible, je lui ai donné de vos nouvelles de visu, et j'ai pu lui assurer que je vous avais laissé à Rome revenant de Vérone et fort bien portant. Je n'ai pas besoin de vous dire combien elle est triste de votre absence, <îombien elle se trouve isolée; cela se conçoit trop bien. Elle m'a paru fort commodément établie dans son petit appartement, rue Saint-Honoré, dans lequel elle est au reste claquemurée par le froid, qui est si long et si rigoureux cette année. Cette circonstance de ne pouvoir presque pas scwrtii' ne laisse pas

que d'ajouter à la tristesse de sa situation. Elle m'a appris la nouvelle perte que vous veniez de faire et qui a certainement affecté fort cruellement M"*® de Serre. Je suppose que vous la lui aurez cachée assez longtemps pour laisser passer les dangers des suites de couches ; mais quel terrible coup à recevoir à cette distance de son pays que celui qui vous apprend que vous ne reverrez plus la personne qui doit vous être la plus chère au monde ! Je la plains et vous aussi bien sincèrement, car il n'y a rien à dire contre de si justes douleurs. Veuillez bien lui exprimer toute la part que je prends à ce nouveau malheur.

Vous voudriez sans doute trouver dans cette lettre quelques mots sur la situation présente des affaires de notre pays? Mais d'abord j'y suis depuis si peu de moments encore qu'il m'est impossible de me faire aucune idée nette de rien, et puis les choses me paraissent tellement embrouillées que bien habile me semblerait être celui qui oserait prévoir un résultat quelconque. Les journaux vous ont dît les changements survenus dans notre situation. Vous avez changé de ministre, et déjà il y a des gens qui prétendent que vous pourriez bien recouvrer <;elui que vous avez perdu et dont le système, suivant quelques-uns, paraîtrait prévaloir de nouveau. Alors votre mjnistre actuel passerait à l'Intérieur ou à la Maison du Roi. Je vous donne ce ragot pour ce que vous en voudrez faire ; je n'y tiens nullement. On parle donc de guerre plus que jamais; beaucoup y croient, quelques-uns en doutent en-

core et chacun a, pour appuyer son opinion, quelque parole du président du Conseil qu'il accommode à sa manière. Pour moi, j'attends le discours du Roi et puis l'ouverture des Chambres, parce que là seulement me paraît devoir se décider quelque chose de sérieux; maïs aussi ce qui se décidera pourra être bien sérieux. J'ai vu presque tous nos amis. MM. Laine et Portai m'ont beaucoup demandé de vos nouvelles, et avec un intérêt dont vous devez être sûr; ils ne sont bien gais ni l'un ni l'autre. Froc la Boulaye n'est pas encore de retour. Je suppose que vous nous avez renvoyé Rayneval, que sa femme ^ attend avec une grande impatience. Pour vous, mon ami, jouissez de ce beau soleil qui luit sans doute sur vous au moment où nous sommes enveloppés des plus tristes frimas; jouissez même d'être un peu loin de tant d'agitations dont le spectacle le plus souvent n'intéresse l'esprit que sous condition d'une grande tristesse de l'âme qu'il apporte à sa suite. Vivez pour vous, avec les vôtres. Comptez sur quelques amis ; mettez-moi à la tête de ceux qui ne vous manqueront jamais, et puis laissez couler le temps.

Veuillez dire de ma part mille choses les plus obligeantes possible à M. de Fontenay, tiont je ne saurais oublier les bons soins, et aussi à Belleval^ que je vous recommande toujours comme un excellent jeune homme.

Pasquier.

« M. de Rayneval avait ëpous^ M^*^ Vlodeck, fille d'un géaéraA polonais.

1184. — M. Niebuhr à M. de Serre.

Rome, S/» janvier 1823.

Monsieur le comte,

J'ai appris par M. de Rayneval le nouveau malheur qui vient de vous frapper. Cette longue série d'afflictions par lesquelles le Ciel vous éprouve, vous et M™® de Serre, est tragique. Puissiez-vous enfin en avoir atteint le terme ! Puissiez-vous, vous que Dieu a créé pour éprouver profondément tout ce qui fait le bonheur des âmes grandes et pures, passer maintenant de longues années de bonheur sans infortunes ! J'ai fait pour vous les vœux les plus ardents avant que je vous eusse vu ; depuis que je vous connais personnellement, vous êtes du nombre de ceux que je dois savoir heureux pour pouvoir l'être moi-même.

Vous m'avez accordé un précieux souvenir par l'envoi de vos deux dernières opinions dans la Chambre, dont je ne connaissais que des extraits imparfaits et que même, accidentellement, je n'avais pas lues et méditées avec autant de recueillement que d'autres de vos discours. A Dieu ne plaise que ces discours soient, comme vous les appelez, vos adieux à la tribune ! Si, d'après la réalité des choses, la dignité et la splendeur de votre patrie dépendent de la Chambre, et si vous n'avez pas la fausse modestie de supposer que, dans la Chambre, il y a un

autre grand orateur que vous seul, vous devez éprouver le besoin et reconnaître le devoir d'y retourner. Une génération qui doit se former pour de nouvelles destinées politiques a besoin d'avoir devant ses yeux un homme comme vous, agissant par l'éloquence. Il est nécessaire que vos contemporains vous entendent dans beaucoup de circonstances pour vous comprendre et pour se laisser convertir par vous, comme les Athéniens finirent par se laisser convertir par Démosthène.

Je conçois cependant que des hommes de bonne foi, et de cette liberté de pensées qui est la suprême liberté, ont pu résister à la force de conviction de vos arguments pour le maintien du jury. Si la mauvaise foi de messieurs de la droite, qui réclamèrent le jury dès 1816, ne vous eût placé dans l'inévitable nécessité de l'adopter en 1819, l'auriez-vous jamais admis? Une fois admis, le moyen d'en diminuer les dangers était évidemment de rassurer cette institution sur son existence; mais, ayant été menacée, . elle devait désormais se montrer hostile, si une faible majorité la réservait pour les attaques d'une autre année et d'un nouveau cinquième. Je conçois la faiblesse de ceux qui ont sacrifié leur conviction du mieux ; je n'ai pas conçu le front de ceux qui ont demandé et aboli la même institution.

Je vous remercie de m'avoir chargé, dans votre * seconde lettre, d'une commission intéressante. Vous savez que je ferai avec le plus grand plaisir tout ce qui vous est agréable, et que je regarde comme une affaire européenne tout ce qui contribue, dans un

ANNÉB 1893. S?

degré quelconque, à l'honneur du gouvernement de la Restauration. J'ai été voir l'homme lui-même, et j'ai eu avec lui un très-long entretien sur l'objet dont il s'agit, sans qu'il fût possible qu'il devinât qu'il s'agissait de la France : il supposait toute autre chose. Je pourrais vous faire dès aujourd'hui un récit détaillé, et j'ai tellement tout appris que je n'aurais plus rien à y ajouter; mais, puisqu'il vaut mieux attendre une occasion sûre, vous ne poiurrez avoir mon rapport qu'après le carnaval, époque à laquelle les étrangers se portent en foule à Naples. L'affaire pourrait bien devenir compliquée, puisqu'il s'agit de la France : vous devinerez peut-être pourquoi.

Vous savez déjà, aussi bien que moi, que le comrier d'Espagne a apporté les lettres jusqu'au 3; que les chargés d'affaires de trois puissances avaient remis leurs notes, selon lesquelles ils doivent déjà avoir quitté Madrid, et que M. de la Garde devait remettre la sienne le 3*. Il est plaisant qu'un courrier libéral, ayant devancé celui du ministère français, ait apporté le Moniteur du 28, et que VEspectador donne la dépêche de M. de Villèle traduite, avant que la note ait été remise.

* « M. de Villéle fit partir pour Madrid la dëpêche dont M. de

la Garde devait donner connaissance au cabinet espagnol Cette

dépêche fut immëdîatement publiée dans le Moniteur La publication d'une dëpéche, qui n'ëtait pas encore parvenue à sa destination, ëtait peut-être un fait inouY dans l'histoire de la diplomatie. EUe proavait la crainte qu'avait M. de Villéle qu'on ne le <^t trop enclin à s'entendre avec les constitutionnels espagnols. » (Histoire de la Restauraiioriy par M. de Viel-Castel, t. XU, p. 19.)

A Madrid, on s'attendait au départ de M. de la Garde.

Le projet de l'organisation de l'Église, proposé . par la commission des Cortès, a paru imprimé ; c'est une copie de la déplorable constitution civile de l'Assemblée constituante, à la différence près que la nomination des évêques reste à ce qu'on appelle le Roi en Espagne.

Le banquier du gouvernement espagnol, ici, a reçu des ordres qui indiquent, à notre extrême surprise, que l'on fait revenir M. Villanueva à Madrid: résolution qui, par conséquent, a été prise avant qu'on ait connu la réponse de M. le cardinal Consalvi^

Vos estampes et vos livres devaient partir avec un voyageur qui les aurait remis au chargé d'affaires de Prusse ; mais ce pauvre voyageur n'a pu obtenir le visa de son passe-port. Il faut donc attendre encore. Peut-être, dans l'intervalle, pourrai-je avoir des épreuves supportables des peintures de Michel- Ange dans la chapelle Sixtine.

Votre jugement sur les poésies de ce grand homme m'a fait le plus grand plaisir : peu d'hommes l'apprécient. Avez-vous observé ses lignes sur sa statue de la Nuit, en réponse à un des plus élé-

^ Hercule Consalvi, n^ à Rome le 8 juin 1757, ëtait le fils atnë du marquis Consalvi. Cardinal et secrétaire d'État en 1800, il vint à Paris en 1801 pour y signer le Concordat. Il quitta le ministère en 1806 pour y rentrer en 181A. Il mourut à Rome le ^ janvier 183/i. Il a laisse des Mémoires traduits et publies par M. Cr^ti* neau-Joly.

gants éloges qu'on ait faits d'un ouvrage de l'art : La notte che tu vedi. Sa réponse commence ainsi : Grato nV è 'Z sonno^. Je ne connais rien de plus grand dans ce genre. Heureux ceux qui n'y retrouvent pas le cri de leur cœur, sur l'avilissement de leur nation, de leur respublica !

Nous quittons Rome décidément au printemps, avec un congé qui m'a été accordé pour un an, et qui me conduira à Paris. J'ai un pressentiment que je vous y trouverai. Serait-il possible qu'on ne vous suppliât pas de retourner? Mais, avant de quitter l'Italie (si cependant on ne me décide pas à revenir à Rome, malgré la répugnance la plus prononcée de ma femme), nous avons le projet de voir Naples, et je m'avoue que le vœu de vous revoir m'y décide plus que tout l'intérêt de Pompeia et de ses antiquités.

J'ai commencé, dans le silence de la nuit, à écrire sur un des objets que vous vouliez mettre sur la note que vous ne m'avez pas donnée.

^ Epigramma di Giovanni Siroz%iy sopra la statua délia Notte.

La notte che tu vedi in si dolci atti Dormir^ fu da un Angelo scolpita In questo sasso, o, perché dorme, ha vita; Destala, se noi credi, e parleratti.

Rispostay in persona delta Nottoi di Michelagnolo.

Grato m' è '1 sonno, et più Tesser di sasso, Montre che '1 danno e la vergogna dura; Non veder, non sentir m' è gran ventura; Perd non mi destar, deh ! parla basso.

(Rime di Michelagnolo Buonarroti il vecchiOf col comento di G.Biagioli. Parigi, 1831, p. 136.;

M. de Rayneval part dimanche.

Adieu, monsieur le comte; rendez-moi toujours la justice de me compter au nombre de ceux qui vous respectent et vous aiment le plus sincèrement»

NiEBUHR.

1185.— Le niarq[iiis de Caraxnan à M. de Serre.

Vienne, le 25 janrier 1833.

J'ai reçu avec bien du plaisir, mon cher collègue, votre lettre, conamencée à Venise et terminée à Rome. M. de la Ferronnays m'avait déjà donné de vos nouvelles et instruit de votre marche, et je prévoyais avec satisfaction le moment où vous retrouveriez votre intérieur, puisque je savais combien vous y seriez heureux, et que vous me donniez l'espérance que je ne serai pas entièrement étranger aux souvenirs que vous conservez de votre course à Vérone.

Il s'est passé d'étranges choses depuis que nous nous sommes quittés. Je ne connais pas assez nos nécessités intérieures pour me permettre une opinion sur ce que je dois respecter du moment que le nom du Roi y est attaché ; mais je suis trop vieux praticien à l'extérieur pour ne pas regretter tout ce qui met la confiance en question , et cette continuelle mobilité qui ne permet aucune combinaison

ANNÉE 18Sd. 31

un peu fixe. Je n^ai ri^a vu dans la marche que Ton a suivie qui ait été en contradiction avec ce qae M. de Montmorency avait indiqué comme étant l'opinion qu'il allait soumettre au Conseil du Roi. Il me semble donc qu'il a quitté bien vite et qu'on s'est bien pressé de le remplacer. Cela a produit dans les affaires une secousse que je crois au moins inutile. Je viens de recevoir par un courrier des nouvelles de Paris du 15; on en avait de Madrid du 7, mais on ne savait pas encore la direction que prendrait l'esprit public à la suite des communications qui ont été faites. Je vois seulement, par la manière dont on en parle, que les dispositions de notre cabinet prennent de jour en jour un caractère plus sec et moins pacifique. Je dois croire que c'est pour le mieux : si c'est la suite d'une marche arrêtée, je n'ai rien à dire; mais, si c'est le résultat d'un marché fait pour obtenir un appui ou une soumission éphémère, j'avoue que j'en suis affligé.

Le roi de Naples se porte à merveille et se donne assez souvent, malgré le froid, le plaisir de la chasse. J'ai eu l'honneur de le recevoir chez moi, et il m'avait fait espérer qu'il continuerait à prendre part à nos soirées dansantes; mais j'ai dû les interrompre par un bien triste motif : je viens de perdre la femme de mon fils aîné, fille de mon frère, une aimable et excellente personne, qui faisait notre bonheur à tous. C'est une perte cruelle pour moi, et elle m'éloigne de tous plaisirs.

J'espère, mon cher collègue, que vous tiendrez

votre promesse, et que vous me donnerez bientôt de vos nouvelles et les directions qui peuvent me donner les moyens de me rendre utile, très-indépendamment des affaires. J'attache beaucoup de prix à toutes les relations qui peuvent me rapprocher de vous, et me mettre à même de vous renouveler l'assurance de mon bien sincère attachement et de ma haute considération.

Le marquis de Caraman.

1186. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, près Épemay, S5 janvier 1823.

Enfin, vous êtes à Naples depuis le â; soyez le bien arrivé. Vous avez trouvé un beau et fort garçon et retrouvé une belle femme et d'autres chers enfants qui vous attendaient avec impatience. Tout était gai, caressant, heureux; je me figure ces joies et ce bonheur qu'une triste nouvelle n'a pas tardé à troubler." Aux émotions du plaisir auront succédé celles de la douleur ; tous ensemble vous avez joui des unes; ensemble, vous supporterez les autres. Du bien au mal, la transition est brusque. C'est ainsi que nous passons de la paix à la guerre. Connaissiez-vous donc le 7 janvier, à Naples, cette lettre du 25 décembre pour nous voir de si loin provisoire-

ment à la paix? Ce provisoire n'a pas été de longue durée, quoique Bertin de Veaux, ennemi juré des provisoires, se fût dans cette occurrence réconcilié avec eux. Je ne vois plus que des neiges qui puissent nous ralentir. D'un côté les Espagnols, avec leur diplomatie des halles ; de l'autre, nos enthousiastes au langage inspiré ont tant et tant œuvré que les hostilités me paraissent imminentes : Dieu veuille que cela tourne au bonheur et à la gloire du Roi et de la France ! Les Anglais, qui depuis quelque temps soufflent le froid et le chaud, auront sans doute l'haleine plus franche si, comme le dit UÉtoile, tout l'ancien ministère s'en va et laisse à M. Canning le soin de composer une autre administration. Ces bons voisins attendent, pour ouvrir leur Parlement, que nous ouvrions nous-mêmes. Cela ne sera pas long ; notre discours d'ouverture sera prononcé dans trois jours. Je ne l'entendrai pas; ma santé demande quelques ménagements, le temps est rude, et les routes sont détestables. Vous avez eu à Rome, dans les derniers jours de décembre, un petit échantillon du froid qui nous fait grelotter depuis plus de six semaines, et, chose étonnante, votre frère, sous la date du h janvier, me mande qu'on se plaint dans le Nord de la douceur de la saison ; ce frère est heureux.

Je n'irai à Paris que dans une douzaine de jours. J'y trouverai le voyageur que vous avez quitté à Rome, M. de la Ferronnays y sera encore et j'y attendrai Rayneval. Profitez de votre loisir actuel

pour ruminer toutes vos observations. Heureux jour V 3

3!è CORRESPONDANCE.

celui où nous pourrons parcourir ensemble ces intéressantes et essentielles études !

Quand verrai-je ces acquisitions de Venise et de Rome , ces souvenirs d'Italie, ces échantillons du beau rendu sensible? Le temps présent donne aux idées un autre cours.

Je vous embrasse, mes chers et bons amis, père, mère, enfants, de tout mon cœur. Amitiés à Eugène et à Saint-Mauris. Souvenirs de reconnaissance à M. Riboulet. Vous auriez bien dû me dire le 7 qui avait été roi le 6.

F. DE LA BOULAYE

Votre bonne mère va bien.

1187. ^ Le duc de Montmorency à M. de Serre.

Paris, 26 janvier 18â3.

J'ai reçu, il yaquelques jours, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Rome pour m'adresser un compliment ^ dicté par un obligeant intérêt, dont je vous remercie. Vous ignoriez nécessairement le 23 décembre que, depuis deux jours, j'avais cessé d'avoir droit à une correspondance dont je savais apprécier les avantages

' Une ordonnance royalp, datëe du l®'' décembre, avait conféré au vicomte de Montmorency le titre de duc.

avec un ambassadeur tel que vous. J'aurais profité sans doute de vos sages observations sur la nécessité de nommer un homme très-capable au consulat général de Naples. Le mérite en est réservé à M. de Chateaubriand, à qui j'ai fait parvenir vos désirs à cet égard.

Je saisis cette occasion de faire agréer à M™* la comtesse de Serre mes hommages respectueux, et j'ai l'honneur de vous renouveler, monsieur le comte, l'assurahce de mes sentiments de sincère attachement et de haute considération.

Duc MATxmEu DE Montmorency.

1188. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, 5Î8 janvier 1823.

Je reçois, mon cher monsieur, votre lettre du 2Ji. Le nouveau malheur que nous venons d'éprouver «st un des plus grands que nous pussions craindre ; il a la plus fâcheuse influence sur la santé de ma femme, qui n'était pas encore parfaitement rétablie.

Ce me sera une grande consolation que de vous voir ici. Versé comme vous l'êtes dans l'antiquité, vous ne pouviezréellement quitter l'Italie, pour n'y pas revenir peut-être, sans avoir vu Naples et ses environs. Il faut aussi que, vous et madame, vous

emportiez ces beaux aspects ; l'impression de ces^ magnifiques rivages que vous verrez dans tout leur éclat printanier vous accompagnera dans les climats du Nord. Je sais un gré infini à M°*® Niebuhr de s'être décidée à ce voyage. Enfin, si vous allez en France, il faut que nous parlions de ce pays plusque nous n'avons encore fait.

Je soupçonne quelques-unes des complications de la grande affaire dont je vous parlais ; c'est pour cela que j'ai pensé qu'elle devait être traitée secrètement. Mais, si vous quittez Rome au printemps, cette saison vient tôt en Italie, vous devriez venir plus tôt encore ici, et ce serait bientôt. Nous pourrions causer à fond de ce projet.

Nous parlerons aussi de bien d'autres choses, du jury, par exemple, sur lequel je ne reviens pas en ce moment.

Je vous remercie des soins que vous voulez bien donner à mes tableaux. J'irai jusqu'à 130 piastres pour la copie de Léonard et vous prie de la faire arranger par Palmaroli. J'irai aussi jusqu'à 25 louis pour la Madone ^ si le sentiment de M. Wîcar lui est favorable. Et, pour la petite Présentation^ nous attendrons le retour du prélat.

Je vous remercie de ce que vous avez la complaisance d'écrire à mon intention ; que ce soit cependant sans fatigue et autant que le permettent vos loisirs. Si je ne vous avais pas remis de note, c'est que votre amitié avait, avant mon départ même, trouvé presque tout ce que je désirais.

Ici, j'ai trouvé deux Gozzi pour un (c'est Gas-

pard ^ , que vous m'avez recommandé) , la Vie de Benvenuto Cellini^y V Histoire de la peinture^ ^ les Cent nouvelles ^ Vasari* : j'ai pâture.

Au revoir, mon cher monsieur; je vous répète

encore que ce me sera une grande joie de vous voir

Votre reconnaissant et dévoué

H. DE Serre.

1189. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, près Epernay, 3 février 1833.

Plus je m'éloigne du 25 décembre, cher ami, plus j'éprouve d'émotion en ouvrant les lettres de Na-

1 Gaspard Gozzi, ne à Venise en 1713, mort en 1786. On cite parmi ses œuvres le Giudizio degli antichi poeti sopra la mo^ derna censura di Dante, etc.

Charles Gozzi, son frère, ne en 1718, mort vers 1801. 11 a beaucoup ëcrit pour le théâtre et dans un genre original.

^ Benvenuto Cellini, ne à Florence en 1500. 11 fut sculpteur, graveur et orfëvre. 11 passa quelques années à lu cour de Fran-» çois P*", qui le combla de bienfaits. Sa vie a été écrite par lui* même : c'est un curieux tableau des mœurs de l'époque. 11 mourut dans sa ville natale en 1571.

3 Storia pitiorica délia Italiat par l'abbé Louis Lanzi. La première édition est de 1789.

^ Georges Vasari, né en 151S à Arezzo, mort à Florence en 157J4. Peintre et architecte, son premier titre à la reconnaissance 4e la postérité est un recueil biographique qui a pour titre : Vies des peintres, sculpteurs et architectes illustres (en italien).

îfô CORRESPONDANCE.

pies. Vous ne saviez rien encore le lA janvier; vous avez eu une douzaine de bons jours^ et votre cœur a pu s'épanouir au milieu de tous ces êtres chéris qui vous doivent leur gloire, leur bonheur et la vie. Les liens de la famille sont, de tous les liens, les plus forts et les plus doux : tissus par la nature, consolidés par l'habitude et serrés par la nécessité, quel avantage n'ont-ils pas sur ceux que forme l'amitié! Ces derniers, lorsqu'ils sont anciens, empruntent aux autres un peu de leur force, mais qu'ils me paraissent faibles lorsqu'ils datent de peu d'années ! Ce n'est pas que je l'éprouve, mais c'est que je le crains, sans avoir cependant aucune raison de le craindre. Cette crainte m'a fait attacher de l'importance à ce que vous n'apprissiez pas par moi la douloureuse nouvelle venue de Bétange. On ne me chargeait pas de porter de si tristes paroles, et il me répugnait d'être le premier à les faire entendre. Malgré mes délais, je ne suis pas rassuré. Si l'on vous avait écrit directement le â6 ou même le â7 décembre, vous auriez dû être instruit le lA janvier. Mon appréhension augmente en apprenant de voire bonne mère qu'elle a fait de son côté des réflexions analogues aux miennes, et qu'elle a gardé le plus . jprofond silence. Enfin, si tous mes calculs ont été trompés, vous aurez eu un plus grand nombre d'heures joyeuses et vous compatirez à ma peine. J'aurais tant de plaisir à vous donner de bonnes nouvelles ! Les circonstances ne s'y prêtent point. Vous savez ma politique, et, de quelque manière que les choses tournent, je n'en changerai proba-

blement pas. Vous avez étudié, admiré les monuments des deux grandes époques de l'Italie ; des majestueux débris de la Ville étemelle et les chefsd'œuvre des arts renaissants sur une terre si féconde, voilà de grands sujets de méditation; mais la méditation est tristfe, lorsqu'on voit dans quel état est cette Grèce, qui a fourni à l'Italie des modèles, et dans quel état est l'Italie elle-même. L'invention de la poudre à canon n'a pas été plus funeste à l'armure de pied en cap que la boussole aux beaux-arts; c'est avec du sucre, du café, du coton et des machines à vapeur qu'on échauffe actuellement les imaginations. Les atroces spoliations de Bonaparte ont peut-être été le dernier hommage rendu au génie des anciens temps. Nous allons bientôt savoir ce que diront dans leur Parlement les héros actuels de la politique, de la navigation et du commerce du monde.

Je n'irai à Paris que dans dix jours. Certes, je serai neutre s'il s'élève des orages entre les passions, mais je ne le serai pas si les intérêts des Bourbons et de la France me paraissent compromis. Au surplus, à la manière dont cette session commence^ je crois pouvoir augurer qu'elle sera courte, et je le souhaite.

J'ai besoin de l'économie de la campagne; les temps peuvent devenir durs. On éprouve à Bruxelles ce que vous éprouvez à Naples, où toutefois vous avez raison de maintenir la dignité du

* La session ^taii ouverte d^nis le â8 janyier.

m CORRESPONDANCE.

poste ; partout les dépenses surpassent les prévisions.

Adieu, mes chers amis; je vous aime de tout mon cœur. J'embrasse vos chers enfants..

Le marquis de Rivière a toujours eu le projet

d'aller à Jérusalem, et je serai fort aise s'il vous

voit chemin faisant.

Tout à vous, cher ami.

1190. ^ M. de Serre à sa mère.

Naples, h février 1823.

J'ai reçu, chère maman, vos lettres du 8 et du 13. La première en renfermait une de Desprez, qui me parlait de la mort de M°"® d'Huart. Vous la saviez donc, quoique vous ne m'en ayez rien dit; je comprends la prudence qui vous a fait garder le silence

dans vos premières lettres Depuis quelques

jours Annette va mieux; j'ai pu la faire sortir en voiture et même elle a pu descendre et se promener un peu à pied. J'espère donc qu'avec des ménagements elle se rétablira ; mais cette série de malheurs lui a rendu odieux ce pays-ci

Votre dernière lettre renfermait celle de M™® de ***. L'affaire dans laquelle vous désirez que j'intervienne est fort délicate, d autant que je ne puis

ANNÉE 1833. hl

m'appuyer ni sur la connaissance personnelle que j'aurais de la personne à laquelle il faudrait s'intéresser, n^ sur celle que vous en auriez. Toutefois, je verrai avec la comtesse de la Tour ce qu'il est possible d'essayer. Je connais peu cette dernière dame ; je crois vous avoir déjà écrit qu'elle ne quitte presque pas les enfants du prince \ auxquels elle est attachée.

Je vous envoie une lettre de la mère de M"*® D. Elle, sa fille et la nombreuse famille de celle-ci sont ici fort à plaindre, et il est fort difficile de les aider.

Depuis plusieurs semaines, nous voyons rarement notre beau soleil; les pluies de cet hiver sont extraordinaires. J'ai bien, comme vous, chère maman, mes longues obscurités. Remettons-nous-en à la Providence, qui sait tout éclaircir; elle ne nous empêche pas de souffrir, mais nous donne la force de supporter la souffrance et y met un terme lorsque nous y pensons le moins.

Vous avez maintenant Turmel; faites-lui mes amitiés. Je crains bien que tout ce qu'il verra et entendra n'augmente le dégoût qu'il a eu tant de peine à surmonter.

Mes enfants vont bien

Au revoir, chère maman Je vous embrasse du

meilleur de mon cœur.

Votre tendre fils et meilleur ami.

Donnez, je vous prie, de mes nouvelles àDesprez,

* Le duc de Calabre, prince héréditaire.

en lui faisant mes tendres amitiés. J'attends, pour lui répondre, la lettre qu'il m'annonce.

1191. — Le baron Portai à M. de Serre.

[Février (?) 1833].

Je viens de recevoir, mon ami, la lettre que vous avez eu la bonté de m'adresser le 13 janvier dernier

Votre éloignement, mon ami, est une cause continuelle de regrets, et je m'afflige surtout de ne pouvoir, dans les circonstances actuelles, faire avec vous quelques-unes de ces causeries qui m'ont si bien fait connaître l'étendue et les ressources de votre esprit, la franchise de votre caractère et la loyauté de vos sentiments. Je vois quelquefois nos amis, mais nous causons peu sur le fond des choses. L'esprit de discussion, de vérité, de justice n'est plus nulle part; on repousse des passions par des passions ; de là il suit que je ne suis d'accord avec presque personne et que je passerai bientôt pour un imbécile. Quoi qu'il en soit, il n'est pas en moi de ne pas écouter, de ne pas réfléchir, et surtout de partager le monde en deux parts, disant toujours aux uns : Vous avez raison, et toujours aux autres : Vous avez tort. Vous voyez que je suis toujours un modéré, un ventru^ c'est-à-dire que je suis tou-

ANNÉE 18Sd. J|i8

jours compté parmi la pire espèce des hommes politiques, sinon par la qualité, du moins par la condition, puisque les injures et les coups nous viennent de toutes parts.

J'ai pris le plus sincère intérêt aux chagrins et aux. joies de votre ménage. Des joies et des chagrins, c'est là toute la vie, mon ami ; trop heureux encore quand beaucoup de mal se trouve adouci par quelque bien!

Adieu. Présenta mes hommages à votre aimable et excellente fenune ; embrassez pour moi vos enfants, et recevez une nouvelle assurance de mes sentiments les plus affectueux.

Baron Port al.

Je ne crois pas vous avoir fait part du mariage de ma fille cadette avec M. le comte Gaston d'AudiflEret. Cet estimable jeune homme nous rend tous heureux.

1192. — M. Niebuhr à M. de Serre.

Rome, le 9 février 18S3.

Monsieur le comte,

Je profite d'une occasion parfaitement sûre pour vous envoyer des réflexions sur l'état de l'Angleterre. Vous les accueillerez avec bienveillance; mais je ne les en recommande pas moins à votre indulgence.

Uh CORRESPONDANCE.

J'ai pu m'attribuer une opinion sur ce pays, j'ai pu récuser celle des Anglais, et la juger comme s'il s'agissait de mon propre pays et de l'opinion de mes compatriotes sur son état, car je connais l'Angleterre conune si j'y étais né. On m'en fit apprendre la langue dès la première enfance, et dès l'âge de dix ans je lisais constamment les journaux anglais. Mon père^ m'y envoya pour achever mes études et pour apprendre à connaître la vie active et politique d'un peuple libre, comme pour étudier l'économie rurale, le commerce, l'application de la chimie aux arts, et enfin les finances. Recommandé par lui, qui, peu connu de sa propre nation, était l'objet d'un respect universel en Angleterre, aux hommes les plus éminents de ce pays, j'y fus comme nationalisé; après l'avoir quitté, je m'occupai toujours avec le même intérêt des moindres détails de sa situation, et j'en ai suivi depuis vingt-quatre ans l'histoire morale, politique et financière avec une attention que des événements tels que ceux de

^ Carstcn Niebuhr, né à Ludingworth dans le pays de Hadeln (Hanovre) le 17 mars 1733, appartenait à une famille de paysans aises. £n 1760, il entra au service danois comme lieutenant du gënie. L'année suivante, il fit partie d'une commission chargée par Frëdëric V d'étudier l'Arabie ; il ne revint qu'en 1766 : tous ses compagnons avaient péri. Il fut nomme, en 1768, capitaine du génie, en 1778 conseiller de justice, et en 1808 conseiller d'£tat. 11 mourut le S6 avril 1815. Deux ouvrages contiennent le résultat de ses recherches : Description de ' V Arabie , Voyage dans V Arabie et les pays voisins. Depuis 1803^, il était associé étranger de l'Institut de France. Sa vie a été écrite par son fils.

ANNÉE 18!^3. tô

1806 et de 1813 ont pu rarement affaiblir. Plus j'occupai tous mes loisirs de recherches sur l'histoire des institutions et des lois des peuples de l'antiquité, plus je fus ramené à m'occuper de celle de l'Angleterre, comme de tous les États où les institutions libres du moyeii âge se sont conservées pendant un temps plus ou moins long, et où elles se sont développées en changeant de caractère comme la propriété. Enfin, je me suis plus particulièrement occupé des finances de l'Angleterre dans l'intérêt d'un ouvrage dont j'ai conçu l'idée depuis des années : savoir d'une histoire des finances de tous les États européens depuis la paix de 1783, précédée d'un tableau de leur état à cette époque, et terminée par un tableau des résultats.

Veuillez, monsieur le comte, ne voir dans cette exposition que celle des titres au moyen desquels je me sens en état de discuter, sans présomption, les questions traitées dans le petit mémoire.

Voulant raisonner sur l'avenir, je me suis demandé : Qu'est-ce que tu ferais à la place de M. Canning, avec ses principes et son caractère? Seriez -vous de ceux qui m'accuseraient de lui en attribuer injustement de bien audacieux? Je ne le crois point.

- Des raisonnements faits dans ce système conduisaient toujours à deviner les projets de Napoléon et même ses plans de campagne.

L'Angleterre doit choisir entre deux avenirs. Veut-elle, pourra-t-elle, adopter une politique mâle et vertueuse ? Elle s'occupera de la réforme morale

iS CORRESPONDANCE.

de la société ; elle renoncera au projet de dominer et d'affaiblir le continent de l'Europe, et elle s'en remettra à la Providence quant à l'accroissement de l'Amérique du Nord. Elle pourra déplorer la guerre contre l'Espagne, mais elle ne portera pas un coup mortel à la Restauration en France. Veut-elle braver les plus grands dangers, dans la confiance de les surmonter, et de fonder un empire tel qu'aucune puissance ne pourra l'attaquer? Elle adoptera précisément la marche que j'ai tracée.

Écrivant pour vous, monsieur le comte, je me suis dispensé d'ajouter à mes prophéties les restrictions si telle ou telle chose arrive^ par lesquelles, d'ailleurs, il faut avoir soin de se garantir contre le ridicule, souvent peu mérité, d'avoir prédit des événements, qui ne se réalisent pas. Des accidents imprévus peuvent arrêter M. Canning dans sa marche; moi, je dis seulement qu'il arrivera à des résultats que j'indique si, comme tout porte à le croire, il peut s'avancer sans être retenu.

Avez-vous lu en Allemagne un écrit de Lessing^ qui effraye les âmes pieuses, mais qui n'en est pas moins d'une profonde philosophie : die Erziehung des Menschengeschlechis^f II y a dans cet écrit un mot des plus profonds : « L'enthousiaste, dit-il, et le philosophe ne diffèrent souvent que par l'époque à laquelle,dans l'avenir, ils placent l'accomplissement de leur attente. L'enthousiaste mé-

* Gotthold Lessîng, né en 1729, mort en 1781.

* L'Éducation du genre humain, publiëe en 1780.

ANNÉE 1823. kl

connaît la lenteur de la marche du temps. Un événement qui ne tiendrait pas immédiatement au temps dans lequel il vit serait nul pour lui. » Ne m'attribuez pas la pensée que les défauts qui, selon moi, rongent le principe vital de l'Angleterre, attaqueront son existence de notre temps, ou du vivant de nos enfants. Il y aurait infiniment de développements à ajouter sur l'Irlande et sur d'autres points; mais alors des pages, rapidement esquissées, s'étendraient jusqu'à devenir un livre.

Pendant le peu de semaines que nous resterons encore à Rome, le temps me manquera absolument pour écrire sur l'histoire romaine le mémoire que vous avez bien voulu me démander. Je m'en occuperai aux eaux de Baden. Je vous ai une vive reconnaissance de ce que vous me le demandez. Les ancielis écrivaient pour l'ami auquel ils dédiaient un livre : cela donne des traits marqués à ce qu'on écrit ; cela dispense des précautions d'être mal compris de tel lecteur. C'est pour moi un précieux bonheur que vous compreniez si bien notre langue ; à l'avenir, en écrivant, je croirai parler à vous. Atticus écrivit, à l'usage de Cicéron, un abrégé de l'histoire romaine; pourrais-je ne pas me le rappeler ?

En voilà trop sur ce qui me regarde personnellement; arrivons à l'affaire du cardinal Fesch. Ce prélat a deux collections de tableaux à vendre. L'une, c'est la galerie qui était exposée à Paris, avec quelques tableaux de plus, tels que, par exemple, le Jugement dernier^ du beato Giovanni An-

gelico^ . L'autre consiste dans un très-grand nombre de tableaux qui n'ont pas été dans sa galerie à Paris, et dont, en grande partie, il a fait l'acquisition

plus tard

Il refuse, sous des prétextes, de communiquer le catalogue de la première, que je désignerai sous le nom de sa galerie; mais il déclare vouloir consentir très-volontiers à ce f|u'un connaisseur ou un artiste en compose un pour celui qui traiterait de l'acquisition. Au reste, on doit la connaître très en détail à Paris, où elle a été exposée pendant des années.

Les autres tableaux sont entassés dans des magasins; il est disposé à les vendre, soit collectivement, soit en détail. Mais à l'exception de . ceux qu'il ferait retirer et placer pour être vus, on n'en peut rien voir; je croîs qu'un amateur y trouverait des choses précieuses, mais on ne peut évidemment pas songer à les acquérir en masse.

Pour la galerie, il demande le prix absurde d'un million de piastres. Autrefois, croyant que le roi d'Angleterre l'achèterait, il a demandé 250,000 louis. Je ne garantirais pas qu'il réduisît sa demande assez pour que l'on pût s'arranger avec lui ; mais je suis sûr qu'il se contenterait de beaucoup moins que la somme qu'il m'a nommée.

Il s'entend qu'il veut la somme payée argent comptant; mais, s'il se doutait qu'il fût question de la

* Giovanni da Fiesole, ne à Vicchio (Toscane) en 1837, mort à Rome en li«55. Il entra jeune chez les dominicains de Fiesole ; comme il excellait à peindre les têtes d'anges et' de saints et qu'il ëtait d'une grande piëtë, on l'avait surnomma fra AngelicOy il beato Angelico. -

. ANNÉE 1823. m'

France, il voudrait eu f.rofiter pour ses prétentions personnelles. Dans un long entretien que j'eus avec lui, pour s'excuser sur ce qu'il y a de déshonorant dans la vente d'une collection, il me peignit sa situation. Le Pape lui donne 6,000 piastres par an, et il assure que c'est tout son revenu; il prétend n'avoir point de capitaux (et en effet j 'apprends que des créanciers le pressent). « Mais, lui dis-je, vous avez les reî^enus de l'archevêché de Lyon? — Moi ! repliquat-il, point du tout. Je n'ai pas même été admis à liquider les arriérés qui m'étaient dus en 181A, ni aucune de mes autres créances sur le Trésor de la PYance. On m'a fait répondre que, comme appartenant à la famille, je ne pouvais être admis à rien liquider. »

Or, je ne connais pas ce que votre législation française porte sur ce point; mais il semblerait que, puisqu'on a admis à la liquidation, comme cela a été dit à la Chambre des députés, les appointements dus aux courtisans de Bonaparte pendant les Cent- Jours, il aurait été juste d'admettre, sans distinction des personnes, les créances antérieures à 181 Ji. Et je crois que telle doit être l'opinion de M. de Serre, qui a rappelé à ses collègues qu'il ne fallait pas volera

Le cardinal Fesch n'a pas pu avoir le plus léger soupçon que je songeais à la France en entamant des pourparlers sur l'achatde sa galerie; mais, dès que l'acheteur serait connu ou soupçonné, il renouvellerait ses réclamations. D'un autre côté, en se

* Voyez les Discours de M. de Serre, t. I®', p. 60; comparez

eO CORRESPONDANCE.

montrant équitable envers lui, on pourrait probablement obtenir des conditions beaucoup moins oné*reuses quant au capital.

Au reste, lorsque vous conçûtes la belle idée de dédommager votre patrie des pertes que le musée a essuyées, vous espériez encore fortement que la guerre ne dérangerait pas l'heureux résultat auquel les finances de la France étaient arrivées. Des insensés en ont décidé autrement, et le moindre mal que leur témérité pourra causer, c'est de déranger les finances.

Il y aurait de la niaiserie, si je voulais vous parler de l'impression que m'a faite l'inconcevable faiblesse de M- de Villèle, dont j'avais une idée beaucoup plus favorable, quoique je ne lui aie point pardonné d'avoir établi son ministère aux dépens du vôtre.

Ici la société s'amuse parfaitement pendant le carnaval ; il y a quelque chose d'effroyable dans ces pitoyables amusements au moment où notre existence à tous est mise en problème. Quelle génération méprisable que la nôtre ! J'aime encore mieux les Grecs de Constantinople se disputant sur des querelles théologîques que nos contemporains qui ont besoin de se désennuyer, qui courent au bal au moment d'une crise universelle qui nous apprend à tous de quel temps précieux nous n'avons pas su profiter. Je partage, pour ma part, les sentiments d'un mourant qui se reproche de n'avoir pas bien employé sa vie. Le carême et son silence me sou* lageront.

ANNEE ISSai SI

J'ai acheté pour vous la copie de Leonardo pour 1^ piastres. Elle ^t payée et se trouve eotre ks jBiaias de Palmaroli. Sou trjtvail à vos autres tableaux sera fini dans le courant de la semaine. Alors tout vous sera envoyé ; je payerai, et vous me rembourserez tout daus une somioe.

Je n'ai pas encore pu conduire Wicar chez le marchand de tableaux, ni apprendre ses prix à luimême, ni aller chez le prélat pour le petit Carrache^ Tout se fera cette semaine.

Puisque vous me faites l'honneur de me laisser projeter votre bibliothèque italienne, je vous recommande vivement V Histoire fiorentine de Varchi * , si vous en trouvez un exemplaire complet ; presque tous sont mutilés. Quand j'ai lu cet auteur, j'ai vu qu'on peut être incroyablement détaillé, et cependant attacher fortement l'attention. Il vous fera connaître un grand homme : Ferrucci ; il y en a si peu !

Celui à qui je confie cette lettre est un de mes amis, M. le colonel de Schack, aide de camp du prince royal de Prusse', issu d'une de ces familles delà noblesse militaire qui sont le nerf de la Prusse ; il est un ornement de l'armée et doué de l'esprit le plus juste; son cœur vaut son esprit. Nous sommes intimes amis. Il était chef de l'état-major de l'armée

* Plusieurs peintres ont illustre le nom de Carraclie ; le plus tié\è\ste est Annibal Carrache, n^ â Besogne en 1560, nx>rt â Rome en 1609.

* Benedetto Varchi, poô'te et historien florentin, né en 1502, mort en 1565.

3 Le prince royal, né en 1795, monta sur le trône en 18A0 sous le nom de Frëdëric-Guiilaume IV; il mourut en 1861.

d'York* en 1813 et 181A. Sa santé est déplorable, et je ne suppose pas qu'il puisse avoir le bonheur de se présenter chez vous ; il serait bien digne de vous connaître.

Je vous remercie du fond de mon âme de Tassurance que vous me donnez qu'il vous sera agréable de nous voir à Naples ; je ne vous répéterai pas à ce sujet ce que vous lisez dans mon cœur. Adieu.

NiEBUHB.

J'enverrai vos livres et vos estampes par une autre occasion.

1193. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 11 février 1853.

Je saisis une occasion, chère maman, pour vous donner de nos nouvelles. Annette commence à se porter mieux-

Nous sommes ici tout préoccupés des nouvelles de guerre qui nous sont, ces jours-ci, arrivées de Paris. Quelques personnes veulent encore conserver l'espoir de la paix, mais il est bien faible. Cette perspective et les Chambres doivent mettre tout en mouvement autour de vous. Nous ne pouvons ici que lever les bras au Ciel.

* Le comte Jean-Davîd-Louîs York de Wartenburg, feld-maréchal prussien, né en 1759, mort en 1830.

Nous continuons à trouver de grandes consolations dans nos enfants. Les premiers, avec des caractères très-différents, sont tous trois bons et sensibles. Le petit Fernand commence à prendre de la physionomie, à sourire, à gazouiller; ses yeux bleus semblent déjà avoir quelque expression . Toute cette petite famille, au moins les trois aînés auxquels nous parlons souvent de vous, vous offrent leurs tendres respects ; Annette en fait autant, et moi, je vous embrasse comme la meilleure mère et amie.

Votre bon fils,

H. DE S

Vers le commencement de l'autre mois vous arrivera à Paris M. de Fontenay, notre premier secrétaire d'ambassade, un ain^able homme que vous trouverez aussi causant que voua le désirerez.

1104. — M. de Serre à sa mère.

Napleâ, 18 février 18â3.

J'ai reçu ensemble, chère maman, vos deux bonnes lettres des 2â et 25. Cette dernière parlait du malheur d' Annette Sa santé est un peu remise du choc qu'elle a essuyé, et le temps ici permet de se promener; j'espère donc que mes soins la

Ùk CORRESPON'DANCE.

rétabliront et Taideront à soutenir ses chagrins Nous nous proposons toujours d'aller, cet été, aux eaux qui sont tout près d'ici.

C'est après-demain que nous faisons en grande pompe le baptême de Femand.

Vous avez maintenant la Boulaye et Tunnel; faites-leur mes amitiés. Épargnez-vous les sévérités du carême : Dieu vous a imposé assez de peines et de privations ; vous aurez bien mérité en les supportant avec résignation. Comme vous, je vois trouble sur notre réunion ; mais ce n'est pas la première fois que la Providence fait sortir la lumière de l'obscurité.

Au revoir, chère maman; je suis arriéré aujourd'hui, ayant eu beaucoup à écrire pour le courrier. Je n'ai que le temps de vous embrasser de toute ma force. Je vous sais gré de lire M""® de Sévigné: elle n'a pas mieux aimé que vous.

Votre bon fils et meilleur ami,

H. DE S

1195 — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, 19 feVrîer 1823.

Je réponds, eher ami, à vos lettres de^ 17 et 38 du mois dernier. Je n'ai quitté ma solitude que le 12 de celui-ci,. et déjà je la regrette. Je suis arrivé

ANNÉE 18â3« 66

trop tôt, quoique je sois arrivé fort tard. La discus-» 4Biioa dans les bureaux offre peu d'intérêt; oh y vient avec des opinions et des nominations faites. Si la majorité demeure assez unie pour que les rapports ne se fassent pas attendre, notre session sera courte, et c'est le seul avantage à tirer de l'état actuel des choses. Toutefois, je m'explique difficilement com* ment, avec tant de bonne volonté apparente et Tintentioii de suivre M- de Villèle tête baissée (c'est ainsi qu'on s'exprime), on débute par une désapprobation à peu près unanime de la loi relative à la dotation de la Chambre des pairs. L'adresse, quoique fort contestée par MM . de la Bourdonnaîe et de Lalot, a passé à un si grand nombre de suffrages qu'on devait mieux augurer des propositions subséquentes ^ Peut-être la dotation de la Chambre des pairs a-t-elle pour déplaire quelque chose de spécial qui ne s'étendra pas au reste. J'ignore si, malgré l'anathème dont tous les bureaux ont frappé cette loi qui n'est pas complète, mais que je trouve raisonnable, M. de Villèle en soutiendra le débat. S'il s'y détermine, elle sera votée*. Il a perdu une partie de ses forces, mais je crois qu'il en conserve assez pour venir à bout de la session. Vous avez bien raison de désirer qu'il y ait enfin de la stabi-

* L'adresse fut votëe par 902 voix contre 93. — Voyez l'Histoire da gouvernement parlementaire y par M. de Hauranne, t. VII, p. «71-376.

* Tous les partît tteeueillivent mal céitô prùpù(^\Û€m ; on n'en fit pas même le rapport. — Voyez V Histoire de la ResiaaretUon, par M. de Viel-Castel, t. XII, p. 133-13A.

lité dans notre gouvernement. Ce vœu est celui de tous les gens raisonnables, et, si vous y joignez la difficulté de trouver à nos ministres des successeurs influents, vous concevrez qu'ils ont, pour garder leurs places, toutes les chances que vous leur souhaitez. La santé de M. Corbière ne me paraît pas assez mauvaise pour l'éloigner des affaires, et tous les autres sont pleins de vigueur. Je n'ai encore vu que MM. de Chateaubriand et de Clermont- Tonnerre; celui-ci m'a demandé de vos nouvelles; l'autre était tellement entouré que je n'ai pu lui faire que la révérence. Au premier aperçu, je trouve que vous êtes mieux au dehors qu'au dedans et mieux, infiniment mieux, à Naples qu'ailleurs. C'est aussi l'opinion de ceux qui vous sont sincèrement dévoués. 11 est fort question de M. Jules de Polignac pour Londres, et M. de Caraman restera à Vienne. M. du Cherray aura tout le temps pour se décider ; rien ne presse.

J'ai cherché M. de laFerronnays sans le rencontrer; il part ou il est parti pour la Russie. Rayneval n'est point encore arrivé.

Dans la Chambre et hors la Chambre, les plus solides de vos amis et de vos anciens collègues désirent qu'on les rappelle à votre souvenir. 11 en est de même de la marquise de Rivière, chez laquelle j'ai passé hier ma soirée, et qui ne croit point au pèlerinage dont vous m'avez parlé. Son mari^ actuellement seul capitaine des gardes de S. A. H . Monsieur, trouve à peine, dans le cours de la journée, quelques instants pour voir sa famille.

Desprez se dispose à partir comme chef d'étatmajor du maréchal Moncey ^ . Toute cette famille' vous dit mille choses tendres.

Votre excellente mère est en bonne santé ; elle est commodément et gaiement dans son nouveau logement. Je la verrai souvent.

J'embrasse tous vos chers enfants, et deux fois ma petite Marie.

Enfin vous avez reçu cette déplorable nouvelle. Vos consolations seront efficaces, cher ami; elles étaient bien nécessaires. Répétez à votre chère Jemme que j'ai mesuré et partagé sa douleur. Courage, patience, et aimons-nous.

1196. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, 21 février 1823.

Je saisis, mon cher monsieur, l'occasion d'un officier français pour vous remercier de vos deux dernières lettres et des envois qui les accompagnaient.

* Le maréchal Moncey, d^sîgn^ par Louis XVUI pour commander en chef le A® corps de Vsrmée des Pyrëne'es, avait d'abord dëclinë cet honneur, s'excusant sur son âge (il avait prés de soixantedix ans). Le Roi insista et lui dit : « Allez, monsieur le duc de Conegliano, et signez vos ordres et vos proclamations du nom de Moncey : je suis sûr du succès. >» Le maréchal s'était dëjà fait connaître aux Espagnols sous la République et sous l'Empire. — Voyez l'Eloge historique du maréchal Moncey, par L.-J.-G. Chénier. Paris, I8A8, p. 93.

Votre travail sur l'Angleterre m'a causé autant d'admiration que de reconnaissance. Mon ignorance aura bien des questions encore à vous faire ; je les ajourne jusqu'au moment de votre arrivée ici. Si jamais je dois rentrer dans la carrière, je vous aurai l'obligation de beaucoup de lumières nouvelles et d'idées utiles à mon pays. J'ai aussi reçu les livres et les estampes ; celle du Pape estbelle et ressemblante. La petite, dont vous régalez mes enfants, est tout à fait angélique. J'aurais regret que vous ne trouvassiez rien de Michel- Anâ:e.

M. de Schultz ne m'a rien communiqué de la note dont vous me parlez ; il a même dit n'avoir rien reçu à une personne par qui je lui ai fait parler indirectement. Vous jugerez jusqu'à quel degré il peut être utile que vous satisfassiez ma curiosité sur cet article. Vous ne m'aviez rien écrit précédemment de la tentative faite à Munich ; j'en ignore les détails. Nous entrons dans une triste époque, et l'on aperçoit aussi peu de traces de sagesse que de vertu.

Vous avez bien présumé que je ne penserais plus guère aux galeries. Ce n'est pas que je sois étonné de ce qui se passe ; ces hommes se montrent tels que je les connaissais. Mais, lors même qu'on n'en espère plus rien, on répugne à condaminer jusqu'à ce que le délit soit consommé. Sur ce point aussi, je remets tous développements au jour où je vous ■ verrai.

Ce ridicule prélat^ qui a ce joli petit Carrache, m'a encore écrit; je ne vous en parlerais pas s'il ne s'avisait de me dire, je ne sais pourquoi, que la

santé du cardinal Consalvi ne se rétablît pas. Ce bon cardinal a témoigné à ma femme et à moi un intérêt dont nous avons été fort touchés; et, comme il nous est revenu d'ailleurs qu'il n'était pas bien, nous vous serons obligés de nous dire au juste ce qui en est.

Votre brave colonel de Schack est bien malade ; le médecin espère cependant pour lui des eaux d'Ischia, où je croîs vous avoir écrit que je comptais ■conduire ma femme cet été.

Je ne m'attends à aucun changement dans ma position ; il y aurait quelque mauvaise grâce à me l'enlever, et l'on ne se soucie pas de me ramener sur le terrain. D'un autre côté, je ne pense pas qu'on osât me donner une situation plus active.

Au revoir, mon cher monsieur; j'espère que votre prochaine lettre m'en annoncera le moment. Prenez, je vous prie, vos arrangements pour que votre séjour ici ne soit pas trop court. Au revoir ; croyez à la sincère amitié dé votre dévoué

H. DE Serre.

1197. — M. de la Boulaye à M™® de Serre.

Paris, 32 février 18â3.

Je ne sais par quelle fatalité il arrive, madame et bonne amie, que votre petite lettre du 17 janvier dernier, pochetée apparemment par ceux qui en étaient porteurs, ne m'a été remise qu'hier. Les communications d'un bout de l'Europe à l'autre vont encore assez régulièrement leur train lorsqu'elles n'ont pour objet que le sucre, le café, les étoffes; mais elles sont fort harcelées lorsqu'on sort de ce cercle. A moins de courriers extraordinaires, qui ne sont pas eux-mêmes sans inconvénients, tout ce qu'on dit de l'Italie est épluché par deux ou trois cabinets étrangers, indépendamment du nôtre. Les comités directeurs sont de plus d'une espèce et se multiplient tous les jours. Je profite de M. Samson, qui doii partir cette nuit, pour écrire à votre cher mari et pour vous donner de mes nouvelles. Je réserve la politique pour monsieur; nous allons causer ensemble d'affaires de famille.

Sauf la naissance de Fernand, vous avez été bien malheureuse, bien éprouvée dans vos plus vives affections depuis que vous avez quitté la France. Certain, comme je l'étais, de la force de votre attachement pour votre mère, je n'ai pas songé sans effroi aux douleurs que sa perte vous ferait éprouver. Le Ciel

VOUS a ramené le seul consolateur efficace lorsque vous aviez un si grand besoin de consolation. Ne revenons plus sur ce triste sujet.

Armez-vous de courage et, entourée, comme vous l'êtes, d'un excellent mari, de charmants enfants, de bons parents, détournez autant que vous le pourrez vos regards du passé, portez-les sur l'avenir, et que vos trop justes regrets soient adoucis par vos espérances. Cherchez le bonheur dans ce qui vous reste de votre double famille. Les circonstances, en troublant de plus en plus l'extérieur, nous pressent chaque jour davantage de nous replier sur nousmêmes. Mais deux choses sont indispensables pour jouir de la paix intérieure, l'une de ne pas se bercer ^'illusions, l'autre de régler économiquement ses dépenses.

J'embrasse de tout mon cœur ma filleule et vos autres enfants. Je vous félicite de l'heureux succès de la vaccine de Fernand. Mille bonnes amitiés et mille remercîments pour Eugène, Victor et M. Riboulet

Les vues de l'éruption me sont parvenues, et je vous en rends grâxîe.

Rien ne se dispose de manière à nous rapprocher. J'ai l'âme triste, le séjour de Paris m'est presque insupportable. Prenons patience et comptons de part et d'autre sur la plus tendre et la plus constante

amitié.

est CORRESPONDANCE

1198. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, le ^ février 18â3.

J'ai reçu, cher ami, votre n° 5 du ii de ce mois. Mon n"^ 5 vous a été expédié le 19 par les Affaires étrangères. Les Rothschild sont fort occupés de leurs affaires de Paris et ne se disposent point à metti*e des courriers sur les chemins. M. Samson doit partir cette nuit: j'en profite.

Nous sommes mal. Cette guerre d'Espagne mécontente et tourmente presque tout le monde : l'opinion sans explosion est presque unanime en France ; elle est unanime et bruyante en Angleterre. Si les Espagnols ne gâtent pas leurs affiaires par des crimes, ils ne tarderont pas à être soutenus. On m'a dit hier qu'ils venaient d'égorger des prisonniers à Valence.

Nos ministres ont beaucoup de peine à s'accorder : d'une part Villèle, Corbière, Clermont; de l'autre Chateaubriand, Bellune, Peyronnet. Lauriston marche, en ce moment, avec les trois premiers. Avant-hier, le dissentiment était grand; hier, on a tout replâtré. Cela ne durera pas. M. de Villèle et M. de Chateaubriand ne sympathiseront pas. La Bourdonnaîe et Lalot ne paraissent pas suivis; mais je vois autour d'eux une foule d'hommes qui déserteront le parti de Villèle dès qu'il y aura

chance de succès pour ses antagonistes, Hyde de Neuville» Vaublanc, Donnadieu, etc., etc. Nous sommes donc menacés d'un ministère beaucoup plus vif. M. le duc de Lévis est en candidature réglée dans notre salle des conférences pour le ministère des Finances. En attendant qu'il perde ses amis, Villèle perd tous les jours (juelque chose de sa réputation. Les étrangers eux-mêmes lui demandent compte de cette singulière assertion qu'îZ fallait combattre la Réirolution au Midi on la défendre au Nord*.

11 y a maintenant en France odeur de contre-révolution, et cela porte au nez des Anglais. Ils s'aperçoivent que la politique de la seconde alliance ne tend qu'à faire d'eux un peuple d'excommuniés.

Nos finances, si brillantes il y a quelques mois, ne tarderont pas à pâlir. Ce n'est pas avec 100 mil-

^ Voici, selon M. de Neuville, les paroles prononcées par M. de Villéle dans la discussion de l'adresse (8 février) : k Gomment les orateurs auxquels je réponds n'ont- ils pas vu que, dans leur système, nous perdions, comme dans celui du discours du Roi, les avantages de la paix et que nous courions toutes les chances de la guerre, avec ce seul changement que, au lieu de la faire du côté des Pyrénées, c'est sur les bords du Rhin qu'il faudrait la faire, n {Notice historique, p. 97.) Après avoir cité les paroles qui précèdent, M. de Viel-Castel ajoute : « Telles furent les expressions . de M. de Villéle au dire de ses apologistes. Suivant une autre version, il aurait affirmé que la France se trouvait dans l'alternative de combattre contre la Révolution aux Pyrénées ou pour la Révolution sur les bords du Rhin. Ce discours, prononcé en comité secret, n'ayant jamais été publié officiellement, il est difficile d^

faire un choix entre ces deux versions » {Histoire de la Res^

tauratioriy t. XII, p. 117.) — Comparez V Histoire du gouvernement parlementmref par M. de Hauranne, t. VII, p. â7S.

lions qu'on fera la guerre dans un pays où il faudra payer tout et tout le monde. L'Espagne ne subvenait à ses dépenses qu'avec le produit de ses mines, qu'elle n'a plus, et, depuis qu'elle est privée de ses fonds de terre, nous l'avons dépouillée de son mobilier.

Après avoir tant crié contre la dette flottante, nous allons la rétablir sur une bien plus grande échelle. Nos rentes sont si bien fondées et si vivaces qu'elles lutteront longtemps contre nos fautes.

Le prince de Talleyrand est ouvertement à la tête de l'opposition. J'ai dîné hier chez lui avec les Soult, les Jourdan^ Maison, Clausel, Sébastian!, Mole, duc de Broglie, Guizot, Laffitte, Casimir Périer, etc., etc., et tous les littérateurs ardents. Roy était de ce dîner et ne se trouvait pas tout à fait à son aise. Nous nous sommes renseignés. Le prince passe toutes ses soirées en pareille compagnie, et,

* Jean-Baptîste Jourdan, né à Limoges le 20 avril 1762, était le fils d'un habile chirurgien. Simple soldat de 1778 à 178A, il fit la campagne d'Amérique, puis quitta le service et s'établit mercier •dans sa ville natale. Il fut nomm^, en 1792, commandant d'un bataillon de volontaires, en 1793 gênerai de division, en 179J!» gëne'ral de l'armëe de Sambre-et-Meuse : il fut plusieurs fois victorieux, notamment à Fleurus. Maréchal d'Empire en 180/t, il accompagna le roi Joseph à Naples et à Madrid; il le guida de ses conseils. En ISl/i, Louis XVIII lui laissa le commandement de la 15® division militaire (Rouen), le crëa chevalier de Saint-Louis et lui donna le titre de comte. Pendant les Cenfc-Jours, le marëchal commanda la 6® division (Besançon) et reçut la pairie. En 1816, il devint gouverneur de la 7® division (Grenoble), mais il ne rentra à la Chambre des pairs que le 5 mars 1819. Commissaire provisoire aux AflTaires étrangères du 3 au 11 août 1830, gouverneur des Invalides aussitôt après, il mourut à Paris le 23 novembre

comme rien n'est moins mystérieux, vous voyez qu'il a brûlé ses vaisseaux.

Le Conseil d'État est surmené par votre succès* seur : les anciens ne sont pas contents ; les nouveaux trouvent cela tout simple.

Notre centre gémit tout haut ou tout bas, selon le plus ou moins de dépendance. Il est peu nombreux.

Je suis fort aise que vous ne soyez point ici, cher ami ; il n'y a rien à faire. Il paraît que M. de Polignac ira à Londres. M. de Caraman restera à Vienne. Vous ne seriez pas bien avec M. de Metternich ; c'est mon avis, c'est celui de M. Pasquier, . que je préviens de l'occasion qui se présente, aiîn qu'il vous écrive. Vous êtes mieux à Naples que partout ailleurs ; soutenez-y noblesse, mais ne vous piquez pas de grande représentation . Les Affaires étrangères sont obérées : lorsqu'il s'agit d'argent, on y a l'oreille fort dure. Je crois que M. de Chateaubriand vous apprécie ; je suis sûr qu'il s'explique sur votre compte en bons termes ; mais qui peut répondre de la durée de M. de Chateaubriand ou de tout autre ?

Desprez sera décidément chef d'état-major du maréchal Moncey.

Nos débats seront violents.

Il y a eu hier 21 , dans le Constitutionnel, un article de Salvandy que vous remarquerez, et qui fait assez de bruit. Je joins ici im petit écrit de M. la Beaumelle fils^ sur la guerre d'Espagne.

* Victor- Laurent-Suzanne- Moïse Langliviel de la Beaumelle, nâ V. 5

Restez à Naples, consolez votre chère femme, caressez et élevez vos enfants. Nous n'avon§ avons offrir ici ni gloire ni sûreté : le mal est grand et grandit tous les jours.

Je vous embrasse de tout mon cœur ; à vous pour

la vie.

P.- S. Voici, cher ami, la lettre de M. Pasquier. M. de Chateaubriand a, dit-on, sacrifié son discours à sa réconciliation avec M. de Villèle.

1199. -^ Le baron Pasquier à M. de Serre.

Paris, 23 février 18â3.

Voici, mon cher ami, la première occasion qui m'ait été offerte de vous écrire commodément depuis mon retour ici. C'est M. Froc qui me la procure, et je me hâte d'en profiter; ce n'est pas

à Ndgaréde (AriiJge) le 21 septembre 1773. 11 fît les campagnes de 1793 et 179li, d'abord comme simple dragon, puis comme officier du gënîe. Peu après il quitta la carrière militaire pour raisons de santë. En 1808, il s'attacha au roi Joseph, qui le nomma chef de bataillon. 11 fit la campagne de 1815 sous le g^n^ral Gérard. Mis en non-activitë, il s'occupa de lettres et de sciences : il publia, en 18S3, une brochure intitulëe : De l'excellence de la guerre avec V Espagne. Il passa ensuite au service ds don Pedro en qualité de colonel du génie, et mourut à Rio -de -Janeiro le 29 mai 1831. Il était fils de Laurent de la Beaumelle, si connu par ses démêlés aveô Voltaire.

qu'en vérité une correspondance sincère ne soit un bien triste devoir à remplir dans la position où nous nous trouvons Les journaux doivent à eux seuls vous donner quelque idée de la confusion qui règne au milieu de nous, mais cette idée ne peut être que bien faible auprès de la réalité. Je suis vieux de toutes manières, mais je le suis surtout par une beaucoup trop longue expérience de nos désordres politiques ; eh bien ! je suis forcé de dire que je n'ai mémoire d'aucune circonstance où ces désordres m'aient paru aussi inextricables, où l'issue n'en ait paru plus impossible à prévoir. Nous marchons sans que personne sache ni puisse savoir où l'on va. Ceux qui dirigent la machine du gouvernement sont poussés par une petite troupe d'autant plus téméraire que leur cécité est plus complète. A côté de cette petite troupe en est une autre peut-être plus nombreuse, qui affecte de gémir et qui se ré-, jouit de toutes les chances de bouleversement que l'autre accumule chaque jour, et derrière ces deux bandes insensées se trouve placé le pauvre pays, et nous tous ses amis sincères qui gémissons, qui levons les bras au Ciel et qui ne nous voyons aucun moyen de rien faire. La guerre peut être regardée comme inévitable, et pas un sur mille ne la veut en France. M. de Villèle, qui la voulait moins que personne, l'a cependant autant provoquée qu'il se puisse dans les comités secrets des deux Chambres pour l'adresse. Il a eu l'incroyable imprudence de dire qu'il la fallait faire sur les Pyrénées pour n'être pas obligé de la faire sur le Rhin. Les

Chambres redoutent cette guerre par-dessus tout, et une énorme majorité a l'air de la voter avec passion ; le duc d'Angoulême en gémit hautement et il va commander l'armée; sur dix généraux qui partent, neuf crient à la folie, un seul sollicite de partir. Que dire et que faire au travers d'un tel torrent d'inconséquences? A côté de cela, tout ce que nous avions prévu dans nos conversations à Rome sur la conduite de l'Angleterre se produit et se manifeste. Dans ce pays, le seul au monde où ce qu'on appelle l'opinion publique règne, elle éclate avec une force horriblement menaçante. L'opposition se réunit avec le ministère, ce qui est le symptôme précurseur des grandes résolutions nationales. Ces résolutions peuvent être d'autant plus graves que nous avons la folie, dans tout ce que nous mettons au jour contre l'Espagne, à commencer par le discours du trône, de faire de cette affaire une guerre de religion et de principes, et, sous ces deux rapports, nous blessons l'Angleterre dans les deux points constitutifs de son existence ; ajoutez à cela la haine qui se fomente entre elle et la Russie, et voyez que d'éléments pour embraser le monde, pour bouleverser l'Europe tout de nouveau ! Eh bien ! en présence d'orages si menaçants, nos hommes d'État ne pensent qu'à se disputer les lambeaux du pouvoir, à s'arracher mutuellement l'ombre du pouvoir qui leur reste encore. MM. de Villèle et de Chateaubriand sont en présence l'un de l'autre ; il y a deux jours ils paraissaient irrévocablement brouillés; hier on les disait, sinon raccommodés, du moins rà-

patries. Cependant il est bien difficile que d'ici à peu de temps l'un ne l'emporte pas sur l'autre. M. de Villèle a encore pour lui le Roi; mais l'autre a Monsieur^ toute la Cour et la partie remuante, agissante, bouleversante du parti royaliste. M. de Villèle aurait pu avoir pour lui tout le pays ; mais ses tergiversations, ses compositions toujours plus faibles lui ont fait perdre tout crédit et toute considération ; il va certainemeut être attaqué demain avec une horrible violence dans la discussion qui s'ouvre sur les 100 millions demandés pour la guerre. L'extrême droite, MM. de la Bourdonnaie et de Lalot à la tête, l'accuseront de trahison dans sa manière de vouloir et de préparer la guerre ; l'autre opposition lui reprochera de livrer et de compromettre tous les intérêts de la France, et il sera à peu près seul pour se défendre. Je ne connais qu'un seul homme qui ose clairement se réjouir dans tout ceci, c'est M. de Talleyrand: il y voit des chances pour revenir à la tête des affaires, et effectivement il y en a à présent pour lui. M. Mole est à la tête de ceux qui se groupent autour de lui ; sa faible ambition s'appuie sur celle plus robuste du vieil acteur. Mon Dieu! qu'ils arrivent, si cela n'est pas par quelque trop rude catastrophe, qu'ils gouvernent, s'ils ont en effet le bras assez robuste pour soutenir un tel fardeau; s'ils veulent sincèrement ce que nous voulons tous, la dynastie avec une honnête liberté, je leur donne tous mes suffrages ; maïs, hélas! j'ai besoin de voir pour croire à présent et pour meconfier. Ce tableau est bien triste, mon ami ;

quoique court, il est significatif; vous pouvez y avoir confiance; je voudrais pouvoir le nourrir de plus de détails, mais le temps me manque, M. Froe m'ayant fait dire qu'il lui fallait ma lettre avant neuf heures du matin. Tous nos amis. Laine, Portai, Mounier, etc, voient et pensent comme moi; nous pensons souvent à vous, et c'est en vous souhaitant d'être loin d'un tel spectacle. Tenez-vous dans cet éloignement le plus que vous pourrez. Je ne vous souhaite aucun changement, vous n'y auriez rien à gagner. On a dit un moment que M. de Chateaubriand avait envie de vous envoyer à Vienne ou à Londres; au fond, je ne crois pas qu'il le puisse: il a autour de lui des gens à satisfaire et qui prétendent à ces deux postes {nota : je ne le crois pas en mesure d'oser rien changer à Vienne), et, quant à vous, vous y trouveriez grande occasion de surcroît de dépenses et par conséquent de ruine, et puis vous vous trouveriez engagé malgré vous à soutenir et à produire des systèmes de politique qui ne peuvent être vôtres et dont la responsabilité peut être terrible un jour. En tout ce qui dépendra de vous, tenezvous donc comme vous êtes et remerciez le Ciel de vous avoir placé dans ce beau coin du monde.

Veuillez me rappeler au souvenir de M™® de Serre en lui offrant l'hommage de mon dévouement le plus sincère. Je vous prie aussi de dire à M. de Fontenay tout ce que vous pourrez dire de plus aimable ; je lui souhaite comme à vous de rester où il est et' d'y rester avec vous. J'ai entendu parler pour lui des bords de la Neva ; ce sera sans doute un avan-

cément, mais le voyage est bien long et le climat bien rude, surtout après celui de Naples. Parlez de moi aussi à M. de Belle val, que j'aime beaucoup.

Adieu, mon ami ; croyez par-dessus tout à mon attachement le plus dévoué.

Pasquier.

Rayneval n'est point encore arrivé. Ses amis l'attendent avec impatience. •

1200.— M. de Serre à sa mère.

Naples, 25 février 1823.

J'ai reçu, chère maman, vos deux lettres du 2 de ce mois. Annette est profondément touchée de la part que vous prenez à sa douleur, qui est toujours bien vive ; sa santé s'améliore cependant un peu

L'idée que vous avez maintenant la Boulaye et Tunnel me sourifbeaucoup. Je vous engage fortement à accepter l'invitation du premier pour aller en été àAy. C'est un charmant manoir dans la position la plus saine et la plus riante, avec un bon voisinage.

D'ici là, continuez avons bien ménager. Je serai en mesure pour toute élection prochaine, et dans un an je prévois que j'aurai le terrain qui jusqu'ici me manquait; je dis un an, deux au plus.

Dans la lettre que m'écrivait Desprez il pensait encore qu'on le laissait à son École. Un journal le désigne comme chef d'état-major du corps de Lauriston . Sa femme est pleine de courage, mais le courage n'empêche pas de souffrir d'une telle absence.

Dites, je vous prie, à M. Prévost que je prends

part^ et que je suis bien reconnaissant de ses

bons soins.

Nos petits enfants continuent à bien aller. Cette suite d'afflictions et de deuils nous a fait beaucoup vivre entre nous, et c'est tout avantage. Quelques chagrins qu'on ait, ces petits êtres y mêlent toujours un peu de la joie de leur âge. Fernand a été baptisé jeudi avec une grande pompe. Le Roi a fait remettre à ma femme son portrait dans un riche médaillon de fort beaux diamants. Le deuil a été suspendu ce jour-là.

Le frère de ma femme, Victor^, est parti pour rejoindre l'armée; c'estencore un sujet d'inquiétudes.

Au revoir, chère maman Eugène et M. de

Saint-Mauris vous remercielit de penser à eux ; tous deux ont un grand fonds de bonnes qualités et ont pris toute leur part des peines communes.

Au revoir encore, chère maman et excellente amie ; nous vous embrassons tendrement et, plus que personne, votre bon fils,

H. DE S

* Passage devenu illisible.

«Voyezt. III, p. 518.

1201, — M. Niebuhr à M. de Serre.

Rome, 2ô février 1823.

Monsieur le comte,

J'ai eu l'extrême plaisir de recevoir la lettre que TOUS avez confiée au voyageur.

J'ai fait connaître à M. le cardinal Consalvi que vous désiriez être informé de l'état de sa santé. Votre intérêt lui a causé le plus sensible plaisir, et il vous en remercie particulièrement. Hélas! je n'ai point de nouvelles rassurantes à vous donner. Les symptômes de son mal deviennent de plus en plus compliqués et alarmants. Ce ne sont plus seulement des étouffements et cette douleur locale in der Herzgrube* dont il souffre. Depuis quatre jours il éprouve des vomissements spasmodîques : la jambe gauche, jusqu'à la cuisse, s'est enflée, et il y sent des douleurs aiguës, de sorte que ce matin il a pu à peine faire quelques pas, soutenu par deux personnes. Ce qui m'alarme le plus, c'est qu'il voit double, et qu'il croit apercevoir devant ses yeux des draps noirs : ce qui, pour peu qu'on soit superstitieux, fait songer aux obsèques. Son médecin jouit d'une réputation peu méritée d'érudition ; c'est un homme de la trempe des médecins de Molière : il

* Le creux de l'estomac (rëpîgastre).

Ih CORRESPONDANCE.

s'est mîs dans l'esprit que le mal consiste dans une dilatation du cœur, et cependant il ose soutenir qu'elle ne serait pas léthale. J'ignore comment il en raisonne depuis que, pendant ces quatre derniers jours, des symptômes aussi extraordinaires se sont manifestés. Il me paraît démontré que le mal a son siège dans l'œsophage, et que les nerfs du ganglion sont attaqués. J'ignore si vous permettez de croire au magnétisme animal, mais moi, j'y crois; et je crois que, si une guérison est possible, il faudrait la chercher dans ce remède. Les inquiétudes pour la précieuse vie de M. le cardinal deviennent générales, et l'opinion publique désigne, pour lui succéder, des noms qui inspirent frayeur : des bigots hypocrites ou du moins stupides.

Vous lirez dans le Diario la très-remarquable correspondance avec l'Espagne; j'espère que vous serez content de M. le nonce, pour lequel je professe la plus haute vénération.

J'ai lu avec effroi les discours du Parlement d'Angleterre. Je regrette de n'avoir pas pris de notes des numéros de VEspeciador (feuille à laquelle alors travaillait M. San-Miguel*), dans lesquels, l'année passée, Sa Majesté Britannique, maintenant l'alliée de M. San-Miguel, fut accusée d'avoir empoisonné sa fille, sa femme et Napoléon. .

* Don Evarîste San-Mîguel, né en 1780 dans les Asluries. Il porta les armes contre Napoléon et fut membre des Cortés à partir de 181S. En 18S0, il se joignît à Riego et reçut, en 185^, le portefeuille des Affaires étrangères. Chef de l'état-major de Mina en 18â3, il fut percé de plusieurs coups de lance à Tafiaire de

ANNÉE 18âa 75

Je frémis en pensant à l'avenir. Les insensés nous ont conduits au point d'avoir mis l'Angleterre et le ministère anglais à la tête des révolutionnaires. Il y a des ministres qui devraient suivre l'exemple que leur a donné lord Londonderry, dont, par parenthèse, nous avons ici le frère, tellement malade d'esprit qu'il finira infailliblement comme son aîné.

On m'assure que la mission de lord Fitzroy Somerset, dans laquelle il a échoué, portait sur l'occupation de l'île de Cuba. Si l'on avait eu ce résultat, auquel on ne s'attendait aucunement, quatre jours plus tôt, bien des choses n'auraient pas été dites.

Il me tarde de vous voir, monsieur le comte, et de vous parler à une époque où l'on a plus que jamais le besoin d'épancher son cœur.

Je ne connais rien de plus tragique que les regrets qu'inspirent des grandes actions auxquelles on a sacrifié les sentiments les plus chers. Tels étaient les regrets de Timoléon, après les reproches de sa mère et lorsqu'il vit que, délivrés du tyran, les Corinthiens n'étaient pas dignes d'être libres ^ Je prie

Trameced (8 octobre) et tomba entre les mains du gëne'ral Pëcheux, qui refusa de le livrer aux royalistes espagnols. 11 s'expatria quelque temps après, et ne revint qu'en 183ii. Depuis cette ëpoque, il se voua au service des reines Christine et Isabelle et exerça les plus hautes fonctions. Il est mort en 186S.

* Timolëon, général corinthien, né vers hl^ avant Jësus-Christ. Comme son frère Timophanes aspirait ouvertement à la tyrannie, il se rendit auprès de lui accompagné de deux autres personnes, et ils s'efforcèrent de réveiller en son cœur l'amour de la patrie ; mais il leur répondit d'abord en riant, puis en se fâ-

Dieu de vous préserver de semblables regrets pour avoir changé la loi des élections ou la déplorable majorité qui enfin en est résultée.

Palmaroli a achevé les tableaux qu'il avait, à l'exception de la copie de Leonardo : il promet celle-ci en quinze jours, et alors tout sera envoyé ensemble.

J'aime à me persuader que je pourrai rester un mois àNaples, où je voudrais entreprendre la collation d'un manuscrit.

Conservez-moi, monsieur le comte, votre amitié: c'est l'avantage le plus précieux que j'aie acquis depuis que mes jours de bonheur sont passés ; je vous serai à jamais dévoué avec toute l'énergie dont mon cœur est capable.

NlEBmiR.

chant: « Quoy voyant Timoleon se retira un peu à Tescart, et se couvrant le visage se prit à plorer, et cependant les deux autres,

desguainans leurs espees, occirent Timophanes en la place

Parquoy il prit alors resolution de vivre aux champs en solitude et quiter de tout poinct l'entremise du gouvernement des affaires publiques. » (Plutarque ; traduction d'Amyot. Lausanne, MCLXXI.)

1202. ~ M. de Serre à sa mère.

Naples, 27 février 1823.

Chère maman ,

Je donne seulement quelques lignes d'introduction près de vous au chevalier de Fonten^ay, notre premier secrétaire d'ambassade, qui se rend à Paris, parce que probablement mes prochaines lettres vous arriveront encore avant lui. Il nous a donné beaucoup de preuves d'attachement et causera avec vous, tant que vous le désirerez, de vos enfants et petits-enfants.

Je vous embrasse au nom de tous, chère maman, mais particulièrement au mien.

Votre bon fils et meilleur ami,

H. DE S

1203.— M. de Serre à U. Niebuhr.

Naples, 28 février 1823.

Je VOUS écris, mon cher monsieur, par M. de Fontenay, notre premier secrétaire d'ambassade, qui se rend en France. J'ai reçu votre lettre du 23. Je suis

profondément affligé du danger qui menace M. le cardinal Consalvî; c'est une calamité de plus dont le monde est menacé. Le malheur commence à se montrer de partout : il semble que la mesure de nos :erreurs soit comblée et que les derniers jour accordés à la résipiscence se soient écoulés. Je ne connais pas le magnétisme. Je sais comme tout le monde qu'on y a mêlé beaucoup de charlatanerîe, mais j'ignore si quelque vérité, encore moins si quelque moyen curatif est caché là-dessous. Je crois en général peu aux médecins.

Je chercherai le Diario, que notre nonce ici doit avoir. Il serait digne de M. le cardinal de penser lui-même à son successeur ; et pourquoi pas ce nonce qui revient d'Espagne et qui a montré tant de fermeté et de sagesse à la fois ?

Je partage vos tristesses et vos alarmes ; je vous remercie des divers indices que vous me transmettez et vous prie d'en saisir toutes les occasions. J'ajourne mes réflexions au jour désiré où nous nous reverrons. Je suis avec une tendre amitié votre

dévoué

H. DE Serre.

Que pensez-vous du cardinal Spina^ ? On l'a jugé sage à Vérone.

* Le cardinal Spina représentait le Saînt-Përe au Congres de Vërone.

1204. — Le général Desprez à M. de Serre.

Paris, 3 mars 1823.

J'attendais avec impatience, mon cher ami, de vos nouvelles et de celles de M™® de Serre. Je n'en ai point eu directement ; mais M""® votre mère et M. de la Boulaye m'ont communiqué les lettres qu'ils ont reçues. Mes inquiétudes n'étaient que trop fondées. Les chagrins de M""® de Serre paraissent avoir eu sur sa santé une fâcheuse influence.

Des occupations nombreuses ont absorbé tout mon temps. On vous aura dit que j'avais à me préparer à un départ ; décidément je vais aux Pyrénées. Quatre corps d'armées se rassemblent sur la frontière ; je suis chef d'état-major du à® ; le maréchal Moncey le commande en chef. C'est en Catalogne que nous devons opérer. Notre tâche sera difficile si nous ne sommes pas aidés puissamment par les dispositions favorables des habitants. Tout porte à croire que nous trouverons beaucoup d'amis. On espère même qu'une crise salutaire préviendra l'ouverture des hostilités : c'est de toutes les solutions la plus désirable. Les mouvements qui viennent d'avoir lieu à Madrid prouvent l'existence d'une très-forte opposition . Notre arrivée peut la faire prévaloir. Si le parti révolutionnaire triomphe avant qu'on

ÔO CORRESPONDANCE.

entre en campagne , nous aurons moins à craindre rintervention de TAngleterre. Je ne pense pas que le cabinet de Saint-James embrasse la cause d'un gouvernement élevé sur les ruines du trône. Je pars dans huit jours pour Perpignan. Ma femme fera son déménagement et partira pour la Faloise immédiatement après. Je conserve le commandement de l'École ; mais on nous transfère rue de Varenne^ Ma femme voudrait profiter de la circonstance pour aller voir les Pyrénées ; mais la raison combat ses désirs et les miens. Je vais me séparer d'elle et de Marie ; ce sera la première fois depuis mon mariage. J'ai besoin d'espérer que cette guerre ne sera pas de longue durée.

Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de croire à un attachement que le temps ni l'absence ne sauraient altérer.

Ma femme se rappelle à votre souvenir et à celui de M™® de Serre, que je prie d'agréer l'hommage de mon respectueux dévouement.

Villefosse^ et le général Latour-Maubourg m'ont plusieurs fois chargé devons faire leurs compliments.

* L'École royale d'dtat-major fut transfëre^e de la rue de Bour* bon, n<* % à la rue de Varenne, hôtel Tesse.

* Antoine-Marie Hëron de Villefosse, né à Paris le 21 juin lT7h, ëtaît fils d'un receveur gëne'ral des consignations au Parlement de Paris. Après avoir pass^ par l'École centrale des travaux publics (plus tard Lcole polytechnique) etparl'Ecole des mines, il fut successivement ingénieur ordinaire dans la Moselle (1801), ingénieur en chef (1806), inspecteur général des mines et usines entre la Vistule et le Rhin (1807), inspecteur divisionnaire (1810); maître des requêtes (1815), membre libre de T Académie des sciences

1205.— M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, 6 mars 18S3.

J'ai, mon cher ami, vos n**^ 5, 6 et 7.

Ma santé faiblissait avant que je quittasse la campagne ; le séjour de Paris ne l'a point améliorée. Depuis huit jours d'assez forts accès de fièvre m'ont forcé à garder la chambre et même le lit. J'oppose au mal une diète sévère : c'est mon remède. Je n'ai pas plus tâté du carnaval en France que vous à Naples , et j 'ai vu avec chagrin que, indépendamment des peines que vous éprouvez vous-même et de celles que vous vous êtes consacré à calmer, vous aviez eu aussi à vous plaindre de votre santé. C'est encore pour moi un sujet de tristesse que de ne pas pouvoir répondre à votre vif désir d'avoir des détails, des explications, mon opinion, ma politique enfin sur tout ce qui se passe. Trop de milieux nous séparent; l'atmosphère est trop chargée des vapeurs qu'exhalent les passions ; les intentions, les expressions les plus loyales seraient faussées dans la traversée.

(1816), secrëtaire du cabinet de Louis XVIII (18!i0), baron et conseiller d'État (18âA), inspecteur gënëral de première classe et viceprësident du Conseil des mines (ISSâ). U mourut en Normandie le 6 juin 1853. Son œuvre capitale a pour titre : De la richesse mînérale,

m CORilESPONDANCE.

J'ai le cœur navré. Avant mes frissons de fièvre^ le premier discours de Manuel^ à la Chambre m'en avait causé d'autres. J'ai regretté cependant qu'on ne l'ait pas laissé finir ses phrases. Il en est de la Chambre comme du théâtre : la pièce jouée est autre que la pièce lue. Le ton, les gestes, les inflexions de voix de l'acteur produisent des effets qu'on n'éprouve pas hors de la salle. Cela explique l'indignation de la Chambre et l'étonnement d'une partie du public. Vous voyez assez de journaux pour juger la situation. De prime abord, sans le témoigner, ou même en témoignant le contraire, les gens de la gauche n'étaient pas moins choqués que leurs autres collègues. Depuis, selon leur usage, ils n'ont fait que des sottises ; leurs bancs sont déserts jusqu'à nouvel ordre et les lois passent nemine contradieente. M. Royer* et d'autres ont fait de beaux discours ; mais les milliers de braillards qui se rassemblent à la suite de tout cela pour crier : Vive Manuel ! prouvent qu'on se met toujours fort peu en

* De tous les mendares de la gauche, M. Manuel était le plus odieux aux royalistes : nul plus que lui ne haïssait les Bourbons. C*est le 96 février que cet orateur, comme oa discutait un crédit de 100 millions pour la guerre d'Espagne, prononça les parole» qui furent la cause ou le prétexte de son exclusion des séances^ jusqu'à la fin de la session. Le jour où les gendarmes l'expulsèrent de la Chambre, les de'putés de la gauche le suivirent : ils de'clarérent qu'ils ne reparaîtraient qu'avec lui. — Consultez le rëcitde M. Nettement (Histoive de la ReiUaurcUion, t. \1, p. klS- Jéhlt) ec celui de M., de Haursnne (Hisioire da gouvernement pav^ iemcKdairey t. VII, p« S99-33^

^ Voyez la Vie poUUqae de Jf* Jtoyer^oHard, par M. de Barante, t. II, p. 189-200.

ANNÉE 18âd. .œ

peine du danger de soulever les masses, et que les essais infructueux ne dégoûtent pas de nouveaux essais. £n ce qui vous concerne, quelques bons esprits ont regretté votre règlement^ , quelques autres^ la portée de vos succès. Les vrais amis sont rares et silencieux.

M. le duc Decazes est ici depuis quelc[ues jours ; il m'est venu voir. Il est fort triste ; ce n'est pas sans sujet.

J'ai vu Rayneval, qui parle avec feu du voyage que vous avez fait ensemble, de vos études diplomatiques, du goût que vous avez pris au métier et de l'élévation de vos vues. Nous devons avoir ensemble une conversation plus intime.

J'attends M. de Fontenay, que j'entretiendrai avec grand plaisir.

Desprez doit partir au commencement de la semaine prochaine.

J'ai transmis vos félicitations à M. Portai. M. du Cherray n'a pas encore paru à la Chambre. Turmel et beaucoup d'autres voudraient être chez eux.

J'ai vu chez Wendel le colonel Marîon, qui se rappelle à votre amitié.

Je suis touché de votre tendre appel, mais je crains bien de ne pas pouvoir m'y rendre. D'une part, ma maison d'Ay a beaucoup souffert d'être

* Le Ik novembre 1817, M. de Serre avait fait une proposition tendant à modifier le règlement de la Chambre. Après l'avoir prise en considération, la Chambre décida qu'il n'y avait pas lieu à dèlib^en — Voyez les Diacoars, t, I•^ p. 169-191.

dh CORRESPONDANCE.

trop longtemps privée de Tœil du maître ; de Tautre, cette fureur d'agiotage qui a saisi l'Europe presque entière et les bouleversements de la Bourse de Londres, ont compromis en Angleterre la fortune d'un homme qui a pris chez moi beaucoup de vins et qui me doit beaucoup d'argent dont la rentrée est désormais fort incertaine. Or, comme je suis de ceux qui regardent tout ce qui est incertain comme perdu et qui ne dorment pas tranquillement lorsque les recettes ne balancent pas les dépenses, je dois mettre à ces dernières la plus grande réserve. Le séjour des champs a cet avantage qu'on peut y vivre comme les ours, en se léchant les pattes. Ce n'est pas d'ailleurs une grande privation pour moi : plus je vais, plus le monde me fatigue et me déplaît; en vous perdant, je crois avoir perdu le dernier chaînon qui m'y attachait.

Mille bonnes tendresses et tout à vous, mes bien chers amis.

Je vous embrasse tous.

1206. — M. Niebuhr à M. de Serre.

Rome, le 7 mars 1823.

Monsieur le comte,

Je vous suis bien reconnaissant des lignes que vous m'avez écrites par M. de Fontenay. Il me les a

ANNÉE 18i3. 85

remises lui-même ; il me paraît savoir apprécier le bonheur de vivre avec vous, de vous voir et de vous entendre.

Je vous réponds dès aujourd'hui pour vous donner des nouvelles de M. le cardinal Consalvi. Hélas! elles ne sont pas bonnes . L'hydropisie de poitrine

n'est malheureusement plus problématique Les

choses les plus tristes ont pourtant souvent un côté ridicule : telle est pour la maladie de M* le cardinal une consultation de cinq médecins, partagés entre quatre opinions différentes sur la nature de la maladie, et qui, pourtant, ont fini par adopter unanimement une méthode. Les forces du malade sont visiblement épuisées, et il est très-abattu.

On dit généralement que M. le cardinal Spina va arriver. Dieu veuille que ce soit, et que M. le cardinal Consalvi obtienne qu'il soit chargé de son ministère! 11 n'y a pas de doute que ce serait un excellent choix et que, lui excepté, tout autre serait plus ou moins mauvais. Malheureusement on ne peut point garantir qu'il ait été appelé ; personne n'en est sûr. Cependant de petits faits m'y font croire.

Lundi il y aura consistoire secret pour la proposition des douze nouveaux cardinaux, qui vont l'ecevoir le chapeau dans le consistoire public le ih. Je ne vous donnerai pas la liste de leurs noms obscurs; je veux croire que phis d'un parmi eux est personnellement estimable; mais auéun, dans ce grand nombre, n'est capable de soutenir le siège du Pape dans un temps aussi critique. La majorité

86 CORREStONPANOE.

adoptera avec ardeur toute mesure de passion et d'imprudence, et il y a dans le nombre des personnages terribles. On dit que le Pape nommera in petto à tous les chapeaux vacants ; au lieu qu'il aurait fallu diminuer le nombre des cardinaux. La plupart des nouveaux promus n*ont pas même de quoi payer les présents d'usage; le gouvernement devra payer pour eux . et ensuite leur assigner la pension de A, 000 écus par an qu'on a assurée aux cardinaux sans fortune ni bénéfices.

Je me félicite de terminer ma mission à Rome avant que commencent les extravagances auxquelles on s'abandonnera infailliblement.

Lisez-voui? les journaux anglais, monsieur le^ comte? Ces pétitions des provinces, qui toujours sont adoptées à la presque unanimité, sont trèsremarquables. Toutes, à peu près, s'accordent à demander : 1** la réformé parlementaire; 3** la réduction des intérêts de la dette ; 3^ la diminution des impôts ; A** la confiscation et la vente des biens de l'Église, en supprimant la dîme. Le Parlement et le ministère, unis sur la base de l'opposition inébranlable aux révolutions, pouvaient déjouer ces projets, même sans de grands efiForts de constance. Un ministre, embrassant la cause de la Révolution, devra faire dcâ concessions, et un ministre présomptueux, qui a pris du^ goût pour la popularité dans l'intérêt de la démagogie, en fera même sans une nécessité bien évidente. Dieu préserve que je veuille admettre une nécessité réelle d'en faire dans aucune supposition ! Nous verrons M. Canning

ANNÉE t83a 67

marcher d'audace en audace. L'état de l'Angleterre €st, pour le moment, tel que la majorité agira contre sa raison et contre ses intérêts, croyant qu'il «Y a pas autre chose à faire.

Et les conséquences de cela pour nous autres !

Je vous écris par la poste, parce que M. de Fontenay assure qu'à Naples les lettres ne sont pas ourertes; ici il n'y a absolument rien à craindre.

Veuillez, monsieur le comte, me conserver votre amitié et toujours agréer le dévouement de la mienne.

NiBBUHB.

1207 — H. de Serre à V. Miebulur.

Naples, 10 mara 18S3.

Je Tcrus remercie, mon cher monsieur, de votre lettre du 7. Le danger mortel de M. le cardinal Con- «alvî est pour moi un véritable chagrin au milieu de tant d'autres . Sur ce que vous lui avez dît de ma part, 3 a eu l'extrême bonté de m'écrire, de son lit et de sa main, des remercîments. Je ne lui écris pas. D'après votre lettre, si la mienne le trouvait encore, il ne serait pas en état de la recevoir. C'est, dans ces circoivstaaees, une grande perte pour la chrétienté; c'en est une particulière pour moi, qui,, après vous à qui Je ne compare rien, n'avais rencontré en Italie

autant d'intérêt en personne qu'en cet excellent cardinal.

Nous avons eu hier un courrier de Paris du âJi. La division et le désordre des esprits y étaient au comble. L'Angleterre ne présente guère un esprit plus rassurant. A quoi nous a servi près d'un demisiècle des plus grandes et des plus sévères leçons que la Providence ait données aux hommes? Le télégraphe nous a annoncé ici un tremblement de terre à Palerme, des édifices renversés. On n'a pas d'autres détails. Mais Alep, mais la récente éruption du Vésuve qui fume fortement encore, puis hier d'eflProyables tonnerres, puis des esprits dans l'attente de catastrophes de tout genre!

Je désire que vos lettres ne vous coûtent pas à écrire; elles sont une de mes grandes consolations.

Malgré- mes résolutions d'épargne que conseillent et les grandes dépenses de mon établissement ici et les mauvais temps auxquels il se faut préparer, j'ai encore fait une couple d'acquisitions de tableaux que je me réjouis de vous montrer, entre autres un de mes patrons, saintFrançois ^ , qu'on dit de Francesco Vanni^. A ce propos je désirerais savoir s'il n'y a pas en italien un bon recueil des vies des saints les plus remarquables. Je ne voudrais pas tomber dans le trop volumineux,

* Saint-François d'Assise, né en 1182, mort le k octobre 13â6. — Voyez son Histoire^ par E. Chavin de Malsm, prêtre, 6® édition. Paris, 1869.

* Francesco Vannî, né en 1563 à Sienne, où il mourut en 1609*

Au revoir, mon cher monsieur ; je m'en fais une grande joie. A vous de cœur.

H. DE Serre.

1208. — M. de la Boalaye à M. de Serre.

Parîs> 11 mars 18^.

Cette lettre, cher ami, vous sera remise par un intime ami de M. Boin^ Vous verrez, par ce que m'écrit ce dernier en requérant mon intervention, qu'il a une haute idée du voyageur pour lequel il invoque votre bon accueil. J'ai dit à M. Boin que sa recommandation directe, les mérites de son ami et la qualité de Français suffisaient de reste pour être auprès de vous très-bien venu. Il n'en a tenu compte, et il a désiré que son ami fût muni de tout ce que pourrait lui donner l'amitié que vous voulez bien avoir pour moi. Je sais trop quel cas vous faites de notre collègue Boin et je suis trop fier du crédit dont il me doue pour ne pas joindre mes recommandations aux siennes. Vous nous obligerez donc en recevant gracieusement M. Rey et en le mettant à portée de savoir tout ce que vous valez.

Je n'ai rien à ajouter si ce n'est que je désire que, lorsque cet écrit vous parviendra, il vous trouve en bonne santé .

« Voyez t. III, p. 130, A70 et /i75.

W CORRESPaNDAN*CE.

Mille tendres respects pour vous et tous les vôtres

F. I»: LA BOULAYE

1209. — M. de la Boulaye à TA^^ de Serre.

Paris, Ih mars 1823.

C'est encore, madame et bonne amie, un des grands inconvénients des centaines de lieues qui nous séparent que d'être forcé de traiter longtemps les sujets les plus douloureux. J'avais vu d'assez près votre piété filiale, votre tendre et courageux dévouement pour être effrayé de l'efifet que produirait sur vous la funeste nouvelle. Je poussais jusqu'à la faiblesse la crainte d'en être le messager. Il ne vous fallait pas moins qu'un mari tel que le vôtre pour calmer vos angoisses. Je me joins à vous avec une pleine et entière conviction pour reconnaître qu'il est impossible de trouver une plus admirable union de l'élévation de l'esprit et de la bonté, de la loyauté du cœur. Eugène trouvera tout à la fois exk lui la science du maître et la tendresse du père, la leçon et l'exemple. Serrez-vous les uns contre les autres et aimez-vous d'autant plus que vous devenez moins nombreux. Tout nous invite à concentrer noa aflPections et à ne faire que peu de fond sur les in-» cidents du dehors. Vous avez subi une bien malheureuse année : Dieu veuille que de longs jours se

ANNÉE I8âa 91

passent avant q^e vous éprouviez de nouveaux chagrins de famille ! Mais il n^est que trop probable que, soit de votre côté, soit du nôtre, nous ne serons pas exempts d'inquiétudes et de soucis pour la grande famille française pendant l'année que nous commençons et peut-être pendant les suivantes. Nous quittons le port pour nous livrer aux orages. Les pilotes ne sont plus mes intimes amis, je ne suis plus d'âge à braver les flots ; je ne sais où l'on va. Il me tarde donc de rentrer dans ma coquille et de n'en plus sortir. La Chambre est devenue ridicule. Chaque jour me fait regretter davantage l'influence de votre mari sur la tribune et celle de cet excellent duc de Richelieu sur le gouvernement. La pauvre femme de ce dernier n'a voulu voir personne, absolument personne, depuis la mort de son mari, et elle touche elle-même à ses derniers moments ^ M™® Germain, la femme de mon ami Germain*, notre excellent hôte de Carrières, vient de mourir à Niort. J'en suis fort affligé. Enfin, de quelque côté que je me tourne, je n'ai que des sujets d'inquiétude et de tristesse. Le moiademe fatigue, et j'ai besoin de le fuir.

Mille tendres caresses à ma chère petite filleule et. à vos autres enfants. Ne m'oubliez point près de nos jeunes gens et de M. Riboiilet.

Courage et patience, madame et bonne amie, nous

' * La duchesse- de Richelieu mourut en 1^^. •M. Germain était receveur général des Deux-Sévres.

en avons grand besoin, et cependant aîmons-nous.

De mon côté, je n'y faudra! pas. ,

Mille tendres respects et mille souhaits de bonne

santé.

1210. —M. de la Boulaye à M. de Serre«

Paris, 15 mars 1833.

Voti'e n^ 8 du 25 février a été le bien venu, cher ami. Les mouvements des fonds publics sur les principales places de l'Europe donnent fort à songer aux Rothschild, qui ne me paraissent pas pressés de réexpédier leurs courriers de Naples. Tunnel m'a parlé d'une occasion pour les premiers jours du mois prochain. Si elle se présente, j'en profiterai.

M. le duc d'Angoulême part au moment où je vous écris. Son Altesse Royale se rend d'abord à Perpignan et doit visiter toute la ligne ^ . Desprez est en route depuis quelques jours.

' tt Le 15 marsj ie duc d'Angoulême quitta Paris avec son ëtatmajor. Cinq jours après, il ^taît à Toulouse, d'où il alla visiter le corps d'armëe destine à occuper .la Catalogne; sous les ordres du marëchal Moncey. A son attitude) comme à son langage, on vit bientôt qu'il ne partageait pas les folles passions de la cour, et qu'il arrivait avec la ferme intention d'être juste. On crut même remarquer qu'il ëtait plus favorable ai|K officiers qui faisaient silencieusement leur devoir qu'à ceux qui se. rëpaudaient en in-

Beaucoup de bruits circulent sur l'état matériel de notre armée. Le duc de Bellune est fort attaqué. On parle du duc de Raguse.

Les Espagnols comptent sur la guerre et se disposent à transférer le Roi à Se ville. Leurs troupes du Nord se jetteront dans les places et se diviseront en guérillas. Je crois que nous marcherons sans éprouver de grandes résistances et que, partout où nous passerons, nous culbuterons les constitutionnels et leur système ; on arrivera ainsi sur les bords de l'Ebre ou même à Madrid. Que ferons-nous ensuite? L'enlèvement du Roi complique les difficultés. S'il ne s'agit que d'appuyer les royalistes, on pouvait le faire de la frontière. S'il faut pousser la Révolution et la faire refluer jusqu'à sa source, quelle entreprise ! La haute aristocratie anglaise me paraît, depuis quelques jours, moins belliqueuse. Elle ^'opposera à ce que l'Angleterre serve ostensiblement la cause du côté gauche de l'E-urope. Sourdement, on nous fera le mal qu'on pourra nous faire en attendant les événements. Nous nous engageons à nos risques et périls ; puis la devise de la maison de Bedfort : che sarà sarà. hes résultats, quanta nos finances, seront funestes. On s'est privé de l'argent que les receveurs généraux apportaient au Trésor en rognant de plus en plus les intérêts. Les ressources de la Banque s'épuiseront; les bons royaux se négocieront à des prix de moins en moins

vectires contre les Espagnols, et qu'il préférait le mérite aux ^tres de noblesse. » (Histoire du gouvernement parlementaire, par M. de Hauranne, t. VU, p. Shl.)

i^k CORRESPONDANCE.

favorables, et les millions à consolider s'accumulercmt.

MM. de Villèle et Corbière sont aussi maltraités par la Quotidienne et le Drapeau blanc^ plus maltraités même que ne l'était notre bon duc de fiicheli^i^. La majorité fait jusqu'ici bonne contenance en dépit de MM. de la Bourdonnaie, de Lalot, de Vaublanc, qui ne sont suivis que d'une trentaine de personnes disséminées dans la droite. Cette majorité commence à se répandre sur les bancs déserts de la gauche et sur ceux presque déserts du centre gauche. A la première apparition des anciens possesseurs, tout <5ela retournera au gîte. Les journaux vous disent et vous montrent ce qu'est à présent notre Chambre. M. Laine, retenu par \xd^ sciatique, n'y a point paru depuis l'affaire de Manuel. Le centre di'oit commence à êti'e fort embarrassé de sa contenance, mais le flot l'entraîné. ■Quelques personnes vous regrettent, d'autres vous craignent; votre heure n'est pas venue. Plus de coté gauche jusqu'à nouvel ordre, un centre gauche qui ne vote pas, une portion du centre droit en grand deuil, une opposition naissante, ambitieuse et folle à la droite, de pitoyables discussions, de pitoyables déterminations, telles que le refus des fonds de l'Opéra et le renvoi du Journal du commerce aux tribunaux, ce qui va mettre de nouveau Manuel en scène, enfin des rapports en style barbare : voilà notre Chambre.

* Voyez V Histoire dn gouvernement parîemeniairey pw M. de Hauranne, t. VII, p. 360.

AKNÉE l8Std. œ

Votre bonne mère a été un peu enrhumée, maïs elle va bien. Je m'arrangerai pour qu'elle vienne à Ay avec ma belle-fille, qui lui tiendra compagnie en route et pendant le séjour. Ma belle-fille est une gentille et aimable personne.

Les logements à Paris deviennent d'un prix fou ; je dois renoncer au mien qu'on veut porter à 3,000 fr. par an. Désormais je logerai chez mcm beau-fils^ nù je puis être assez convenablement établi.

J'ai fait votre commission près de Saint-Cricq, qui vous remercie et vous offipe les plus tendres hommages.

Puisse le séjour d'Ischia vous être favorable, mes chers amis ! Il vaut mieux, dans votre position, ob* server de loin que de près tout ce qui se passe et tout ce qui se prépare. Les gens raisonnables se montreraient s'ils avaient quelqu'un à leur tête; mais ils seraient bientôt placés entre deux feux : la gauche est encore beaucoup trop nombreuse.

J'embrasse père, mère, enfants et particulièrement ma chère petite Marie de tout mon cœur.

Je verrai M. de Fontenay avec bien de l'intérêt, et je l'attends impatiemment. Tous ceux que j'ai vus jusqu'ici sont absorbés par les événements et par leurs propres affaires.

1211. — M. Niebiihr à M. de Serre.

Rome, 18 mars 1833.

Monsieur le comte.

Je vous aurais remercié tout de suite de toute l'amitié de votre dernière lettre, si je n'avais été trop occupé de la confection d'un catalogue des livres dont j'ai fait l'acquisition dans ce pays. J'ai fait connaître à M. le cardinal Consalvi ce que vous désiriez qu'il apprît. Il apprécie les motifs de délicatesse qui vous ont empêché de lui répondre ; il vous remercie avec empressement de tout l'intérêt que vous lui accordez. Grâce à Dieu, j'ai des nouvelles beaucoup plus favorables à vous donner sur l'état de sa santé. Les remèdes ont produit le meilleur effet , et il y a un mieux évident. Ceci est beaucoup pour le moment, mais ne rassure guère contre une rechute. Le mal existe toujours ; il n'est qu'assoupi. Si l'on pouvait décider le cardinal à s'éloigner de Rome et des affaires pendant quelques semaines seulement, il y aurait peut-être à espérer ; mais il repousse cette idée, et il paraît ne pas comprendre (ou n'y mettre aucun intérêt) que le seul moyen de faire passer son ministère entre les mains d'un homme capable de l'administrer serait précisément de l'y placer comme prosecrétaire d'État, lui renonçant temporairement aux fonctions. Or il est impossible de s'en expliquer envers lui sans réserve.

Le Ih mars, jour de son élection, le Pape reçoit les félicitations du corps diplomatique; Tannée passée il tomba dangereusement malade précisément ce jour-là, et pendant plusieurs jours tout le monde désespérait de sa vie. Cette fois il paraissait se porter merveilleusement bien ; et, si je croyais retourner à Rome après un an d'absence, je quitterais ce saint vieillard avec la ferme persuasion de le retrouver à mon retour.

Dans quinze jours j'espère vous embrasser, monsieur le comté ; habiter la même ville que vous pendant un mois, c'est me donner des regrets de quitter l'Italie. En général, je resterais dans ce pays si la santé de ma femme n'exigeait point impérieusement de tenter l'effet du climat de notre pays. J'aurais voulu ne jamais quitter mon pays ; six ans et demi suffisent pour changer d'habitudes. Une absence aussi longue détruit toutes les liaisons qui n'ont pas le caractère d'une grande intimité : on rentre étranger; la sympathie adisparu , et, dans notre malheureux temps où les opinions, embrassées avec une aveugle passion, sont tout, on passe pour apostat aux yeux de ceux qui se sont laissé entraîner dans l'une ou l'autre direction, et qui autrefois croyaient être de la même opinion que nous. Je songe avec effroi au retour dans mon pays, que je trouverai tourmenté de malaise et de dégoût, et avili et humilié; où tout le monde s'occupe exclusivement de la politique et où la sagesse conseillerait que chacun ne s'occupât que de ses propres affaires. Les hommes distingués ont déjà presque tous disparu , et une médiocrité V. 7

insolemment orgueilleuse est là, dominante et hostile envers celui qui lui refuse ses hommages. Cette perspective me rend fort triste ; mais plus on reste absent, plus on se sentira déplacé à son retour ; et cependant unpère de famille doitun jour ramener ses enfants parmi la nation à laquelle ils appartiennent.

N'est-ce pas, il est dans l'ordre que je vous parle de l'Angleterre, et que je garde sur ce sujet le ton de professeur? Le nouveau chancelier de l'Échiquier* se montre sans aucune comparaison supérieur à son prédécesseur, M. Vansittart*, tant préconisé, dans la brochure officielle de l'année passée. Son compte rendu mérite toute confiance à une rectification près, qui cependant est très-essentielle ; la voici . .

J'adopte son évaluation de la recette comme elle serait, s'il n'y avait pas d'impôts abolis, à £ 52,200,000. Déduisant le montant de ces impôts, on aurait un peu moins de £ 50,000,000. Mais je ne doute pas qu'on n'arrive à cette somme, et peutêtre un peu au-dessus.

Mais il a tort de se permettre d'ajouter à cette recette £ A, 850,000, somme à recevoir des commissaires pour le payement de la demi-solde, parce que ces commissaires n'auront cet argent qu'en l'empruntant, ce qui réduit l'excédant réel à £ 150,000.,

* M. F.-G. Robinson.

^ Nicolas Vansitiart, né en 1776. Chancelier de l'Échiquier en 1813, il garda ces fonctions durant dix années. Au mois de février 18!3, il fut élevé à la dignité de pair du royaume sous le nom de lord Bexley. Il est mort en 1851.

ANNÉE 18ft3. 09

«et annule le fonds d'amortissement. Vous vous appelez que je ne regarde pas ceci comme un grand mai pour l'Angleterre.

Telle est la réalité que je puis garantir, et je soupçonne que la manière très* imparfaite dont ces discussions sont rendues dans les journaux anglais cache un résultat encore moins favorable* Je ne trouve pas dans le budget des dépenses les £ 3,050,000 qui, avec les £ 2,800,000, constituent les £ A, 850, 000, à débourser par les commissaires de la demi-solde. Or, je n'attribue cette omission qu'à l'ignorance de ceux qui rendent les débats parlementaires dans les journaux. Le nouveau ministre a voulu éblouir et imposer à l'Europe; mais j'ai de la peine à croire qu'il se soit rendu coupable d'une méprisable supercherie, telle que se la permettent souvent les ministres des Rois absolus. Cependant il me paraît évident qu'il faudrait ajouter cette somme à la dépense, et alors nous aurions la balance comme suit :

Dépense totale, sans la somme à emprunter sur annuités pour la demisolde £ /i9,859,786

Somme à emprunter pour être déboursée pour la demi-solde £ 2,050,000

£ 51,902,786 Recette totale, après la suppression des impôts (qui cependant seront payés pour le 1 " semestre) £ 50,000,000

D'où il résulterait un déficit de. . £ 1,902,786

Vous allez sourire de ce que j'ai dît que ce budget mérite toute confiance, bien que cependant j'en détruise les résultats. J'aurais dû dire que tous les faits sont exacts, mais qu'on doit refaire les calculs

Tout ce que le ministre dit sur les améliorations et les économies faites dans l'administration n'admet aucun doute, et fait grand honneur au gouvernement.

Ce déficit, s'il ne disparaît pas devant les éclaircissements que je chercherai à obtenir de Londres même, n'a pourtant rien d'effrayant. Il forcera seulement le gouvernement à entrer enfin dans la seule voie de salut qui existe pour les finances de l'Angleterre, savoir : de changer complètement le système des impôts de la manière que j'ai indiquée. Les opinions de M. Ricardo* et de lord Somers prouvent que les esprits les plus justes en Angleterre commencent à en entrevoir la nécessité, l'indispensable nécessité. La suppression des taxes n'a aucun mérite, et n'est point l'effet de l'abondance dans les finances ; elle est l'effet d'une inévitable nécessité. Elle doit être compensée par la taxe sur la propriété.

Le budget tout entier n'appartient point aux finances; il appartient à la politique. Or, je ne conçois pas comment, hors de l'Angleterre, on ne l'examine point et l'on n'en rétablit point les calculs.

* David Ricardo, économiste anglais, né en 1772, mort en 18S3. Depuis 1819 il était membre de la Chambre des communes. Le principal de ses ouvrages a pour titre : Principles of poliiicaf economy and taxation.

Ce serait déjouer la politique du ministère anglais ; mais la réfutation ne devrait point exagérer.

Une infinité de faits sont venus à ma connaissance dernièrement, et confirment ce que j'ai écrit sur l'Angleterre. Ainsi un propriétaire déclare qu'il serait content de vendre pour £ 21,000 une terre qu'il a payée £ 72,000 en 1810.

Avez-vous appris, monsieur le comte, que le comte de Mtinster* a fait connaître aux missions hanovriennes que le roi d'Angleterre, comme roi de Hanovre, approuve entièrement les résolutions de Vérone, et qu'il est même convaincu que l'Europe deviendrait la proie des révolutions si les puissances alliées montraient moins d'énergie? Il est évident qu'on craint une guerre continentale qui pourrait mettre le Hanovre en danger.

La poste de France vous portera aujourd'hui de déplorables nouvelles. Ces hommes qui, à présent, excluent un collègue* sans y être autorisés par un règlement, sans doute trop indulgent, mais qui est la loi, sont donc en partie les mêmes qui repoussèrent votre proposition d'accroître l'autorité du président^.

M. Wicar m'avait promis de passer enfin aujourd'hui chez le marchand de tableaux pour examiner

* Emest-Frëd^ric-Herbert, comte de MUnster-Ledenburg, né à Osnabriick en 1766. Nomme en 181A Landmarschall hërëditaire, il fut charge de la direction des affaires du Hanovre et conserva cette fonction jusqu'en 1831. 11 mourut en 1839.

* M. Manuel.

» Voyez les Dwcour«, t. !•', p. 169-191.

lOS CORRESPONDANCE.

leFîlîppo Lîppî. J'ignore s'il a tenu sa promesse; il n'est pas venu m'informer du résultat. Le marchand, que j'ai fait prier d'être chez lui pour admettre Wicar, m'a fait répondre que celui-ci est son ennemi ; j'espère qu'il n'y aura pas eu de coups de couteau.

Je me réjouis de vos acquisitions en tableaux ;. quel dommage que les richesses de l'Italie soient presque épuisées !

Et moi aussi, je ne peux pas m'empêcher de croire qu'il y ait des rapports entre les convulsions du monde physique et celles de l'ordre moral. J'ose prédire que, en vingt ou trente ans, une terrible peste dévastera l'Europe. Dans trois ou quatre cents ans, on pourra calculer l'accroissement ou la diminution de l'espèce humaine et le changement du maximum de la chaleur et du froid, etc.

Au revoir, monsieur le comte, si cependant les communications de Wicar ne vous attirent pas en-core une lettre avant mon départ. En attendant, permettez que je vous assure encore une fois de l'inviolable dévouement de mon âme.

NiEBUHR.

ANNÉE 18Sd. 103

1212. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, SS mars 183^.

Je profite d'une occasion» mon cher monsieur , pour vous écrire à la hâte quelques mots. Je vous remercie de votre lettre du 18, des bonnes nouvelles que vous me donnez de la santé du Saint-Père et de celle du cardinal Consalvi. Que je voudrais qu'on pût obtenir de lui le repos indispensable à son parfait rétablissement 1

Vous me faites un triste tableau de la situation dans laquelle vous comptez retrouver votre patrie. Hélas ! c'est absolument la situation de la mienne ; et l'on ne la sent pas moins pour être resté sur les lieux. Je ne l'ai que trop éprouvé ; dans ce flux et reflux des opinions et des passions^ qui veut demeurer fidèle à la vérité et à sa propre raison finit par demeurer seul en butte à toutes les animadversions. L'idée qu'elles s'apprivoiseraient en mon abscence, que je ne trouverais à mon retour que le souvenir du peu de bien que j'ai fait ou voulu faire, est une de celles qui ont déterminé mon expatriation. Cet état de malaise général est-il lapréparation indispensable àdes temps meilleurs? Dieu le veuille ! et j'aime à l'espérer. D'autres fois je crains que ce ne soient les premiers châtiments de nos fautes, les symptômes de l'irrémédiable dissolution de la vieille Europe. Cette ^ande

IQh CORRESPONDANCE.

question de notre époque me ramène à tout ce que vous m'avez écrit sur l'Angleterre. Je vous remercie d'éveiller ainsi toutes mes idées. Je remets à les discuter, à les mûrir, au moment désiré de votre arrivée ici. Alors aussi nous parlerons de la France.

Je ne savais pas la déclaration hanovrienne ; mais je la comprends. L'Angleterre verra venir tant que la nation n'entraînera pas le ministère.

J'ai acquis une Vierge du Pinturicchio^ qui me semble fort belle ; si donc vous n'avez pas terminé pour celle de Filippo Lippi, j'y renonce avec moins de regrets.

Au revoir, mon cher monsieur. Je vous renouvelle les assurances de mon inaltérable amitié.

Votre dévoué

H. DE Serre.

1213. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, 2A mars 1823.

Je réponds, cher ami, à votre n"" 10 du h courant en attendant, non sans impatience, les deux n**^ 9 et celui qui les apporte.

Je joins ici les deux brochures qui font actuellement du bruit: les Lettres de Saint- James ^h^ par-

^ Bernardino Betli, dît il Pinturicchio, ni à P^rouse en llSh^ mort à Sienne en 1513.

tîe, de Châteauvieux, et Fiévée sur V Espagne et les conséquences de Vintervention armée. L'ancien archevêque de Malines est sous presse.

Le côté gauche paraît avoir décidément abdiqué pour toute la session. Le centre gauche, sous la férule de Royer, croit faire merveille en montrant quelques-uns des siens qui ne votent pas. C'est ainsi qu'on se distingue du côté gauche qui ne vient pas et du côté droit qui délibère ; tels sont les considérants de l'arrêt prononcé par le maître. Cependant les rapports des lois de finance sont faits. On en délibérera le 31 de ce mois et, sauf l'ambulatoire des volontés humaines, je ne vois pas de raison pour que nous n'ayons pas fini le 15 avril.

Vous êtes triste, je le conçois; de mon côté, je suis profondément affligé : nous sommes jetés dans de funestes voies. Tous les ministères qui se sont succédé depuis la seconde Restauration ont pu commettre bien des fautes, mais que de bien n'ont-ils pas fait ! Libération du territoire, réhabilitation de nos finances, développement du commerce, de l'industrie, respect pour les lois, sécurité pour les personnes, résistance efficace aux factieux, tout a prospéré, tout a réussi. Nos débats n'étaient que des débats de famille; et,soitque notre politique extérieure fût trop molle, trop influencée, soit qu'elle ne fût que prudente, nous acquérions chaque jour de nouvelles forces . Qu'a-t-on fait depuis quinze mois ? Les esprits sont plus divisés que jamais, et nous allons commencer tardivement une guerre contre laquelle l'instinct national se révolte. Ce n'est plus seulement de petits

grandsMvres^ d'annuités ou même de lois d'élection ou de censure qu'il s'agit, c'est du repos de l'Europe, c'est de la politique générale du monde. Les plus heureux succès, si l'on en obtient, seront chèrement payés; en cas de revers, le remède sera pire que le mal. Notre Chambre est démantelée ; il faudrait pour la reconstruire que presque tout le côté gauche fût expulsé, que Royer fût contraint d'abdiquer son déplorable empire et qu'un homme d'honneur, de courage, de talent, d'espérance fût à la tête de l'opposition ou des affaires. Éminemment royaliste et ayant déjà fait vos preuves, vous seriez, cet homme, si vous n'étiez pas trop redouté des uns et beaucoup trop mollement servi par les autres. Je vous ai dit que Wendel était absent. Du Cherray n'a point encore donné sa démission ; la session peut finir d'ici à quinze ou vingt jours, et, en supposant que cette démission se donne, elle ne pourra être reçue que dans le cours de la session prochaine . Prenez patience, cher ami, car je vois beaucoup de raisons pour qu'on vous laisse à Naples et très-peu pour en sortir. Prenez les eaux d'Ischia, passez là toute la belle saison, soyez honorable pour les Français, pour quelques illustres étrangers, mais ne vous piquez pas de grandes dépenses. Déjà votre revenu ne vous suffit pas : que serait-ce si vous vous développiez davantage 1

J'embrasse tous vos chers enfants. IVIille tendresses à père et mère. Je ne vous oublie auprès de personne.

P.-S. Toutes réflexions faites, je crains que les

ANNÉE 18!î3. l(fr

brochures ne retardent le départ de ma lettre, que j*envoîe par la poste; je confie le reste au ministère.

1214. «— M. de Serre à sa mère.

Naples» S5 mars 18S3.

Je reçois, chère maman, votre bonne lettre du 6 mars

Je regrette pour vous l'éloignement de Desprez : c'est un excellent homme. Je sens aussi la peine qu'éprouvera sa femme; mais, dans son métier, il serait fâcheux, à son âge et avec son mérite, de ne pas être employé;

Je sais gré à Rayneval de tous les détails qu'il vous a donnés sur nous. Il est bien vrai que nous pouvons nous regarder ici, tant qu'on nous y laissera, comme dans une sorte de port pendant la tempête. Ma séparation d'avec vous est maintenant mon seul véritable chagrin; comme vous, c'est à la Providence que je m'en remets pomr notre réunion.

Vous désirez quelques détails sur le baptême de Fernand. Il s'est fait dans le palais de l'ambassade.- On avait, dans le salon du fond, déposé un bel autel ; cette pièce a servi de chapelle. Les personnes et dames invitées étaient dans la galerie ad*jacente : les généraux et dames autrichiennes que nous avons connus en Alsace et retrouvés ici, des

dames françaises, etc. Dans un salon précédent, était la musique de la chapelle du Roi, qui a exécuté des airs durant toute la cérémonie. Le Roi, qui est maintenant à Vienne, a été représenté par un seigneur de sa cour, un de ses premiers gentilshommes, qui est arrivé avec deux équipages de la cour à six chevaux. Un détachement de la garde royale bordait la place devant le palais; un autre sur le grand escalier. C'est après la cérémonie, et en remettant à la mère son nouveau-né, que le représentant du Roi lui a remis le portrait de Sa Majesté : cela s'est terminé par une collation, chocolat, <îafé, etc. Le soir, nous avons eu à dîner les princi^pales charges de la cour et les ministres ^ Au surplus, vous avez maintenant M. de Fontenay, qui ajoutera à ma, description ce qui pourrait y manquer. Au revoir, chère maman ; nous vous embrassons tendrement. Soyez toujours l'excellente mère et amie de votre tout dévoué fils,

H. DE S

1215. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, S8 mars 18S3.

M. de Fontenay est, de tous ceux qui vous ont vu à Naples, le plus désintéressé, le moins préoccupé ;

• Voyez le Moniteur du 15 mars.

il partage les sentiments de haute estime que vous inspirez en général et l'enthousiasme dont vous saisissez beaucoup de personnes ; il m'a donc été fort agréable de 'l'entretenir. Lorsqu'il aura étudié le terrain, il vous dira ses pensées; en attendant, je persévère dans les miennes.

Il n'y a rien à faire dans les circonstances actuelles. Le ministère se disloque peu à peu. M. le duc de Bellune, qui en conserve encore les insignes, en est effectivement écarté, cela est tenu pour certain, et M. Digeon, son successeur, n'est pas du choix de M. de Villèle, qui aurait voulu le duc de Raguse^ . Les Chambres peuvent finir avec le mois d'avril. Il n'est pas impossible que, dès qu'on en sera débarrassé, on fasse je ne sais quelle paix ; îl est probable que préalablement on rétablira la censure. Dans cette supposition, le ministère prolongera son existence. Il a de plus pour durer la chance des succès. En cas contraire, il faudra faire

place à M. de Blàcas ou à M. de Talleyrand

Le premier, qui y a déjà songé, pourrait vous associer; le second sait tout ce que vous valez, et sa politique vous indiquerait pour Londres. Le cabinet actuel vous laissera à Naples. Son président est évidemment débordé, et, puisqu'il n'a pas eu la force

* Deux ordonnances avaient paru dans le Moniteur du ^ mars : Tune nommait le duc de Bellune major général de l'armëe des Pyrënëes (il était parti à deux heures du matin); l'autre confiait au général Digeon l'intérim du ministère de la Guerre pendant l'absence du maréchal. — Voyez V Histoire da gouvernement parlementaire, par M. de Hauranne, t. VII} p* S^7.

de résister, il n'aura pas celle de se donner des auxiliaires pour quelque nouvelle tentative. Lorsqu'il a été question de votre élection, ce président s'est expliqué en bons termes ; le ministre de l'Intérieur a dit qu'il faudrait voir. Dans mon opinion, ce n'est plus par l'élection que vous reviendrez au gouvernement, mais par le gouvernement que vous commanderez l'élection. L'occasion d'agir efficacement dans la Chambre a été complètement manquée par l'annihilation du ministère Richelieu. Ou a, dans cette circonstance, méconnu, faussé, abdiqué même le gouvernement représentatif. Nous sommes ainsi placés dans une position sans issue. Les conséquences en seront peut-être trop funestes

Vous voyez dans les papiers publics qu'il est question d'envoyer mon cousin^ aux États-Unis. Rien n'est encore fait, mais tout est fort menaçant. C'est pour moi un sujet de profonde douleur. Je resterai ici seul, car il emmènera toute sa famille ; seul, dis-je, chargé de soins ruraux et trop vieux, trop fatigué, trop dégoûté pour veiller à ce tracas avec l'activité qu'il exige.

Votre bonne mère va bien. Elle viendra à Ay dans le cours de l'été, avec ma belle -fille, qui lui tiendra compagnie en route et à la campagne.

Portez-vous bien, aimez-moi et recevez tous

mes tendres amitiés.

Decazes n'est plus du tout admis dans l'intérieur.

* M. de Mareuil*

Je VOUS enverrai par les bureaux l'ouvrage de Bignon, Vcdérie^ et les Messéniennes^.

1216. — M. de Serre à sa mère.

Naples, !•' ayril 1833.

J'ai reçu, chère maman, votre lettre du 12 du mois dernier; avez-vous pensé, en l'écrivant, que c'était le jour de ma naissance, celui auquel, il y a dix ans, nous quittions Hambourg en fugitifs. Que de peines et d'agitations avant ce jour ! que de peines et d'agitations depuis ! Elles ont toutes tenu à la destinée de votre fils, et toutes sont retombées sur vous.

Au milieu de tout cela, rien n'a été constant que votre tendresse pour moi et votre courage ; ils m'ont soutenu et me soutiennent encore. Je vous remercie de l'exactitude de vos lettres, et je tâche toujours que les miennes vous arrivent régulièrement.

Il n'y a pas de mal que vous ayez moins d'ardeur

■ * Valérie^ comëdie de MM. Scribe et Mëlesville, en trois actes» en prose, représentée, pour la première fois, sur le Thëâtre-Français le SI décembre IBftâ* Le rôle principal était joué par MueMars.

. ; ?Cre9t en 1818 que M. Casimir Delavigne publia les trois pr^ nnérsHI JHessémennes. Les NoavéUeê Messénienneê parurent en 18».

lia CORRESPONDANCE.

à l'ouvrage : vous vous en fatiguiez ; vous avez bien le droit de vous reposer : peu de femmes ont travaillé autant que vous. Je recommande qu'on apprenne à coudre à Louise; mais je ne me flatte pas qu'elle vous égale. Je suis content de vos promenades aux Tuileries. Je pense qu il vous faut un peu d'exercice, mais pas de fatigue. Si, comme vous paraissez le croire, votre voyage d'Ay ne s'arrange pas, je m'en consolerai par cette raison que c'est soixante lieues, aller et revenir, et que cela aurait pu vous fatiguer trop. Le Garches de M™® Foucher suffît pour prendre l'air, et chaque jour vous pourriez vous retrouver dans votre petit chez vous.

Les lettres de la Boulaye me prouvent qu'il est vraiment triste et malade. Il me conseille la prévoyance et l'économie ; il a bien raison. J'en aurais tout autant à lui conseiller le contraire. A son âge sans enfants et de l'aisance, à quoi bon se tourmenter si l'année rend plus ou moins?

Si vous êtes encore à temps, dites aux Lanty la part qu'Annette et moi prenons au bonheur d'Emilie^ ; cette digne famille n'en aura jamais autant que nous lui en souhaitons.

^ Emilie Lanty, fille de Chrislophe-François-Sëbastien Lanty, conseiller au Parlement de Metz, nëe en 1790, morte en 1869. Elle avait ëpousë en 18S1 François-Xavier-Georges de Lemud, receveur principal des contributions indirectes à Thton ville. De ce mariage naquit en 18S5 François-Ferdînand-Georges de («e-* mud, lequel est mort en |87/i lieutenant-solonel d'infanterie, com-» mandant en second le Prytam^e militaire, officier delajj^ëgion d'honneur.

Au revoir, bîen-aîmée mère et tendre amie; recevez les caresses de votre bon fils,

H. DE Serre.

1217. — Le marquis de Garaxnan à M. de Serre.

Vienne, co 5 avril 1833.

M. du Blaîsel^ m'a apporté votre lettre du 10 mars, mon cher collègue. J'avais déjà eu le plaisir de le recevoir chez moi, et je le reverrai avec un nouvel intérêt, puisqu'il a l'avantage de vous appartenir.

* Le marquis Auguste du Blaisel, né à Ugny, prés Briey (Moselle), le 31 mai 1790, ëtait fils du marquis Camille du Blaisel et d'Anne-Ëlisabelh, baronne de Tornaco. M. Camille du Blaisel dmigra avec ses enfants, prit du service dans un régiment de chasseurs autrichiens, parvint au grade de major et mourut à Prague en 1803. Son fils Auguste, admis à TEcole des cadets, en sortit officier A quinze ans, fit toutes les campagnes et quitta le service en 18!^ avec le grade de major : il avait obtenu la croix du Mérite militaire d'Autriche et la croix de Saint-Louis; il était chambellan de l'empereur François. Il épousa, cette même année, M"® Bingham. Devenu veuf, il se remaria, en 1831, avec M"^ de Digoine, dont il eut un fils et une fille. Il mourut à Paris le 15 janvier 1870. Son grand-père, Antoine-Joseph- Auguste-Louis, marquis du Blaisel, maréchal des camps et armées du Roi, grand .bailli d'épée du bailliage royal.de Villers-la-Montagne, etc., avait épousé, en 1769) Marie -Joseph, baronne d'Huart, tante de M°^® de Serre.

lU CORRESPONDANCE.

Le marquis de Latour-Maubourg^ vient de nous <iuitter ; il retourne en France et a passé quelques jours sCvec nous. Il est impossible de ne pas regretter que la fausse position dans laquelle il s'est placé, en débutant dans son ambassade, nous ait privés des services d'un homme qui paraissait réellement formé tout exprès pour le poste qui lui avait été confié. Là, comme ailleurs, nous avons laissé échapper de belles chances pour nous placer avec avantage et considération^.

Notre politique viennoise attend avec impatience le développement des grands événements qui se préparent. Les principes adoptés par notre ministère ont l'assentiment général. La Russie a redoublé de zèle et d'intérêt pour tout ce qui peut assurer notre position et donner un jeu plus libre à nos moyens. Elle a puissamment contribué à décider le gouvernement anglais à observer une exacte neutralité.

* Voyez t. m, p. 555.

* « Le comte Florimond de Latoup-Maubourg arait d^jâ, vers la tîn dn régime impérial, résidé auprès da la Porte en qualité de •chargé d'affaires, et, dans cette situation subalterne, entouré de •difficultés de toute nature, il avait fait preuve de talent et de fermeté. C'était un homme de sens, d'un caractère élevé, dont led manières étaient pleines de dignité et d'autorité. Il semblait fait pour réussir dans cette mission, et l'on attendait beaucoup de lui; Cette attente fut déçue, en partie parce que les circonstances hiî oppiosèrent de grands obstacles, en partie parce qu'il commit la faute de porter, de prime abord, dans ses réclamations, un ton ^exigence et une roideur peu appropriés à ces circonstances, ce •qui le mit dans la nécessité de demander son rappel, lorsqu'il fu4 bien certain que le succès ne couronnerait pas ses efforts. » (Histoire de la Restaaratioriy par M. de Viel-Castel, t. X, p. 300.}

L*Empereur rassemble sur ses frontières une forte armée, qu'il met à la disposition de l'alliance, si elle la réclame, et qu'il présente à ceux qui voudraient troubler ou attaquer la France dans le moment où elle remplit la haute mission qui lui a été confiée.

Toutes les tentatives faites en Espagne par les Anglais, pour donner de la puissance à un parti modéré, ont échoué. Le Roi doit être parti le 20 pour Séville ; aucune condition ne pouvant être acceptable si elle n'est pas précédée du retour du Roi à un état de liberté qui soit bien positif, il est impossible de supposer que les factieux veuillent commencer par se dessaisir de leur plus forte garantie, et qu'ils se séparent de celui sans lequel ils ne sont plus rien et dont ils redoutent, avec raison, une trop juste vengeance. Il n'y a donc malheureusement plus rien à espérer que de l'efiFet de la protection armée que nous donnons aux royalistes. Tout se réunit pour repousser le moindre doute sur le succès de l'entreprise ; mais c'est après le succès que les difficultés réelles se présenteront. La sagesse, la prudence, la modération de tous les hommes d'État ne seront pas de trop pour soutenir la reconstruction du gouvernement espagnol de manière à ne plus avoir besoin de courir à son secours.

Nos incorrigibles bonapartistes ont encore fait une nouvelle tentative qui a été découverte et arrê*tée à temps. Le danger de leur entreprise cesse du moment où il est connu ; mais le danger réel est dans l'état de méfiance et d'irritation que ces menées criminelles réveillent sans cesse et qui détruit tout Ci

que la sagesse jpeut tenter pour calmer les passions et rapprocher les oppositions ^

Je n'ai pas d'idée, mon cher collègue, du moment où le Roi* sera disposé à aller vous retrouver. On désire qu'il en sente la nécessité, ou du moins la convenance ; mais on ne veut pas la lui faire sentir d'une manière trop pressante, et je ne crois pas que le prince RufiFo lui fournisse des arguments bien péremptoires en faveur d'un prompt retour. A

* a Des bruits de conspiration, de dëfectîon, se propageaient en France et au dehors, et il est certain que des trames dangereuses s'ourdissaient à Paris dans le parti ultra-libëral. Aujourd'hui encore, on ne possède à ce sujet que des informations peu précises et qui manquent d'une complète authenticité. Ce qui ne paraît pas

douteux, c'est que il s'ëtait tenu 'à Paris des réunions où des

députes de la gauche, même de ceux qui, jusqu'alors, n'avaient pas conspiré, avaient ënoncé le projet d'exécuter en France une

quirogade Les hommes du parti militaire, impatients de ces

lenteurs, résolurent de ne plus demander conseil qu'à euxmêmes S'il faut en croire le témoignage de ceux des conspirateurs qui, longtemps après, ont publié le récit de ces obscures et

coupables intrigues , quelques généraux et un plus grand

nombre de colonels ne repoussèrent pas les propositions qui leur

furent faites On décida, en définitive, que le signal serait

donné par les Français réfugiés en Espagne, n (Histoire de la Restauratioriy par M. de Viel-Castel, t. XII, p. 333-335.)

Quant à la tentative des bonapartistes, dont parle M. de Caraman, elle a donné lieu à des interprétations fort diverses. Quel* ques personnes n'y ont vu qu'une manœuvre de la portion la plus passionnée et la moins scrupuleuse du parti ultra-royaliste. M. de VieUCastel, tout en constatant que cette explication a prévalu, y trouve des difficultés. — Voyez même ouvrage et même volume» p. 339 et suivantes. Comparez le récit de M. Nettement {Histoire de la Restauration, t. VI, p. JSh-hT^).

* Le roi de Naples. Depuis le Congrès de Vérone, il habitait Vienne*

son âge, on a de la peine à renoncer à une position qui donne un bien-être complet physique et moral, et le Roi jouit ici d'un état de paix qui convient également à sa santé et à son caractère. On dit qu'il veut partir, mais personne ne peut dire quand il partira.

Nous avons depuis quinze jours un temps digne du beau ciel de Naples. Je n'entends parler que de projets de voyage, et j'envie tous ceux qui peuvent penser à remuer pour aller chercher l'Italie, ou pour se rapprocher de leurs affections.

Je crains bien de ne pas quitter Vienne de l'année. Ma fille Saint- Priest est partie avec son mari^ qui a été appelé à commander une brigade à l'armée d'Espagne. Ma belle- fille va rejoindre son mari^ à Stuttgard. Je vais me retrouver bien seul;

* Emmanuel-Louis-Marie de Guignard, vicomte de Saint-Priest, ne à Paris le 6 décembre 1789. 11 entra à seize ans au service de la Russie. En 1815, il seconda les efforts de M. le duc d*Angouléme dans le midi de la France et reçut le grade de maréchal de camp. Il ëpousa en 1817 la fille du marquis de Caraman. En 18S3, il obtint le commandement dune brigade de Tarmëe de Catalogne, fit mettre bas les armes à 900 hommes du corps de Mina et fut nomme lieutenant gënëral. Ministre plénipotentiaire à Berlin en lKt5, ambassadeur à Madrid en 1827, il conserva ce poste jusqu'à la révolution de 1830 : c'est alors que Ferdinand VU lui conféra la grandesse et à son fils aînë le titre de duc d'Almazan. Depuis cette e'poque, M. de Saint-Priest a continué d'être fidèle à la cause de la monarchie légitime. En 18J49, il a représenté au Corps législatif le département de l'Hérault.

* Le comte Georges de Caraman, né en 1788. Il fut ministre plénipotentiaire à Stutigard de 1821 à 1827 et à Dresde de 1827 à 1830. Il mourut en 1860. Il avait épousé, en 1822, Claire de Grenonville.

mais je sens que les circonstances le veulent ainsi, et je me soumets à l'empire du devoir. Si les affaire» se décident plus promptement et plus heureusement que je n'ose Tespérer, je penserai peut-être à demander, dans le courant de l'été, une permission de quelques semaines, qui me serait bien nécessaire. Adieu, mon cher collègue. Recevez l'assuranee de mon bien sincère attachement et veuillez vous charger de diixî mille choses pour moi au comte de Fic-

quelmont.

Le marquis de Caraman.

1218. —M. de Serre à M. Remy.

Naples, 8 avril 18^3.

C'est vrai, mon ami; je me repose un peu sur M, Riboulet pour t'écrire. Tu n'en croiras pas moins à ma tendre amitié, et tu auras raison. Les malheurs de famille m'ont fort attristé ; d'autres choses aussi. Le chagrin me resserre^ me rend taciturne. J'ai aussi beaucoup à consoler autour de moi; cela occupe. Naturellement je n'écris pas facilement, et mon métier exige que j'écrive davantage. Voilà ce qui t'explique mon silence.

Je me tourmente de ta perspective pour l'avenir. Je connais ton courage et ta résignation, cela ne me

rassure pas. Je ne puis prévoir quand nous nous reverrons ; que je serais heureux s'il m'était donné de t'être utile un jour!

Ma femme va mieux, te remercie de ton souvenir et te fait mille amitiés. Mes enfants vont bien; le dernier est très-fort.

Au revoir, cher ami, continue à me donner quelquefois de tes nouvelles. Embrasse pour moi ta femme, mon filleul et tes autres enfants. Mes tendres hommages à ton respectable père.

Ton ami.

1219. -» Le marquis de Garaman à M. de Serre.

Vienne, ce 12 ami 1823.

J'ai reçu, mon cher collègue, votre lettre du 1'*^ et je me suis empressé d'en entretenir le prince Ruffo; je tâcherai d'envoyer le plus tôt possible en France ce qui résultera de nos conversations. Le prince RuflFo ne m'a pas caché son embarras et la difficulté de résoudre la question; il sent aussi la nécessité de trouver promptement un moyen d'y répondre, et je ne lâcherai pas prise que je n'en aie obtenu une réponse plus ou moins convenable.

En ne considérant que les besoins et l'intérêt de soa pays, le prince Ruffo n'hésiterait pas à prononcer que la plus stricte neutralité est la seule posi-

laO CORRESPONDANCE.

tion qui lui convienne. Mais cette neutralité peutelle également convenir à un prince de la maison de Bourbon, un des premiers intéressés à la fortune de l'Espagne? Peut-il se contenter d'être neutre dans une lutte qui s'engage pour ses propres intérêts et dans laquelle le chef de sa maison se place en première ligne? Le prince Ruffo n'hésite pas à se déclarer pour la négative. D'un autre côté, il craint de compromettre la fortune publique des sujets napolitains qui tient à une navigation de cabotage assez active, et qu'il voit menacée d'une foule de petits corsaires qui peuvent lui causer des peines irréparables .

Il faut donc concilier ce qu'exigent des intérêts aussi opposés, et c'est ce que nous allons nous occuper de chercher et ce que je ne trouve pas jusqu'ici très-facile. Cependant, comme décidément il faut se prononcer et prendre un parti, j'espère que nous y parviendrons, et je ne perdrai pas un moment pour en instruire le ministère, qui le saura en même temps que vous en serez informé.

Ici je n'ai pas reçu un mot relatif à cette question, et personne n'en a entendu parler. Il me semble qu'on n'y a pensé qu'un peu tard. Elle valait cependant la peine d'être prise en considération, et je crains bien que les résolutions que l'on provoque actuellement n'arrivent pas à temps pour servir de direction et de protection aux intérêts de notre commerce. Il paraît, selon toutes les apparences, que les opérations commenceront du l"""" au 7. Ainsi nous sommes probablement engagés dans ce moment.

ANNÉE 1893. ISl

Mon gendre Saint -Priest me mande de Perpignan que dans peu de jours (le ^ mars) il y aura 130,000 hommes rassemblés sur la frontière, et il me fait un grand éloge de leurs dispositions et de leur bonne tenue. Je le crois, parce que je connais son bon esprit et son éloignement pour tout ce qui est exagération. L'avant-garde espagnole sera, de ce côté, de 8 à 10,000 hommes. Les mesm*es paraissent être bien prises, le succès ne peut pas être douteux. Mais c'est après le succès que les difficultés se présenteront ; si l'on parvient à les surmonter facilement et solidement, ce sera une belle et bonne chose.. Recevez, mon cher collègue, les assurances de mon bien sincère attachement et de ma haute considération .

Le marquis de Caraman.

1220. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, la avril 1823.

Je réponds, cher ami, à vos n""* 11 et 12 des 13 et 25 mars, qui me sont parvenus à trois jours de distance.

M. de Fontenay est un loyal garçon. L'espèce en est si rare, et j'en ai tant besoin, qu'à tout risque sur la mine je le prends et le tiens pour tel. Nous nous entendons à merveille. Il a vu de son coté ce que je vois du mien : c'est que tous ces voyageurs

lia CORRESPONDANCE.

n'ont d'oreilles que pour les discours qui leur plaisent, d'attrait que pour les combinaisons qui leur conviennent et ne croient possibles que les choses dans lesquelles ils interviendraient. 11 n'en est pas tout à fait ainsi. Rien n'est mûr cependant; mais à la vendange, si le fruit ne pourrit pas sur pied, il ne sera pas cueilli dans mon voisinage. La désertion de la gauche développe ces germes que la droite recèle toujours dans son sein. Les coryphées de la contre-opposition, puisque c'est ainsi que cela se nomme, faiblement soutenus aujourd'hui parce qu'ils offrent peu de chances, auraient bientôt du monde si le vent enflait leurs voiles. Les biens d'émigrés, le clergé, les pays d'État et ces institutions qui, selon M. de la Bourdonnaie, peuvent se dispenser de Charte remuent beaucoup de cœurs et tout autant de têtes folles. Voilà les vrais intérêts du parti ; ceux qui s'en font les organes ne sont heureusement pas des aigles. Le grand *^^, qui enfile bien certains chapelets de phrases, ne sait plus ce qu'il dit lorsqu'il parle d'affaires, lorsqu'il s'échauffe, et quand ses préparations lui manquent. Ce héros diminue tous les jours. Toutefois, il est impossible que M. de Villèle ne sente pas que dans les voies de la contre-opposition avec de petits moyens on fait d'assez grandes choses, qu'on emploie contre lui des armes qui ont été déjà victorieuses, qu'il doit ôe défier de quelques collègues, et que, la fidélité de tous ne laissât-elle rien à désirer, la capacité dans un moment de danger ne suffirait pas. Or, le danger peut survenir. Les élections se res-

sentiront plus ou moins de la scission de la droite, car les mêmes poids pèsent sur vos successeurs. Le cours naturel des choses, ou je ne sais quel événement fortuit, peut donc altérer la force et Tunioa de la majorité actuelle.

En attendant, on est plein d'espérances au

dedans comme au dehors. Je partage ces espérances. Je^suis convaincu que l^armée fera son devoir. M^' le duc d'Angoulême, brave, excellent prince, la satisfera et en sera satisfait. On culbutera facilement la machine des Cortès. Nous débuterons brillamment; le difficile sera d'établir, et, lorsque nous serons pleinement engagés, si nous allons jusque-là, d'éviter les intrigues de l'Angleterre. Je ne désespère pas de l'avenir sans être satisfait du présent. Nous manquons de force, de dignité, d'ensemble. Vous savez qu'il ne me suffît point qu'on agisse ; je veux que l'action ait de l'éclat, qu'on parle; j'aime les bons termes et les bonnes raisons. Que n'y êtes-vous? Prenons patience; c'est le refrain. Soignez votre santé.

L'afifaire du général Partouneaux , que devient-elle?^

Le marquis de Candau^ et Gestas me parlent souvent de vous. BourdeauetVandeuvre viendront à Ay .

Votre bonne mère va bien. Elle viendra avec ma belle-fille, et nous passerons ensemble quelques bons mois vers juillet.

Peut-être irai -je à Bruxelles en juin. On veut m'enlever mon cher Durant et l'envoyer par delà^

* Député des Basses-Pyrënëes en 1821.

laft CORRE SPOND ANGE.

Mille tendresses à tous, père, mère, enfants; amitiés aux jeunes gens.

1221. — M. de Serre à M. de.Fontenay.

Naples, 15 avril 1823.

J'ai reçu, mon cher monsieur, votre lettre du 26 de Paris. Vous devez être remis de vos fatigues, et. je vous félicite de votre heureuse arrivée. Je m'attendais que vous trouveriez là- bas des affaires plus sérieuses que les vôtres ; toutefois, j'espère que vous trouverez quelque intervalle où les puissances secondaires au moins pourront s'occuper de vos intérêts . Si vous nous revenez et que vous n'en soyez pas contrarié, vous savez assez que toute la légation et le ménage en seront charmés, et nous ne serons pas les seuls à Naples .

Vous ne dites rien ni de l'état dans lequel vous avez trouvé M'"® votre mère, ni du plaisir que vous avez eu à la revoir. Je suppose que tout cela a été le mieux du monde. Quand serai-je, sous ce rapport aussi heureux que vous ?

Vous savez par Belleval le bannissement de ce pauvre Bl. ; c'est odieux. Deux autres Napolitains se sont présentés pour faire viser leurs passe-ports :

ignorant s'ils n'étaient pas dans le même cas, nous avons ajourné et demandé des renseignements.

A l'occasion du bâtiment français les Trois-Amis qui a refusé de recevoir japrès la visite des gardes à bord, nous venons de rengager la difficulté que vous avez soutenue en août 1821 pour V Heureux- Joseph^ capitaine Flory. J'envoie par ce courrier les notes et contre-notes. Vous verrez que j'y ai traité l'affaire à fond. Passez aux bureaux et faitesvous montrer le tout ; puis parlez et agissez en conséquence. Que l'on montre qu'on sent et qu'on veut relever sa considération.

Au revoir, mon cher monsieur ; dès que vous vous serez reconnu, cherchez des occasions commodes et écrivez-moi de ces lettres comme à Naples vous auriez aimé à en recevoir de Paris.

Ma femme vous dit mille choses affectueuses ; nos enfants vont bien. Belleval, les attachés et moi, nous vous embrassons de cœur.

H. DE Serre.

1222w — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, ai avril 1833.

Réponse, cher ami, à votre n^ 13 du 1^' courant. Si le mal et le bien s'engendrent tour à tour l'un l'autre, prenons patience : le mal est en gésine; ju-

^ez-en par le Moniteur^ les Débats et le Constir* tutionnel, qui ont repris leur cours vers Naples. Incessamment vous y aurez le Drapeau blanc. Toutes les communications. faites ou à faire au Parlement d'outre-raer sont et seront sur votre table ; TOUS verrez comment nos ministres, tourmentés d'une certaine humeur belliqueuse naturelle ou inoculée , ont paru vouloir alternativement la guerre, la paix, et puis la guerre, tiraillés par Pozzo, par Stuart, poussés par l'un, contenant l'autre et frappant comme d'un coup de foudre les Anglais par le discours du trône. Ceux-ci, qui ne ;Sont rien moins qu'habitués à être dupes et qui restent en pareil état le moins de temps possible, exhalent maintenant leur humeur en mauvais propos. Jamais, autant que je m'en souvienne, on n'a parlé de la France en termes plus hautains, plus arrogants que M. Canning. Quoi! ces Anglais, qui 4i'ont cessé d'intervenir dans toutes les querelles pour accroître leur puissance, qui ont pris Ceylan, riie -de-France, le Cap, les îles Ioniennes, Malte, Helgoland, etc., etc., qui possèdent toute la pres- -qu'île de l'Inde et l'immensité tant à la Nouvelle-Hollande qu'au Canada, qui convoitent actuellement Cuba et Porto-Rico, et qui, d'avance, héritent aux Amériques de l'Espagne et du Portugal; *ces Anglais enfin qui, à nos portes, veulent se faire et se sont fait deux colonies européennes des Pays- Bas et du Portugal, nous signifient que, si dans la Péninsule ou dans le Nouveau-Monde, nous avons l'audace de faire la moindre acquisition, le plus

ANNÉE I83a m

petit arrangement favorable, même de gré à gré, ils seront là pour s'opposer et nous repousser dans notre coquille ! Que cela se fasse lorsqu'on est fort et despote,. je n'ai qu'à me soumettre; mais qu'on ait le sentiment de sa force et de notre faiblesse jusqu'au point de proclamer de telles menaces à la face du monde, cela est intolérable. Ce qui reste pour moi de l'examen de tous ces documents diplomatiques, c'est que les ducs de Wellington et de Montmorency ont été les seuls de bonne foi, qu'ils n'ont fait ni l'un ni l'autre ce qu'ils ont voulu et que nous sommes mal engagés dans une difficile entreprise. Quoi qu'il en soit, c'est du fond du cœur que je fais les vœux les plus ardents pour que notre loyal et généreux prince, le duc d'Angoulême, s'en tire honorablement. S'il parvenait, en dépit des Anglais et par miracle, à pacifier sagement et solidement l'Espagne, tous nos fanatiques seraient furieux, et je me réjouirais de leurs fureurs. Que si la question ne reste pas entre l'Espagne et nous, que si, coomie on le craint, le monde s'ébranle, maudits soient à jamais ceux qui nous ont ainsi compromis !

Nous serions quittes de la Chambre sans des bavards déchaînés qui profitent de l'absence de la gaucfa^. On parle de nous proroger. Je partirai sous six à sept jours. Je passerai mai en Champagne et probablement juin à Bruxelles. Je ne renonce point à l'Italie.

Avant de quitter Paris, j'aurai encore une conférence;^ et je présenterai à votre bonne mère, qui se porte bien, ma belle-fille, qui voyagera avec elle en.

juillet et qui lui tiendra compagnie à Ay, où je serai heureux de la soigner.

Je me suis strictement abstenu de la chancellerie depuis que mes bons amis l'ont quittée ; mais voici qu'on me réclame en Champagne. Le fils de votre successeur ^ épouse la fille d'un habitant des bords de notre Marne, de M. Boutin^, l'un de mes collègues au Conseil général du département.

J'embrasse père, mère, enfants, et je me rappelle au bon souvenirde la jeunesse.

1223.— S. A. R. le duc de Galabre à M. de Serre.

Naples, ce 23 avril 18â3.

Mon cher comte,

Je vous remercie infiniment pour l'attention que vous m'avez témoignée en m'envoyant la feuille du Journal de Paris qui renferme la proclamation de S. A. R. le duc d'Angoulême aux Espagnols. Je souhaite que le Tout-Puissant bénisse les opérations de l'armée française en Espagne et ramène le

* M. de Peyronnet.

^ Charles-Marie-Hippolyte, baron Boulin, marëchal des cam[)s et armëes du Roi, chevalier de Saint-Louis, etc. Ne à Paris en 1761, il mourut à Barzy (Aisne) le' 21 novembre 1839. De' 1821 à 1832, il fut maire de cette commune.

calme dans ce pays. En attendant, je vous prie

d'agréer l'assurance des sentiments d'estime et de

considération avec lesquels je suis votre très 9ffeo-

tienne ami^

François.

1224. — M. de Serre à sa mère.

Naples, S3 avril 1833.

J'ai reçu en même temps, chère maman, votre lettre du 23 mars jet celle des 31 mars et 1*^' avril. Je suis bien content du retour de vos forces, et j'espère bien que le bon résultat de vos promenades vous engagera à les continuer. Nous nous promenons beaucQup aussi. Il faut ici profiter des derniers moments du printemps, car les grandes chaleurs de l'été ne permettent guère de bouger.

Je suis charmé que les du Teîl établissent une de leurs filles et que cet établissement fasse le bonheur d'un des Lanty; c'est double motif de joie. Eugène* est un brave garçon et rendra M"® Eulalie^ fort heureuse. Faites-leur, et à tous à l'occasion, nos

* Le duc de Calabre témoignait à M. de Serre une bienveillance toute particulière ; il se plaisait à converser avec lui.

> Eugène Lanty, ne en 1785, ëtait fils de Christophe-François- Sébastien Lanty, conseiller au Parlement de Metz. Après avoir ■exerce les fonctions de receveur particulier des finances à Briey, il prit sa retraite en 1858 et mourut à Metz en 1869.

3 Fille du baron Cësaire du TeiL

fôO CORRESPONDANCE.

compliments. Nos tendres amitiés à Tunnel ; s'il a pris une bonne dose d'enÀui à la Chambre, il y aura aussi appris, avec son grabd bon sens, à voir lea choses sous leur véritable point de vue. Je n'ai point reçu la lettre de lui dont vous me parlez. Mille hommages à M°^® Desprez. Elle sera bien aimable, lorsqu'elle recevra des nouvelles de son mari, de vous les communiquer tout de suite pour que vous me les donniez. O'hegerty doit être content. Je l'embrasse, lui et les siens. Je suis bien aise aussi du placement de M. d'Adhémar.

On nous donne ici de premières bonnes nouvelles de l'armée ; mais ce n'est que beaucoup plus tard que nous en aurons de décisives.

Nos amitiés à M™® d'Augier et à son mari. Où est maintenant Maud'huy le marin ^?

D'après les dernières lettres de Paris, j'ai les plus grandes craintes pour la vie de la pauvre Eugénie*. C'était une bonne et aimable femme qui a soutenu avec bien de la vertu de très-longues souffrances. Elle m'a toujours montré un tendre et véritable attachement. Combien d'êtres déjà que j'ai tant aimés et qui m'attendent dans l'autre monde ! Au revoir, chère maman et meilleure amie. Conservez- vous bien : que nous puissions vous aimer longtemps encore dans celui-ci. Nous vous embrassons tendre*

ment.

Votre enfant,

H. DE S

* Voyez t. II, p. f>07.

a Mme (Je Vîênolles.

AlfNEB 1823. I3r

1225. —S.A. R. le duc de Galabre à M. de Serre».

Naples, ce 'US avril 1823.

Mon cher comte,

C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai reçu la co-pie d'une dépèche télégraphique, extraite du journal VÉcho da Midi, que vous avez eu la complaisance de m'envoyerpour me tenir au courant des nouvelles sur les opérations de l'armée française en Espagne. Je vous suis reconnaissant de votre bonne attention. Je vous prie de vouloir bien me continuer la communication des autres nouvelles sur le même objet qui de main en main vous parviendront et qui sont pour moi du plus grand intérêt.

Il m'est très-agréable de pouvoir profiter de cette occasion pour vous renouveler les assurances de ma sincère estime et de ma constante amitié, sentiments. avec lesquels je suis votre très-afiFectionné ami,

Fkançois.

1226. — M. de la Boulaye à M. de Serre»

Paris, SU» avril IBSÔ.

C'est à ce n® Ih du 8 avril, triste anniversaire, que je réponds, cher ami.

Le pauvre Sauvo^ relève d'une longue maladie qui l'a écarté de la Chambre pendant toute la session. Je l'ai visité ; nous avons souvent parlé de vous.

Mon départ est fixé à samedi. D'ici là je verrai M. de Fontenay.

Ma belle-fille. M™* Jules de la Bou traie, a été par moi conduite chez votre bonne mère, dont la santé est rafiFermie par des promenades presque quotidiennes. Ces deux dames sont fort voisines ; elles se concerteront pour le voyage d'Ay qu'elles feront ensemble. Insistez sur ce voyage. La tendresse maternelle va jusqu'à craindre de s'éloigner à trente lieues de plus ; on calcule que les lettres seront retardées de vingt-quatre heures, enfin on a peur d'être malade. J'aurai bien soin de M™® de Serre : elle sera chez n:oi comme chez elle; j'espère fort qu'elle se portera bien, très-bien. Ma belle-fille est une bonne et gentille personne qui lui tiendra compagnie pendant son séjour à Ay et qui la soignera aller et retour.

J'ai eu une seconde audience du président

Je compte sur quelques mouvements dans les am-

i Voyez t. m, p. h(n.

bassades après la session et je les redoute pour mon cousin, dont on parle dans les meilleurs termes, mais qu'on pourrait bien m'arracher sous prétexte d'avancement ou d'une position plus importante. Quanta vous, cher ami, si vous devez suivre cette carrière excentrique, il n'ya pas à songer à Londres. Resteraient donc, en cas d'événement, Vienne et Pétersboug ; que d'inconvénients ! quelle distance ï J'aime mieux Naples.

Fontenay m'arrive On songe pour lui à Pétersbourg. S'il retourne en Italie, nous nous concerterons et peut-être voyagerons-nous ensemble. Nous verrons. Le temps est gros d'événements. Us prennent bonne couleur en Espagne.

Je savais vos amitiés à Rome, et je suis bien convaincu que le choix est digne de l'électeur. Je suis prêt à aimer M. Niebuhr pour vous et pour lui.

J'embrasse toute la chère famille. .... Tout à vous, mes bien chers amis.

1227. — K. de Serre à sa mère.

NapleSy S5 avril 1893.

J'ai répondu il y a trois jours, ^hère maman, à vos lettres du 23 nmts et du l*"* du courant ; mati^ je

4«^ COR RfiSI^O ND ANCE.

saisis roocaâian d'an ccmnier extraordmaîne |Kmr

vous donner plus tôt de plus récentes nouvelies.

Nous allons tous assez hiea et passons doucemraat

nos jours dans Tattente des événenients et dans la

lêtSsiesse d'êtne si loin de oc que ûous aimons. Nous

-arons ici en ce moment beaucoup de voyageurs al>

^iemâuds, russes et surtout anglais qui jettent du

mouvement dans la ville et la société: pour moii, ce

sont autant de figures qui passent sans laisser de

traces. J'ai l'avantage, d^uis le oommei^em^it de

ce mois, de posséder ici M. Niebulir, ministre de

Pnjp^e à Rome, dont je vous ai déjà parlé, et la

seule ^personne avec laquelle je sois entré dans des

/rapports d'amitié. Il quitte Naples les premiers

, jours du mois prochain; je pense aussi vous avoir

dit qu'il irait en autoixine à JRiîw. Il vous verra

sûrement, et vous aurez du plaisir à causer avec lui,

.parce qu'il m'est t^idr»nent attadbé.

Au revoir, chère maman ; toute la p^te famille vous fait des tendresses, et moi, je vous embrasse ^-du meilleur de mon cœur.

Votre bon fils.

1228. — M. de Serre à M. de Fontenay.

Naples, 25 avril 1823.

Il y a dix jours, smh ehar monsieur, que je vous :ai «écrit relativement à la diffîoslté élevée «sitre les

AKNÉB 18S8. ÎM

douanes qui voulaient, après la visite, mettre des gardes à bord de nos vaisseaux, etceux-ci, qui les refusaient. Vous avez sans doutjs, suivant ma prière, pris communication, aux Affaires étrangères, des notes que j'ai passées à ce sujet. J'ai lieu d'en attendre un bon effet, car M. de Medici m^a répondu qu'il allait demander de nouveaux rensei* gnements, et que provisoirement il avait donné Tordre de laisser décharger les Trois^Amis. Le prînoe delà Sca^etta ^ m'a écrit la même chose; depuis, le César est arrivé de Marseille, la douane a élevé la même prétention, il a opposé le même refiis. La dousme a fini par céder, et le débarquement s'est opéré sans admettre de gardes. J'espère donc que la chose se décidera ainsi par le fait, si toutefois M. de Medici ne nous fait pas une réponse catégorique par écrit.

M. de Belleval dit que vous lui annoncez votre retour dans trois mois. Je m'en réjouirai. Toutefois réglez avant vos affaires, et évitez les chaleurs. Je souhaite que vous soyez compris dans les augmentations que se propose le ministre. S'il ne voyait que les convenances réelles, il augmenterait aussi l'ambassade de Naples. Je sais bien que je vérifie ce qu'il a dit : je m'y ruine. Toutefois il ne me convient pas de faire aucune demande dont l'accueU serait douteux. C'est sur quoi je présume que vous m'éclairerez bientôt.

Au revoir, mon cher monsieur ; nous nous par-

< Le prince de la Soaletta, lieutenant gérerai, ministre de. la Ouerre et de la Marine.

tons bien et vous disons mille choses. Je vous embrasse de cœur.

H. DE Serre.

Vous verrez sûrement à Paris M. Froment de Champ-la-Garde, consul général nommé ici. Il m'a écrit et m'annonce que son départ ne sera pas

prompt^ M. Duclusefiu* est ici. Il annonce du

sens ; je ne sais toutefois s'il remplacera pleinement M. Marson. Il désirait faire ici l'intérim du consulat général, mais il est bien piouiTu par M: Dubois, pour qui c'est d'ailleurs une juste indemnité, et il est urgent d'occuper Palerme. Je le presse donc d'y siller.

1229. — M. Niebuhr à M"'^' Hensler s.

Naples, le S9 avril 18S3.

■ J'ai beaucoup vu de Serre, et nos relations ont été si étroites, si constantes que notre amitié a

* M. de Champ-lo^arde était précédemment consul g^nënl â Amsterdam.

* M. Ducluseau venait d'être nomme consul à Palerme. * ^ Ce fragment de lettre est iraduit de l'allemand.

pris un caractère d'intimité qui lui assure une longue durée, lors même que nous ne devrloQgplu^ cous revoir. Je le vénère plus que japfiais dans 'tout ce qu^il fait; et, maintenant que je le connais, je puis dire que c'est un homme d'une vertu et d'une pureté parfaites aussi bien qu'un grand homme et un génie extrêmement rare. J'en étais déjà persuadé par l'image que, sans le connaître, j'avais pu me faire de lui.

Sa famille doit être, grâce à lui, la plus heureuse du monde : une femme vive et sensée, qui admire son mari, qui est fière de lui et en est fort aimée; des enfants qui sont l'objet de leur amour le plus tendre. Tous ceux qui font partie de l'ambassade font partie de la famille, et même les gens qui les ont accompagnés jusqu'ici semblent être moins des domestiques que des clients dévoués. Dans l'intérieur de la famille, on réserve le grand ton pour les représentations officielles, d'ailleurs fort rares; oelles-ci terminées, malgré le nombre des gens et l'élégance des appartements, on dirait d'une maison bourgeoise ; on s'y sent aussi à l'aise que chez les personnes de notre condition.

Le long séjour de de Serre en Allemagne, surtout dans sa jeunesse durant l'émigration, la connaissance ex^te de notre langue et de notre littérature, pour lesquelles il a une prédilection, sa vie si agitée, la nécessité ^où il se trouva après son retour de gagner son pain comme avocat ont prodigieusement développé cet esprit que la nature avait déjà doué de qualités si rares. Comme il a conscience de

sa force, tous les biens de la fortune ne sont pour lui ni une possession de valeur ni un lien.

1230 —Le général Desprez à M. de Serre.

Gîrone, 3 mai 18S3.

Vous avez quelquefois, mon cher ami, loué mon exactitude ; aujourd'hui probablement vous songez à m'adresser des reproches. Vous seriez moins sévère si vous aviez fait le métier de chef d'étatmajor. 11 n'en existe pas de plus fatigant, de plus fait pour troubler le cerveau. Des causes particulières ont encore rendu pour moi le fardeau plus pesant. Notre matériel n'était pas prêt lorsque la campagne s'est ouverte : de là mille soucis, mille embarras.

Nous avons passé les Pyrénées le 18; après avoir sommé Figuières et laissé devant cette place un corps d'observation, nous avons cherché Milans et Mina, qui s'étaient réunis. Nos manœuvres avaient été combinées de manière à rendre leur retraite fort difficile. Malheureusement un temps affreux nous a forcés de différer l'attaque. Avertis du danger qui les menaçait, ils se sont retirés à la hâte. Cette retraite seule est un bien ; elle rassurera les habitants de nos frontières, parmi lesquels de vives

ANNÉE ISf a la»

ahurmes s'étaient répandues ; elle jettera le découragemacit parmi leurs soldats et occasionnera de nombreuses désertions. Les hahitants n'étaient pas sans inquiétude tant qu'ils voyaient l'année constitutionnelle en présence. Maintenant qu'elle fuit, ils manifestent leur opinion avec plus d'énergie; nous avons été reçus à Girone avec un enthousiasme qu'il, serait difficile de peindre : -c'était vraiment de l'ivresse. Tels n'étaient point pour nous les Espagnols il y a douze ans. Ce qui se passe depuis deux jours me fait espérer une prompte solution. Puisse la victoire du parti royaliste n'être pas souillée par des vengeances! Jusqu'à présent les soldats de la Foi ne se sont point portés aux excès que l'on redoutait; quant aux nôtres, ils sont d''une sagesse exemplaire. Un accord parfait règne entre les officiers ; les nuances d'opinion semblent avoir dispam : tel qui était libéral en France voit ici des amis dans les royalistes, des ennemis dans les constitutionnels. C'est ainsi que se font les solides conversions. J'avais toujours pensé que la guerre aurait du moins cet avantage ; je m'applaudis de ne pas m'être fait illusion.

Je regrette que votre beau-frère* ne soit pas dans notre corps d'armée; j'aurais été heureux de lui être utile

Adieu, mon cher ami; je vous embrasse et vous aime du meilleur de mon cœur. Écrivez-moi souvent ; rappelez- moi au souvenir de M"* de Serre,

* M. Viclop â'Huapt

m CORRESPONDANCE.

de VOS enfants, de MM. de Saînt-Maurîs et d'Huart. J'ai des nouvelles de ma femme et de ma fUle; l'absence me paraît cruellement longue.

123i« ^ M. de Serre à sa mère*

Naples, 6 mai 18S3.

Je reçois, chère maman, votre lettre du 19 avril , Je me ferai un plaisir d'accueillir votre peintre et l'amuserai en lui montrant quelques tableaux ; c'est un des délassements de mon exil.

Je sais gré à M. de Fontenay des détails qu'il vous a donnés sur toute la petite famille. Vendredi 9, nous irons, petits et grands, aune messe noire pour mon pauvre père ; nos prières se joindront aux vôtres. Tout ce que vous m'écrivez sur ce sujet me touche profondément.

M. Niebuhr, dont je vous ai parlé, est parti avanthier d'ici avec sa famille après y avoir passé un mois; ils doivent aller à Paris à la fin de l'automne. Je lui ai donné deux mots pour vous; vous serez bien aise de le voir. Avant son départ, nous avoas monté sur le Vésuve. Nous sommes arrivés sans accident sur le cratère ; nous en avons parfaitement découvert le fond. M. Niebuhr est un homme dans lequel vous pouvez mettre toute votre confiance ; il a pour moi un véritable attacheniient.

ANNÉE i8sa m

Au revoir, chère maman. Nous allons tous bien; nous vous faisons tous nos respectueuses tendresses. Continuez à avoir bien soin de vous. Aîmons-iaous et espérons.

Votre bon fils et meilleur ami.

Mille choses de ma part aux du Teil, aux d*Au- §ier et à Turmel, s'il est encore près de vous.

1232. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, 6 mai 18S3.

Votre absence, monsieur et respectable ami, me laisse un grand vide que je ne penserai pas même à remplir. Cependant, comme il ne faut pas être de mauvais compte avec la Providence, je la remercie de ce séjour d'un mois ici, que je pouvais à peine espérer. Je suis heureux d'avoir eu cette occasion de connaître davantage vous, votre digne compagne, vos aimables enfants, de faire connaître votre famille à la mienne et de serrer ainsi davantage des nœuds indissolubles d'amitié et d'estime. Que les bénédictions du Ciel vous accompagnent et vous protègent tous ! Mon cœur sera souvent occupé de vous ; nous en causerons entre nous. Vos lettres seront une de nos plus chères consolations.

Je vous envoie mes letti^es; vous jetterez au feu

Uâ CORRESPONDANCE.

edles que tous n'aurez pas roccasicm de remettre

vou^même*

Au revoir en quelque lieu que ce soit; mille

choses tendres de moi et de ma femme à M"* Nie-

buhr; caresses à vos enfants. Gaston, Louise et

Marie embrassent Marco^ , Amélie et Lucie.

Tout à vous.

H. DE Serre.

1233. — Le marquis de la Tour-âs-Pia à M. âe Serre.

Gênes, 7 mai 1823.

Il me semble que vous ne devez avoir, ni par ce courrier ni par le prochain, la dépêche télégraphique ci-jointe* : en conséquence, je vous l'envoie.

^ Marcns-Carsten-Nicolas Niebuhr, ne à Rome le P' avril 1817. Il fut d'abord attache au ministère de rinstruction publique et dea Cultes. Il devint en 1850 conseiller de gouvernement, en 1851 secre'taîre du cabinet de Frëd^ic-Guillaume IV et en 18o/è conseîller de cabinet et conseiller d'Etat. Il mourut le 1®' août 1860 à Oberweiler, prés Badenweiler (grand-duché de Bade}.'

2 Dépêche télégraphique de Paris en date da 2 maiy arrivée à Toulon le 3, à onze heures du matin*

s. E. LE MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR A M. LE SOUS-PRBFET

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