Mademoiselle Merqxiem
Aime toujours ton vieux troubadonr et iiarlo-lui de Paris ; quelipies mots quand tu as le temps.
Fais un canevas pour INohanl à ({uatre ou cinc} personnages, nous le le jouerons.
On t'embrasse et on t'appelle.
G. SAND
A GUSTAVE FLAUBERT, A CRUISSET
Nûliant, 18 août 1867.
Où es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu étais à Paris dans les premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J'y passe trois jours et je reviens ici. Mais je n'espère pas t'y rencontrer. Tu dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière. Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au désespoir. J'ai perdu tout à coup et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami RoUinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C'est un coup de massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage; mais mes pauvres enfants sont aussi consternés que moi : nous l'adorions, tout le pays l'adorait.
Porte-loi bien, toi, et pense quelquefois aux amis absents. Nous l'embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.
Noliant, août 18G7.
Je le bénis, mon cher vieux, iioiir la bonne pensée que lu as eue tie venir; mais lu as bien fail de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rêve que maladie el malheur : soigne-loi, mon vieux camarade. J'irai le voir si je peux me remonter ; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t'écrirai un mol de Paris. Si lu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explication : je sais tout ce qui est empêchement dans la vie et jamais je n'accuse les cœurs que je connais. — Je voudrais (jue, dès à présent, si tu as un moment pour m'écrire, lu me dises où il l'aul que j'aille passer trois jours pour voir la C(jle normande sans tomber dans les endroits où va le monde. J'ai besoin, pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le monde n'ait pas parlé, et où il y ail de vrais habitants chez eux, des paysans, des pêcheurs, un vrai village dans un coin à rochers. Si lu étais en Irain, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiète pas de moi. Je vas i»artont et je ne m'inquiète de rien. Tu m'as dit que celle population des côtes était la meilleure du pays, qu'il y avait là de vrais Itonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs habits, leurs maisons el leur horizon. C'est
ET (lUSTAVE FLAUBERT 97
assez itour ce (|ue je veux faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guère décrire; il me suffit de voir, |iour ne jias nieltre un cou[) de soleil à faux. Conunenl va ta mère? as-tu ]iu la promener et la distraire un peu? Embrasse-la jinur moi comme je t'embrasse.
G. SAND
Maurice t'embrasse; j'irai à Paris sans lui : il tombe au jury pour le "2 septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvée. Aurore est très coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser; ses mains sont des merveilles et d'une adresse inouïe pour son âge.
Au revoir donc, si je peux me tirer de l'état où je suis. Le diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour, pour ne pas attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
fl^ ^ Nohant, 10 septembre 1807.
•i,v^A Clier vieux,
Je suis inquiète de n'a\oir pas de tes nouvelles depuis cette indisposition dont lu me parlais. Es-tu guéri? Oui, nous irons voir les galets et les falaises le mois procbain, si lu veux, si le cœur t'en dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après coup.
En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que
j'adore, et où j'ai passé tant (Flieures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tète à tête avec l'encrier. Je pars définitivement le 16 pour Paris; le 17 à ^^^ une heure, je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointel, propriétaire, mon amie madame Leharhier de Tinan; j'y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de loi sans t'emhrasser? J'en serai malade d'envie ; mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule : j'ai pour compagnon de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamher. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le 19. Nous reviendrions ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au plus fard. Mais, si tu es tant soit peu souffi'ant encore, ou plongé dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au mois prochain. Quant à la promenade ûliiver à la grève normande, ca me donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Juan à cette époque-là !
J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, mais l'àme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper à de l'énergie tendre; car le courage froid et purement philosophique, ra me fait comme un cautère sur une jambe de bois.
Je t'embrasse et je t'aime et (aussi ta mère). Maurice aussi, quel français! On est heureux de l'oublier, c'est une scie. Ton Troubadour
G. SAND
A GEORGE S A N D
Chère maîlre,
Gomment! jias de nouvelles?
Mais vous allez me répondre puisque je vous demande un service. Je lis ceci dans mes notes : « National de 1841. Mauvais traitements iniligés à Barbes, coups de pieds sur la poitrine, on le liaîne par la barbe et les cheveux pour le transférer dans un in-pace. Consultation d'avocats signée : E. Arago, Favre, Berryer, pour se plaindre de ces abominations. »
Informez-vous près de lui si tout cela est exact; je vous en serai obligé.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, mardi 1" octobre 1876.
Cher ami, tu auras ton renseignement. J'ai demandé hier soir à Peyrat, j'écris aujourd'hui à Barbes qui te répondra directement.
D'où crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a enlevée il y a six jours. Jumièges m'avait passionnée. Cette fois, j'ai vu Étretal, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp, Saint- Valéry, que
je connaissais, et Dieppe, qui m'a éblouie; les environs, le château d'Arqués, la cité de Limes, quels pays! J'ai donc repassé deux fois à deux pas de Croisset et je t'ai envoyé de gros baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à bavarder avec loi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais été. seule, j'aurais acheté une vieille guitare el j'aurais été chanter une romance sous la fenêtre de ta mère. JMais je ne pouvais te conduire une smala.
Je retourne à Nohant et je l'embrasse de tout mon cœur.
G . SAND
Je crois que les Bois- Doré vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une manière d'être à Paris^ le long de la Manche, (jni ne me met guère au courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un peu chouette. J'ai marché comme un vieux cheval : je reviens toute guillerette.
LXYIII
A GE(^RGE SAND
Enfin, enfin, on a donc de vos uonvelles, chère maître, el de bonnes, ce qui est doublement agréable.
Je compte m'en retourner vers ma maison des champs avec madame Sand, et ma mère l'espère aussi. Qu'en
ET GUSTAVi: FLAUBERT 101
(liles-vous? Car enlin, dans tout ra on ne se voit pas, nom du ne halle!
Quant à mes dr'placemcnts, à moi, ce n'esl pas Tenvie de m'y livrer qui me manque. Mais je serais jierdu si je bougeais d'ici la fin de mon roman. Votre ami est un bonhomme en cire; tout s'imprime dessus, s'y incruste, y entre. Revenu de chez vous, je ne songerais plus qu'à vous et aux vôtres, à votre maison, à vos paysages, aux mines des gens que j'aurais rencontrés, etc. Il me faut de grands efforts pour me recueillir; à chaque moment je déhorde. Voilà i^ourquoi, chère bon maître ailorée, je me prive d'aller rn'asseoir et rêver tout haut dans votre logis. Mais, dans l'été ou l'automne de 1869, vous verrez quel joli voyageur de connrierce je lais, une fois lâché au grand air. Je suis abject, je vous en préviens.
En fait de nouvelles, il y a du re-calme depuis que l'incident Kerveguen est mort de sa helle mort. Était-ce farce? et hèle!
Sainte-Beuve prépare un discours sur la loi de la presse. 11 va mieux, décidément, J'ai dhié mardi avec Renan. 11 a élé merveilleux d'esprit et d'éloquence, et artiste! comme jamais je ne l'avais vu. Avez-vous lu son nouveau volume? Sa préface fait du bruit.
Mon ])auvre Théo m'inquiète. Je ne le trouve pas roide.
Nohaut, 1-2 octobre 1867.
J'ai envoyé ta lettre à Barbes; elle est bonne et brave comme loi. Je sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me jeter par les fenêtres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler de me laisser repartir si tôt. Oui; c'est bien bête d'avoir vu ton toit quatre fois sans y entrer. Mais j"ai des discrétions qui vont jusqu'à l'épouvante. L'idée de l'appeler à Rouen pour vingt minutes au passage m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, un pied qui remue, et qui toujours est prêt à partir. Tu vis dans la robe de chambre, le grand ennemi de la liberté et de l'activité. Te forcer à l'habiller, à sortir, peut-être au milieu dun chapitre allachant, et tout cela pour voir quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content, tant plus il est slupide. Je n'ai pas osé. Me voilà forcée d'ailleurs d'achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j'irai encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à Honfleur : ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, et je tenterai, cette fois, de l'enlever en passant. Sinon, je le verrai du moins, et puis j'irai en Provence.
Ah! si je pouvais l'enlever jusque-là! Et si tu pouvais, si lu voulais, durant cette seconde quinzaine d'octobre où
lu vas être libre, venir me voir ici! C'élail promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais tu ne nons aimes pas assez pour ça, gredin que tu es! Tu le figures que tu as un tas d'amis meilleurs : tu te trompes joliment; c'est toujours les meilleurs qu'on néglige ou qu'on ignore.
Voyons, un ])eu de courage; on part de Paris à neuf heures un quart du matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est ici à six pour diner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gène pas, et on s'aime bien. Dis oui.
Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embête d\in an sans te voir.
Ton vieux troubadour.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 27 octobre 1867.
Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur ce que j'ai vu de la Normandie : cela a peu d'importance, mais j'ai pu y encadrer entre guillemets trois lignes de Salammbô qui me paraissent peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu'on fait des livres.
Je me poiie bien et je travaille vile et beaucoup, pour vivre de mes rentes cel hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes et où sera le cœur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir en songeant (ju'à cette heure on se bat pour le pape. Ah! Isidore '.'
J'ai vainement tenté d'aller revoir ma Normandie ce mois-ci, c'est-à-dire mon gros cher ami de cœur. Mes enfants m'ont menacée de mort si je les quittais si vite. A présent, il nous arrive du monde. 11 n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Le mois prochain je ferai le diable [tour te trouver où que tu sois et en attendant je t'aime comme tout. Et loi. Le travail? la santé de la mère? La tienne? Je m'ennuie de n'avoir pas de tes nouvelles.