Prince Jérôme Napoléon
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Si ça ne te va pas ces jours-là, un mot et moi je te préviendrai encore. Aie Tobligeance de mettre l'adresse à la lettre ci-incluse et de la l'aire jeter à la poste.
Paris, 21 jeudi-mai 1868.
Je vois que les trains du jour sont très lents, je ferai un grand effort et je partirai à huit heures dimanche, pour aller déjeuner avec loi, si c'est trop tard, ne m'attends pas. Je déjeune de deux œufs en omelette on sur le plat, et d'une lasse de cafi!'. Je duie d'un peu de poulet ou de veau et de légumes.
En renonçant à m"efforcerde manger des viandes vraies, j'ai retrouvé l'eslomac solide. Je bois du cidre avec enthousiasme, plus de vin de Champagne! A Nohant je vis de piquette et de galette, et depuis que je ne cherche plus à me bien nourrir, plus d'anémie, croyez donc à la logique des médecins!
Enfin il ne faut pas plus s'occuiier de moi que du chat, même pas tant. Dis bien cela à la petite Maman. Je vas donc enfin te voir mou saoul pendant deu\ jours! Sais-tu qu'à Paris, tu es inahordable'i Pauvre vieux, as-tu enfin dormi comme un loir dans ta cambuse? Je voudrais te donner un pende mon somme que rien, pas même le canon, ne peut troubler.
Mais j'ai fait de bien mauvais rêves depuis quinze jours
sur ma pauvre Eslher, et voilà qu'enfin Depaul, ïarnier, Guéniaux et Nélalon nous déclarent hier qu'elle accouchera toute seule et très hien, d'un enfant qui n'a pas de raison pour n'être pas superbe? Je respire, je renais, et je vas t'embrasser si fort ([ue tu en seras scandalisé. A dimanche donc, et ne te dérange pas.
Paris, -^G mai 1868.
Arrivée en pionrant. Dine avec ton brave et charmant ami Du Canij). Nous avons parlé de toi, rien que de toi et de ta maman et nous avons dit cent fois que nous vous aimions. Je vas dormir pour déménager demain matin.
J'ai un charmant local sur le jardin du Luxembourg.
Je vous embrasse, mère et fils, de tout mon cieur qui est à vous.
G. SAND
!Mardi soir, rue Gay-Lussac, 5.
Paris, '2S mai 1868.
Ma jtetile amie a mis au monde ce malin en deux heures de crise, un garçon qui semblait mort et qu'on a si bien
(a([u'ui(; ([u'il est Uès vivant ol lirs gentil ce soir. La inèi'c va tirs l)ion, (iuell(3 chance!
Mais ({uelle scène! C'était là (iuel(|ne chose à voir. Je suis bien lasse, mais bien contente et je le le dis, parce que lu m'aimes.
G. SAND
•Icudi soir.
Je pais mardi ponrNohant.
LXXXIY
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 juin 18GS.
Me voilà encore à Vembéler avec l'adresse M. Du Camp, (|ue lu ne m'as jamais donnée, bien que tu lui aies fait ]iarvenir une lettre de moi, et à qui (lui) je n'ai pas songé à la demander en dînant avec lui à Paris. Je viens de lire son livre des Forces perdues; je lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens iiarole. Écris l'adresse, puis donne au l'acteur, et merci.
Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante !
Que ne suis-je la... rivière qui te berce (le S07i doux murmure et qui t'apporte la fraîcheur dans Ion antre! Je causerais discrètement avec toi entre deux pages de ton
roman, et je ferais taire ce fantastique grincement de chaîne * que tu détestes et dont l'élrangelé ne me déplaisait pourtant pas. J'aime tout ce ([ui caractérise un milieu, le roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé, j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où je suis; c'est de l'idiotisme uuditif, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon milieu et ne vais pas au Sénat, ui autres mauvais lieux.
Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les adore; il fait chaud, j'adore ça. C'est toujours la même rengaine que j'ai à te dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des camarades. Tu vois, ça n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte impression de ce que tu m'as lu: ça m'a semblé si beau, qu'il n'est pas possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien: la flânerie me domine. Ça passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi.
G. SAND
Tendresses des miens, toujours.
1. La chaîne Au bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.
ET GUSTAVE FLAU15ERT 12i
A GEORGE SAND
C'roissct, iJimanelie 5 juillet 1868.
J'ai violemment bûché depuis six semaines. Les patriotes ne me pardonneront pas ce livre, ni les réactionnaires non plus ! Tant pis; j'écris les choses comme je les sens, c'està-dire comme je crois qu'elles existent. Est-ce bèlise de ma part? Mais il me semble que notre malheur vient exclusivement des gens de noire bord. Ce <iue je trouve de christianisme dans le sociahsme est énorme. Voilà deux petites notes qui sont là, sur ma table.
« Ce système (le sien) n'est pas un système de désordre, car il a sa source dans l'Évangile, et de cette source divine ne peuvent découler ]a haine, les guerres, le froissement de tous les intérêts! car la doctrine formulée de l'Évangile est une doctrine de paix, d'union, d'amour. » (L. Blanc.)
« J'oserai même avancer qu'avec le respect du dimanche s'est éteinte dans lame de nos rimeurs la dernière étincelle du feu poétique. On l'a dit : Sans la religion, pas de poésie! » (Proudhon.)
A propos de celui-là, je vous supplie^ chère maître, de lire à la suite de son livre sur la célébration du dimanche une histoire d'amuur intitulée, je crois, Marie et Maxime. H faut connaître ça pour avoir une idée du style des Penseurs. C'est à mellre en parallèle avec le Voi/age en Bretagne., du grand Veuillot; dans Çà et Là. Ce qui n"em-
pèche pas que nous avons des amis 1res admirateurs de ces deux messieurs.
Quand je serai vieux, je ferai de la critique; ça me soulagera, car souvent j'étouffe d'opinions rentrées. Personne, mieux que moi, ne com])rend les indignations de ce brave Boileau contre le mauvais goût : « Les bêtises que j'entends dire à l'Académie hâtent ma fin. » Yoilii un homme.
Toutes les fois, maintenant, que j'entends la chaîne des bateaux à vapeur, je songe à vous, et ce bruit-là m'irrite moins, en me disant qu'il vous plaît. Quel clair de lune il faisait cette nuit sur la rivière !
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Noliant, 31 juillet 1808.
Je t'écris à Croisse! (juand même, je doute que tu sois encore, à Paris par cette chaleur de Tolède; à moins que les ombrages de Fontainebleau ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver, sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chic. As-tu vu les sables (VArbonne^ il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à l'heure qu'il esl.
Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un ruisseau toujours froid et omltragé; le jour, quatre heures de travail ; le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un lioinan comique en tournée, partie de la troupe de l'Odéon, dont plusieurs vieux amis,
à ((ui nous avons donné à souper à La Chaire, deux nuils de suite avec toute leur bande, après la représciilalion; chants et rires avec Champagne Irapiio, jusqu'à trois heures (lu matin, au grand scandale des bourgeois, (jui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là un drùle de comi(iue normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu (ju'il y en a d'un esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y a là une mine inconnue, des chefs-(r(euvre de genre. Ça m'a fait aimer encore plus la Noiinandie. ïu connais peutêtre ce comédien. Il s'appelle Fréville : c'est lui qui est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de recevoir les cou[)s de pied au cul. Il est détestable, impossible, mais sorti du théâtre, c'est un garçon charmant el amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée!
Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, el nous avons mené joyeuse vie, sans préjudice des Lclires d'un voyageur dans la Revue^ el des courses Ijotaniipies dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus beau de Taffaire, ce .sont les petites filles. Gabrielle,un gros mouton qui dort et rit toute la journée; Aurore, plus fine, des yeux de velours et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, el adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille jias trop vile.
Tu m'inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout le mal; est-ce bien vrai, ça?el puis les vaincus ! c'est bien assez d'être vaincu par sa faule sans qu'on vous crache au nez toutes vos bêtises. Aie pitié. Il y a eu là tant de belles âmes quand même! Le christianisme a été une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une
séduclion quand on n'en voit que le côté tendre ; il prend le cœur. Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en débarrasser. Mais je ne m'étonne pas qu'un cœur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de le voir épuré et ramené à son idéal. J'ai eu aussi celte illusion; mais, aussitôt qu'on fait un pas dans ce passé, on voit que ça ne peut pas se ranimer, et je suis bien sûre qu'à celte heure Louis Blanc sourit de son rêve. Il faut |)enser à cela aussi !
Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont terriblement marclié depuis vingt ans et qu'il ne serait pas généreux de leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement à eux-mêmes.
Quant à Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rhéteur de génie, à ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un spécimen d'antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrale.
Je me he à toi pour le sentiment du généreux. Avec un mot de plus ou de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main est douce dans la force. Tu es si l)on, que lu ne peux pas être méchant.
Irai-je à Croissel cet automne? Je commence à craindre que non et que Cadio ne soil en répétition. Enfin je tâcherai de m'échapper de Paris, ne fût-ce qu'un jour.
Mes enfants t'envoient des amitiés. Ah diable! il y a eu une jolie prise de bec pour Salammbô ; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait de ne pas aimer ça. Maurice l'a traité de bourgeois, el, pour arranger l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait tort de
ET GUSTAVE FLAUliERT 125
(lire un mol pareil, vu qu'il aurait dû dire imbécile. Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse. Ton vieux Troubadour
G. SAND
A OEORGE SAXO
Diepi)e, lundi.
Mais oui, chère maître, j'étais à Paris par cette chaleur trop picale (comme dit M. X***, le gouverneur du château de Versailles), et j'y ai sué fortement. J'ai été deux fois à Fontainebleau, et la seconde fois, selon votre avis, j'ai vu les sables d'Arbonne. C'est tellement beau ({ue j'ai « cuydé » en avoir le vertige.
J'ai été aussi à Saint-Gratien. Me voilà à Dieppe, et mercredi je serai à Croisset, pour n'en plus bouger d'ici à longtemps; il faut avancer le roman.
Hier, j'ai vu Dumas; nous avons parlé de vous, bien entendu, et comme je le reverrai demain, nous en reparlerons.
Je me suis mal expliqué, si je vous ai dit que mon livre « accusera les patriotes de tout le mal » ; je ne me reconnais le droit d'accuser personne. Je ne crois même pas que le romancier doive exprimer son o|)inion sur les choses de ce monde. Il peut la communiquer, mais je n'aime pas à ce qu'il la dise. (Gela fait partie de ma poétique à moi.) Je me borne donc à exposer les choses telles
qu'elles me paraisseul, à exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les couséquences; riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de loul cela. Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pilié, ni colère. Quant à de la sympalliie, c'est différent : jamais on n'en a assez. Les réactionnaires, du reste, seront encore moins ménagés que les autres, car ils me semblent jikis criminels.
Est-ce qu'il n'est pas temps de faire entrer la justice dans l'art? L'impartialité de la peinture atteindrait alors à la majesté de la loi, — et à la précision de la science!
Enfin, comme j'ai dans votre grand esprit une confiance absolue, quand ma troisième partie sera terminée, je vous la lirai, et s'il y a dans mon travail quelque chose qui vous seiuble viéchant, je l'enlèverai.
Mais je suis d'avance convaincu que vous ne me ferez pas une objection.
Quant à des allusions à des individus, il n'y en pas l'ombre.
Le prince Napoléon, que j'ai vu jeudi chez sa sœur, m'a demandé de vos nouvelles et m'a fait l'éloge de Maurice. La princesse Mathilde m'a dit qu'elle vous trouvait « charmante », ce qui fait (|ue je l'aime un peu plus qu'auparavant.
Comment, les répétitions de Cadio vous empêcheront de venir voir votre [lauvre vieux cet automne? Pas ])ossible. Je connais Fréville, c'est un homme excellent et très lettré.
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