CORRESPOKDANCE ENTRE GEORGE SAND
tombé dans noire jardin, et notre ruisseau d'Indre est devenu un gave des Pyrénées, ce n'est pas désagréable. Quel été splendide! Les graminées ont sept pieds de haut, les blés sont des nappes de fleurs. Le paysan trouve qu'il y en a trop; mais je le laisse dire, c'est si beau! Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans l'eau glacée. Le médecin trouve que c'est fou; je le laisse dire aussi; je me guéris pendant que ses malades se soignent et crèvent. Je suis de la nature de l'herbe des champs : de l'eaji et du soleil, voilà tout ce qu'il me faut.
Es-tu en route pour les Pyrénées? Ahl je t'envie, je les aime tant! J'y ai fait des courses insensées; mais je ne connais pas Luchon. Est-ce beau aussi! Tu n'iras pas là sans aller voir le cirque de Gavarnie et le chemin qui y conduit? Et Gauterets, et le lac de Gaube? Et la route de Saint-Sauveur? Mon Dieu, qu'on est heureux de voyager, de voir des montagnes, des fleurs, des précipices! Est-ce que tout cela t'ennuie? est-ce que tu le rappelles qu'il y a des éditeurs, des directeurs de théâtre, des lecteurs et des publics, quand tu cours le pays! Moi, j'oublie tout, comme quand Pauline Viardot chante.
L'autre jour, nous avons découvert, à trois lieues de chez nous, un désert, désert absolu, des bois sur une grande étendue de pays où l'on n'aperçoit pas une chaumière, pas un être humain, pas un mouloil, pas une poule, rien que de fleurs, des papillons et des oiseaux pendant tout un jour. Mais où ma lettre te trouvera-t-elle? J'attendrai pour te l'envoyer que tu m'aies donné une adresse.
A GEORGE SAND
Bagnères-de-Luchon, 12 juillet IS'ÎO.
Me voilà ici depuis dimanche soir, chère maître, et pas plus gai qu'à Croisset, un peu moins même, car je suis très désœuvré. On fait tant de bruit dans la maison que nous habitons, qu'il est impossible d'y travailler. La vue des bourgeois qui nous entourent m'est d'ailleurs insupportable. Je ne suis pas fait pour les voyages. Le moindre dérangement m'incommode. Votre vieux troubadour est bien vieux, décidément! Le docteur Lambron, le médecin de céans, attribue ma susceptibilité nerveuse à Tabus du tabac. Par docilité, je vais fumer moins; mais je doute fort que ma sagesse me guérisse!
Je viens de lire Pickivick de Dickens. Connaissez-vous cela? Il y a des parties superbes; mais quelle composition défectueuse! Tous les écrivains anglais en sont là; Walter Scott excepté, ils manquent de plan. Cela est insupportable pour nous autres Latins.
Le sieur *** est décidément nommé à ce qu'il parait. Tous les gens qui ont affaire à l'Odéon, à commencer par "ous, chère maître, se repentiront de l'appui qu'ils lui ont aonné. Quant à moi, qui, Dieu merci, n'ai plus rien à démêler avec cet établissement, je m'en bats l'œil.
Comme je vais commencer un bouquin qui exigera de moi de grandes lectures, et que je ne veux pas me ruiner
en livres, connaissez-vous à Paris un libraire quelconque qui pourrait me louer lous les livres que je lui désignerais ?
Que faites-vous maintenant? Nous nous sommes peu et mal vus la dernière fois.
Cette lettre est stupide. Mais on fait tant de bruit audessus de ma tète que je l'ai pas libre (la tète).
Au milieu de mon ahurissement, je vous embrasse, ainsi que les vôtres. Votre vieille ganache qui vous aime,
CGXXXIII
INohant, 19 jui.Uet 1872.
Cher vieux troubadour.
Nous aussi nous parlons, mais sans savoir encore où nous allons; ça m'est bien égal. Je voulais mener ma nichée en Suisse; ils aiment mieux aller dans le sens opposé, vers l'Océan; va pour l'Océan! Pourvu que l'on voyage et qu'on se baigne, je suis folle de joie. Décidément, nos deux vieilles troubadoureries sont deux antinomies. Ce qui t'ennuie m'amuse ; j'aime le mouvement, le bruit, et même les choses ennuyeuses dfes voyages trouvent grâce devant moi, dès qu'elles font partie des voyages. Je suis bien plus sensible à ce qui dérange le calme de la vie sédentaire qu'à ce qui est dérangement normal et obligatoire dans la vie de locomotion.
Je suis absolument comme mes peliles-filles, qui sont
ivres d'avance et sans savoir pourquoi. Mais c'est curieux de voir comme les enfants, tout en aimant le changement, voudraient emporter leur milieu, leurs jouets d'habitude à travers le monde extérieur. Aurore fait les malles de ses poupées, et Gabrielle, qui préfère les bêtes, prétend emmener ses lapins, son petit chien et un petit cochon qu'elle protège en attendant qu'elle le mange. Such is life.
Je crois que, malgré ta mauvaise humeur, ce voyage te fera du bien. Il te force à reposer ton cerveau, et, s'il faut fumer moins, la belle affaire! La santé avant tout. Jespère que ta nièce te force à remuer un peu ; elle est ton enfant, elle doit avoir de l'autorité sur toi, ou le monde serait renversé.
Je ne peux te renseigner sur le libraire dont tu as besoin pour louer des livres. Je m'adresse pour ces choseslà à Mario Proth et je ne sais pas où il trouve. Quand lu retourneras à Paris, dis-lui de ma part de le renseigner. C'est un garçon dévoué, obligeant au possible. Il demeure rue Yisconti, 2 — Il me semble que Charles Edmond aussi te renseignerait très bien, Troubat ' aus>i.
Tu t'étonnes que les paroles ne soient pas des contrais; tu es bien naïf; en affaires, il n'y a que des écrits. Nous sommes des don Quichotte, mon vieux troubadour; il faut nous résigner à être bernés par les aubergistes. La vie est faite, comme cela, et qui ne veut pas être trompé, doit aller vivreau désert. Ce n'estpas vivre que de s'abstenir de tout le mal de ce bas monde. Il faut avaler l'amer et le sucré.
Pour ton Saint-Antoine, si tu me le permets, à mon