‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 24 sur 38 · HUITIÈME NOTE DU COMTE DE MERADEAU POUR LA IOIR · texte numérisé non relu

HUITIÈME NOTE DU COMTE DE MERADEAU POUR LA IOIR

5 juillet 1790. — La position actuelle de l'autorité royale peut seule indiquer le choix des mesures propres à l'améliorer. Pour la bien connaître, il faut la comparer avec ce qu'elle était il y a deux ans.

Avant la révolution actuelle, l'autorité royale était incomplète, parce qu'elle n'était pas fondée sur des lois ; insuffisante, parce qu'elle tenait à la force publique plus qu'à l'opinion ; incertaine, parce qu'une révolution, toujours prête à éclater, était capable de la renverser.

Le roi était forcé de ménager sa noblesse, de négocier avec le clergé, de composer avec les parlements, de combler la cour de faveurs; il n'avait pas plus qu'aujourd'hui le pouvoir absolu, qui n'existe nulle part.

Le roi faisait les lois, l'opinion publique les sanctionnait, mais le pouvoir de gouverner ne tire pas sa force du pouvoir législatif. La nouvelle Constitution donne au monarque le droit de suspendre les mauvaises lois, et ne le prive pas des moyens d'en faire adopter de bonnes.

Le roi établissait seul les impôts : c'était un embarras de plus, une source éternelle de dissensions entre lui et ses peuples. Sera-t-il moins puissant, parce qu'il n'aura que des bienfaits à accorder en échange de l'amour?

La volonté, même arbitraire, s'exécutait sans obstacles; mais ce genre d'autorité n'était utile qu'aux ministres : ils doivent seuls le regretter; il faudra désormais qu'ils soient plus habiles. En établissant la responsabilité des ministres , l'Assemblée nationale a consacré l'impeccabilité du roi.

1 La fédération du U juillet 1790.

Le roi seul administrait. Voilà le point essentiel; voilà le pouvoir qu'il faut empêcher l'Assemblée nationale de retenir plus longtemps, et sans lequel l'autorité royale ne serait qu'un fantôme. Administrer, c'est gouverner; gouverner, c'est régner : tout se réduit là.

La Constitution ne donne pas le pouvoir administratif à l'Assemblée nationale. Elle en serait bientôt embarrassée elle-même, si le mécontentement général ne la forçait pas de s'en dessaisir.

Comparez maintenant le nouvel état des choses avec l'ancien régime ; c'est de là que naissent les mesures et les dangers, les consolations et les espérances.

Une partie des opérations de l'Assemblée nationale, et c'est la plus considérable, est évidemment favorable au gouvernement monarchique. N'est-ce rien que d'être sans parlement, sans pays d'états, sans corps de clergé, de privilégiés, de noblesse? — L'idée de ne former qu'une seule classe de citoyens aurait plu à Richelieu. Si cette surface égale convient à la liberté, elle facilite l'exercice du pouvoir. Plusieurs règnes d'un gouvernement absolu n'auraient pas fait autant qu'une seule année de liberté pour l'autorité royale.

Une autre partie de la Constitution n'est favorable ni au roi ni au peuple. C'est surtout cette complication de corps administratifs, qui n'est propre qu'à embarrasser. Bientôt l'usurpation du pouvoir, des conflits d'autorité, les résistances individuelles, l'insuffisance de la responsabilité et l'anarchie, développeront tous les inconvénients que les esprits de quelque étendue ont déjà prévus. Cette partie de nos nouvelles institutions se corrigera d'elle-même ; il ne faut que seconder l'opinion qui les attaque sourdement.

Enfin, plusieurs décrets de l'Assemblée nationale sont contraires à l'autorité que la Constitution même a voulu donner au roi, ou insuffisants pour la maintenir.

Cette comparaison de l'aneien régime et du nouveau fournit deux résultats.

Si la plus grande partie des décrets de l'Assemblée nationale est favorable au roi, il est donc intéressé à la Constitution, et doit confirmer de toutes les manières son vœu déjà très-marqué de la maintenir.

Si quelques décrets seulement lui sont contraires, c'est à les corriger sans danger qu'il faut se borner.

Un seul moyen se présente pour cela, mais il est invincible. C'est l'opinion publique, souveraine des législateurs.

Il faut établir une correspondance entre la capitale et les provinces, pour connaître l'opinion.

Il faut des ouvrages pour la diriger vers un seul but.

Il faut des ministres habiles et fermes pour la soutenir, pour en profiter.

Voilà le but : quelques sacrifices d'argent peuvent seuls y faire atteindre.

Ces moyens pourront réussir dans cette assemblée ou dans la législature suivante.

Dans cette assemblée, soit que l'opinion publique, hautement manifestée dans les provinces, l'engage à revenir sur ses pas, soit que des pétitions d'un grand nombre de départements lui en imposent l'heureuse nécessité.

L'opinion publique ne sera que trop secondée à cet égard par la continuation de l'anarchie ; sous ce rapport, la durée de la session actuelle offre de grandes ressources. L'insuffisance des moyens, en faisant décroître la confiance, ce qui est un mal, fera désirer des changements. La nouvelle organisation des gardes nationales et de l'armée arrachera la force publique des mains des factieux. L'établissement et la perception des impôts, en forçant le peuple à l'obéissance, peut-être même en lui causant quelque léger mécontentement, lui donnera des idées plus saines, une plus juste mesure de la révolution actuelle.

Cette influence sur l'opinion publique, ces pétitions surtout, peuvent avoir des inconvénients, si l'opinion reste divisée. L'anarchie alors ne cesserait point, et, de l'anarchie trop prolongée, peut naître la guerre civile.

Mais la guerre civile qui est, en général, un pis aller terrible, laisse encore de grandes ressources à la liberté publique, à la Constitution, à l'autorité royale. Le point essentiel dans un tel événement serait que le roi se donnât aux provinces, et non que les provinces se livrassent au roi. Le point important serait de ne déployer la force publique que pour la nation, et non pour des individus, et de tenir un si juste milieu entre les factieux et les mécontents, que le parti national fût celui du roi. Bientôt la sagesse de quelques provinces, qui, en se réunissant, menaceraient de se séparer du reste du royaume, en imposerait à la folie des autres. La nécessité de négocier la paix amènerait une meilleure constitution.

L'opinion publique peut également préparer des changements utiles dans la seconde session de l'Assemblée nationale, soit qu'elle ait le droit d'agir comme constituante, question qui n'est point encore décidée, soit que les circonstances la forcent de le devenir.

Il est donc important d'influer par l'opinion publique sur les élections et sur les mandats qui, sans être impératifs, seront toujours d'un grand poids.

Ce n'est pas la corruption que j'entends, lorsque je parle d'influence, quoique la corruption proprement dite soit, en Angleterre, un des instruments publics delà royauté.

On n'y connaît que quatre moyens de gouverner : l'influence sur les élections, le choix de ministres habiles, la connaissance du caractère de chaque membre du parlement, un usage bien entendu des grâces de la cour, des blandices de la royauté. Aussi, quoique la nation anglaise ait la souveraineté, le roi a le pouvoir le plus absolu de faire le bien et d'empêcher le mal; cette autorité est une assez grande magistrature.

Le caractère français rendrait un succès bien plus certain. Il serait plus facile en France qu'en Angleterre de n'appeler aux emplois qui dépendent de la cour que les hommes les plus forts de la nation. C'est par là qu'il faut commencer, parce que c'est la mesure la plus propre à fixer l'opinion et à faire aimer la royauté.

D'un autre côté, aucun roi de l'Europe n'a trente ou trente-six millions à employer uniquement au soutien et à l'éclat du trône. La plupart n'en ont pas davantage, ni même autant, pour l'existence politique d'eux et de leur État. Avec de tels moyens, si un roi n'est pas le maître, s'il ne double pas ses forces par l'influence, par la puissance d'une grande assemblée nationale, c'est qu'il est mal conseillé et mal servi.

EE COMTE DE Ll MABCK W COMTE DE MIKAIIEAC.

Dimanche 4 juillet 1790. — Menou a eu, pour la présidence, plus de voix que le duc de La Rochefoucauld. Nouvelle preuve de ce qu'est, dans l'assemblée, le parti La Fayette.

Condorcet répand avec profusion un examen des articles du Pacte de famille, dont il a pris l'extrait dans une gazette de 1 761 . Cet écrit est aussi faible qu'il peut l'être en attaquant ce qui parait naturellement absurde aux idées et aux principes de 1790.

L'archevêque est venu me dire que la reine lui avait écrit pour lui reparler du contentement où elle était de sa conférence d'hier matin. Elle avoue que cette conférence l'a agitée au point d'en avoir été un peu incommodée. Elle se décide à ne plus retourner à la campagne avant le 14. L'archevêque est parti pour la sienne ; il reviendra mardi matin, et, comme il verra la reine dans l'aprèsmidi, il pourra s'acquitter des commissions que vous lui donnerez pour elle.

Ségur et moi, nous dînerons chez vous demain. — Adieu, cher comte. Y aie et me ama \

1 Ce billet, dans son second paragraphe, se rapporte à la seule entrevue que Mira-

JLJARCilEVEO.CE DE TOCEOCSE Al COMTE DE LA UiIKh

Lundi, huit heures du matin, $ juillet \790. — Je dirai ce que vous me marquez dans votre lettre , monsieur le comte , et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos intentions en faveur des intérêts bien entendus du comte de Mirabeau , quoiqu'elles le contrarient dans ce moment-ci.

J'aurai besoin de vous voir aujourd'hui ; mon projet est d'aller chez vous vers midi, à moins que vous ne me fassiez dire le contraire.

J'aurais voulu que le comte de Mirabeau m'eût envoyé hier le témoignage de sa reconnaissance dont il a eu lui-même l'idée, et que vous et moi nous avons trouvé dû et à sa place. Adieu.

LE COMTE DE LA HARCK AL COMTE DE IHIRABEAV

Lundi, à onze heures, 5 juillet 1790. — Je sais, mon cher comte, que la reine s'attend à une belle lettre de reconnaissance ;

beau eut avec la reine, et qui eut lieu le 3 juillet 1790, à Sainl-CIoud. Voici une anecdote relative à celte entrevue, qui nous a été racontée par le comte dllaussonville, pair de France, mort en 184(5. — Pendant rémigration, le comte d'Haussonville servit avec M. de Saillant, neveu de Mirabeau, qui, un jour, lui parlant de son oncle, lui dit : « Mon oncle m'avait souvent questionné sur mes opinions politiques, « et, une fois entre autres, je lui répondis nettement qu'elles différaient entièrement « des siennes, et que je restais exclusivement dévoué au roi. Un peu plus lard, au « mois de juin 1790, il me dit un jour : Eh bien ! es-tu toujours aussi bon roya- « liste? — Sur ma réponse affirmative, il répliqua : Puisque tu es si dévoué au roi, « je vais l'offrir une occasion de le servir. — Et alors il me proposa de me déguiser « en postillon et de le conduire, lui, dans un cabriolet à deux chevaux, au palais de « Saint-Cloud, à l'escalier de la reine ; ce que j'acceptai, et ce qui s'exécula effecti- « vcment. »

Voici maintenant un passage des Mémoires de Mm* de Campan, relatif également à cette entrevue :

« Les communications secrètes qui existaient toujours entre la cour el Mirabeau « finirent par l'amener à une entrevue avec la reine dans les jardins de Saint-Cloud. « 11 partit de Paris, à cheval, SOUS prétexte de se rendre à la campagne, chez un de «ses amis, M. de Clavières j mais il s'arrêta à une des portes du jardin de Saint- « Cloud, et fut conduit, je ne sais par qui, vers un endroit où la reine l'attendait « seule, dans la partie la plus élevée de ses jardins particuliers. Elle me raconta « qu'elle l'avait abordé, en lui disant : Auprès d'un ennemi ordinaire, dun homme <« qui aurait juré la perte de la monarchie, sans apprécier l'utilité dont elle est pour « un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus déplacée; mais quand « on parle à un Mirabeau, etc., etc. » — 11 avait quitté la reine en lui disant : « Modante, la monarchie est sauvée f »

je crois devoir vous le dire, pour qu'elle soit soignée et point tardive.

Je reçois à l'instant un billet de La Fayette. 11 demande à me voir; je serai chez lui, cette après-midi, à cinq heures.

Page 1