Gœthe a Schiller
Weimar, le 30 décembre 1795.
Je suis très content que les xénies aient reçu de vous bon accueil et pleine approbation, et je pense avec vous qu'il faudra étendre plus largement la main tout autour de nous. Vous verrez la magnifique figure que feront Charis (2) et Jean (3), présentés l'un auprès de l'autre ! Nous commencerons par noter pêle-mêle toutes ces petites choses, après quoi nous ferons un choix sévère. Pour ce qui est de nos propres personnes, nous n'aurons qu'à mettre en vers ce que les imbéciles disent de nous, et nous serons ainsi dissimulés par surcroît sous le voile de l'ironie.
A en juger sur ce que vous m'en dites, le compterendu des Heures sera vraiment une chose peu ordinaire. Nos concurrents le guettent avec frénésie, et, de quelque manière qu'il soit rédigé, il y aura sûrement nouvelle bataille.
Je me rappelle ce que Brandis a dit de ma métamorphose dans son ouvrage sur la Force vitale, mais je ne me souviens pas d'y avoir vu le passage que vous citez. Il est probable que mes travaux lui sont revenus à l'esprit tandis qu'il traduisait la Zoonomie de Darwin (4), pour la bonne raison que Darwin a
(1) Bôttiger était directeur du gymnase de Weimar.
(2) De Ramdohr. Voir les lettres 8, 9, 10.
(3) La Reise von Johann, roman du libraire Gosehen, l'éditeur de Gœthe et de Schiller, publié en 1792.
(4) Érasme Darwin, grand-père de Charles Darwin, fut, simultanément ou successivement, poète, philosophe, inventeur mécanicien et naturaliste. Le premier volume de sa Zoonomia avait paru en 1793 ; le second parut en 1796. Le passage résumé par Schiller dans la lettre précédente, et
eu, lui aussi, le malheur de se faire connaître d'abord comme poète, au sens anglais du mot.
Si j'ai paru fonder quelque espoir sur ce drame, c'est uniquement en raison de notre extrême disette. Hier encore, on a représenté une. pièce détestable de Ziegler, Barbarie et grandeur, où l'on s'est, en scène, si sauvagement rué les uns sur les autres qu'il a failli en coûter son nez à l'un des acteurs. Rappelez-moi donc le titre exact de l'adaptation des Adelphes (1) ; j'en ai gardé en effet le souvenir, mais d'il y a très longtemps.
J'ai un vif désir et un grand besoin de vous revoir, et de travailler dans la paix du château ; ici, ma vie est, depuis quatre semaines, une sorte de pot-pourri, où cent espèces d'occupations se croisent avec cent formes d*oisiveté, si bien que mon roman me fait l'effet d'un tricotage qui, à force d'avoir traîné en longueur, se défraîchit. Il est heureusement, dans ma tête, mené à pleine maturité, et c'est cela qui importe.
J'ai reçu de Meyer une lettre datée de Rome. Il y est parvenu heureusement, et le voilà au pays de ses rêves ; mais il se plaint amèrement des fâcheux compagnons de chez nous qui sont malheureusement là-bas, eux aussi, qui s'en payent de toutes les couleurs, et qui lui rabattent les oreilles d'inepties. L'Allemagne ne parvient jamais à se défaire entièrement d'elle-même ; elle a beau courir jusqu'à Rome, la plate vulgarité ne la lâche pas d'une semelle, pas plus que la théière ne quitte l'Anglais. Il compte pouvoir envoyer bientôt pour les Heures quelque chose qu'il mettra sur pied avec Hirt.
Ci-joint une lettre d'Obereit, qui n'est pas moins intéressante, à sa manière ; je vais tâcher de mendier
qui a trait à Goethe, avait été ajouté en note par le traducteur.
(1) Die Briider; l'adaptateur avait pris le pseudonyme de Romanus.
pour le pauvre vieux quelque secours auprès de nos princes.
Adieu ; gardez-moi votre affection. — G.