‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 163 sur 280 · SUR LA GÉNUFLEXION · texte numérisé non relu

SUR LA GÉNUFLEXION

M. Vincent dit, à la fin de la répétition de l’oraison :

J’avertis la Compagnie en général d’une faute que plusieurs commettent ici en présence de Notre-Seigneur au très Saint Sacrement de l’autel. J’ai remarqué que plusieurs, en faisant la génuflexion devant le Saint Sacrement, ne la font pas jusqu’à terre, ou la font fort indévotement. J’avais déjà remarqué cela d’autres fois et m’étais proposé d’en avertir la même Compagnie, mais j’ai été si misérable de l’avoir oublié. Comme je fus hier un peu de bonne heure à l’oraison, je fis attention à la génuflexion de quelques-uns; et afin d’en avertir la Compagnie et de peur de l’oublier, je l’écrivis sur nos tablettes. Aujourd’hui que j’ai été aussi un peu de bonne heure ici, j’ai encore remarqué la même chose. Et afin que ceux qui manquent à faire avec révérence la génuflexion, ainsi qu’il est convenable à la gloire de

Entretien 128. — • Manuscrit des répétitions d’oraison, f°

la majesté du Dieu vivant, s’en corrigent, j’ai cru être obligé de ne pas différer davantage à en avertir la Compagnie, comme je fais, à ce qu’elle y fasse attention. Par la grâce de Dieu, il y en a qui la font bien et avec beaucoup de révérence, non seulement extérieure, mais aussi intérieure; et cela paraît, par la grâce de Dieu, et on le remarque; mais il y en a d’aucuns qui s’en acquittent bien mal.

Les motifs qui nous doivent porter à faire cette prostration avec la révérence extérieure et intérieure que nous devons et ainsi que doivent faire de véritables chrétiens, c’est l’exemple du Fils de Dieu et de quelques autres communautés religieuses. Le Fils de Dieu se prosterna la face contre terre au jardin des Olives; les Chartreux, nous voyons qu’ils se couchent de tout leur long; les Jacobins font une génuflexion et puis ensuite une profonde inclination. Quand le Saint Sacrement est exposé sur l’autel, on se prosterne les deux genoux en terre avec une profonde humilité, adorant la majesté de Dieu.

Un autre motif est l’exemple que nous devons à toutes les personnes qui viennent céans et qui nous voient et nous considèrent depuis les pieds jusqu’à la tête, qui viennent ici pour se récolliger, pour apprendre la manière de bien vivre, tant d’ecclésiastiques qui passent ici, les ordinands, les exercitants, lesquels, s’ils voient que l’on se contente de faire seulement une petite génuflexion à moitié de terre, par exemple, croient qu’ils ne sont pas obligés à davantage et disent : « Puisque ces messieurs de la Mission ne font que cela, je n’en dois pas faire davantage; car sans doute, s’il en fallait faire daxantage, ils le feraient. » Ceux des autres maisons disent : a A Saint-Lazare, on fait comme cela. » Et ainsi voilà comme tout s’en va en décadence, et cela

par la négligence du supérieur; car, voyez-vous, les fautes qui se commettent dans une communauté sont imputées au supérieur, si, par faute d’y remédier, ou continue à les commettre; et Dieu lui en demandera compte.

Je n’ai pas moi-même donné l’exemple que je devais en cela. Mais quoi! l’âge que j’ai, avec mon mal de jambes, m’empêchent de le pouvoir faire. Si néanmoins je vois que la Compagnie ne se corrige pas, je m’efforcerai de la faire du mieux que je pourrai, sauf à me relever en m’appuyant des mains contre, terre, afin de donner exemple de cela à la Compagnie. Il est vrai qu’il y a de la peine pour les vieillards, car, dès qu’une personne a atteint soixante-cinq ou six ans, alors elle commence à avoir peine à se relever. Les infirmes et ceux qui sont incommodés, comme M. Boudet, par exemple, en ceux-là il y a quelqu’ excuse ; mais, pour les autres, je n’en sache aucune; ils sont obligés à donner cet exemple à tous ceux qui les voient et qui les considèrent.

Voyez-vous, mes frères, la copie n’est point, pour l’ordinaire, mieux faite que l’original; s’il y a des fautes en l’original, pour l’ordinaire il y en a dans la copie. La maison de Saint-Lazare, c’est l’original, sur laquelle les autres maisons et toutes les personnes qui y viennent prennent exemple et tirent des copies. Si donc l’original est si défectueux, que sera-ce des copies 1 ?

i. Abelly ajoute ici [of. cil., 1. III, chap. vnr, sect. i, fin, p. 80) deux phrases que nous ne trouvons pas dans notre texte : « Je vous prie donc, Messieurs et mes frères, d’y faire grande attention et de vous comporter en cette occasion en telle sorte que la révérence intérieure prévienne et accompagne toujours l’extérieure. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, et tous les véritables chrétiens doivent se comporter de la sorte, à l’exemple du Fils de Dieu, lequel, se prosternant de face contre terre au jardin des Olives, accompagna cette dévote posture d’une humiliation intérieure très profonde, par respect pour la Majesté souveraine de son Père. »

Or sus, Dieu nous fasse miséricorde, par sa sainte grâce! Je prie la Compagnie de faire attention particulière à cela, et M. Admirault de prendre garde à ceux qui y manqueront, et de les marquer, afin, par après, de les en avertir.

Ne vous ressouvenez-vous pas, mes frères, de ce que je vous ai dit autrefois, que celui qui, en la musique, a appris un motet, qui, après, en veut apprendre un second et un troisième, a bien plus de facilité pour apprendre le second qu’il n’en a eu pour le premier, et pour le troisième plus que pour le premier, ou même le second? Ainsi, nous avons aujourd’hui quelque peine à faire quelqu’acte de vertu, quelqu’acte de religion; la seconde fois, nous en aurons moins; et la troisième, encore moins que la seconde; et ainsi on vient à se perfectionner de plus en plus. Ne vous ressouvenez-vous pas aussi de ce que je vous ai dit ci-devant?... Or sus, je ne passerai pas outre; nous en demeurerons là, s’il vous plaît.

De sorte que M. Vincent a eu à l’instant quelque raison dans l’esprit pour ne pas achever ce qu’il avait commencé; et ainsi il a fini en recommandant aux prières de la Compagnie ceux qui l’en ont prié, et recevant les humiliations de quelques autres qui ont demandé pardon à Dieu de quelques fautes qu’ils avaient commises.

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