RÉPÉTITION D'ORAISON DU 16 AOUT i
Comment il faut faire oraison — Saint Vincent annonce qu’on va commencer des exercices de prédication.
M. Vincent a pris sujet de parler sur ce qu’un frère clerc a dit, en commençant à répéter son oraison, qu ayant taché de se mettre en la présence de Dieu, il lui était venu en pensée si cela était vrai que Notre-
Entretien 133. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 27 v°.
Seigneur fût au Saint Sacrement de l'autel et si ce n’était point une bagatelle. Alors M. Vincent, interrompant ce frère, dit que cette manière de parler n’était pas convenable, ni assez respectueuse, et qu’il ne fallait pas parler .ainsi ; et que s’entretenir en de telles pensées, ce serait douter en quelque façon de la vérité de Notre-Seigneur Jésus-Christ au Saint Sacrement. Y est-il ? N’y est-il pas? Or, cela, c’est une grande faute.
Et cela me donne sujet de vous dire, Messieurs et mes frères, que je crains que plusieurs ne fassent pas l’oraison comme il faut (ce qui est pourtant un des meilleurs moyens que nous ayons pour arriver à la vertu) et que l’on ne s’amuse trop à chercher des raisons, des passages, à ajuster et arranger cela; oe qui n’est pas proprement oraison, mais plutôt étude. On dit en soimême : « Il faut bien que je dise quelque chose, si l’on m’interroge », et ainsi l’on s’amuse à arranger ce que l’on a à dire. Or, mes frères, il ne faut pas faire cela.
Ces jours passés, un de la Compagnie, qui vient des champs, me disait qu’il trouvait que la Compagnie s’était relâchée à l’égard de l’oraison et de la manière de la faire. Voyez-vous, ceux qui viennent de dehors et qui ont été quelque temps absents de la maison voient bien mieux les fautes que ceux qui y ont toujours demeuré.
Il me souvient qu’un jour étant allé voir feu M. de Marillac \ qui était un grand serviteur de Dieu et grand homme d’oraison, entrant dans son cabinet, d’abord je vis une toile d’araignée à son crucifix qui était sur son oratoire, et pensant que c’était peut-être la nuit précédente que l’araignée avait ourdi cette toile, j’eus la curiosité de m’approcher pour voir de près, mais je vis quelques marques qui me firent reconnaître
i. Michel de Marillac, garde des sceaux.
qu’il y avait déjà quelque temps quelle y était; et puis je dis en moi-même : « O mon Seigneur, sans do-ute que ce grand serviteur de Dieu est tellement recueilli en luimême et se confond tellement devant la Majesté de Dieu, qu’il n’oserait regarder ici-bas en terre l’image de celui qui est dans le ciel, tant il a de respect et de révérence à son égard. » Or, pour reconnaître le moyen de bien faire une chose, il faut envisager les avantages et les désavantages, ce qui peut servir et ce qui peut nuire ; par exemple, à l’oraison. Je m’en vas en dire quelque chose.
i° Ceux qui y vont avec un esprit de nonchalance et comme par manière d’acquit; cette façon d’aller à l’oraison est un très grand empêchement à une personne pour bien faire son oraison, quand elle s’y comporte de cette sorte.
2° L’esprit de curiosité, qui fait que l’on s’amuse à éplucher, à chercher plusieurs passages pour les raconter, pour paraître; ce qui est tout autre chose que l’oraison, car l’oraison ne se doit faire que pour en devenir meilleur et pour se corriger de ses défauts et acquérir les vertus contraires à ses manquements; et de là viennent les maux de tête et d’estomac. Cela considéré, la première chose que l’on doit faire à l’oraison, c’est de se bien établir en la présence de Dieu, en l’une des quatre manières qu’enseigne le bienheureux François de Sales, bn jour, M. le commandeur de Sillery me disait, parlant sur ce sujet, qu’un saint lui avait dit 2 qu’il trouvait que ce qui l’aidait le plus à bien faire son oraison était de se bien mettre d’abord en la présence de Dieu, considérant que Dieu le voyait et le considérait
2. En note : Il est à croire que c’est le bienheureux François de Sales.
«et avait les yeux fixés sur lui. Ensuite on fait les actes accoutumés et on passe à la seconde partie de l’oraison, qui est le corps de l’oraison, et l’on envisage le sujet soit d’une vertu ou d’un vice, ou de quelque mystère.
Par exemple, aujourd’hui nous avons pour sujet de notre méditation l’amour de Dieu, les raisons que nous avons d’aimer Dieu. Hélas! mes frères, il ne faut pas chercher beaucoup de raisons pour nous exciter à cet amour, il ne faut point sortir hors de nous-mêmes pour en trouver; nous n’avons qu’à considérer les biens qu’il nous a faits et qu’il continue de nous faire journellement; et pour nous y obliger encore davantage, il nous l’a commandé. Vous voyez que ce sujet de lui-même enflamme la volonté.
Quand l’âme, dans l’oraison, prend feu aussitôt, qu’a-t-elle besoin de raisons? Par exemple, quand une personne a besoin de lumière dans le heu où elle est, que fait-elle? Elle prend son fusil et fait feu, puis en même temps approche sa mèche et allume sa chandelle. Quand elle a fait cela, elle se contente; elle ne bat plus son fusil, elle n’en va pas chercher un autre pour faire et allumer du feu, car elle en a, elle n’en a plus besoin, cela est déjà fait, la lumière qu’elle a lui suffit pour l’éclairer. Ainsi, quand une âme, d’abord qu’elle entre en oraison et qu’elle a considéré une raison et que cette raison suffit pour enflammer sa volonté au désir de la vertu, ou à la fuite du vice, et qu’elle lui suffit pour lui faire voir la beauté de celle-là, ou la laideur de celuici, dites-moi, je vous prie, quel besoin a cette personnelà de chercher des raisons ailleurs? Tout cela ne servirait qu’à l’incommoder et à lui faire mal à la tête et à l’estomac.
En suite de cela, qu’y a-t-il à faire? Faut-il en de-
meurer là et se contenter d’être ainsi enflammé et convaincu du sujet que l’on médite? Non-da, mais il faut passer aux résolutions et aux moyens d'acquérir la vertu, ou de fuir le vice que I on médite. Si c’est une vertu, il faut voir encore les empêchements, les occasions qui nous peuvent faire tomber dans le vice contraire, et ainsi prendre des moyens proportionnés et les mettre à exécution, et cela, mon Dieu! dès aujourd’hui; je veux commencer tout de bon, et pour cela je me propose de faire telle et telle chose.
Voilà, Messieurs et mes frères, comment se doivent faire nos oraisons ; et surtout nous devons être bien soigneux de remercier Dieu des pensées qu’il nous aura données; et le remerciement est une disposition à une nouvelle grâce. Demandons à Dieu aujourd'hui, en la sainte messe et en nos communions, qu’il fasse la grâce à la Compagnie d’en user ainsi, qu’il lui donne le don d’oraison. Ne nous contentons pas de demander seulement ce don pour nous-mêmes, mais demandons-le pour toute la Compagnie en général.
Voici le temps où la Compagnie a moins d’occupation qu’en tout autre, à cause de la cessation des missions. On a accoutumé, en ce temps-ci, ou de s’exercer à la controverse, ou à la prédication, à composer des sermons, à se les communiquer les uns aux autres, comme nous faisions du temps que Mgr d’Alet 3 était céans, ou à l’explication de l’Ecriture Sainte. J’ai pensé que nous ferions bien de nous exercer à la prédication, afin de voir comment un chacun s’y comporte, pource que tel prêchait il y a un an de telle façon, qui à présent a changé et prêche autrement, et ainsi l’on verra ceux qui s’y prennent comme il faut. Ci-devant on l’a