Evangile de saint Jean XV
Entretien 158. — Manuscrit des répéta
ions d’oraison, f° 40
de parler à la Compagnie sur ce qu’un séminariste, en répétant son oraison, a rapporté le changement qui se passait en lui, à savoir tantôt bien, tantôt mal, tantôt fervent, puis lâche et paresseux. Et M. Vincent prenant la parole, lui dit qu’il ne fallait pas qu’il s’étonnât de cela, pource que, dit-il, l’homme est ainsi fait : aujourd’hui il est humilié et dans la tristesse, et demain dans la joie et l’allégresse. Le Fils de Dieu luimême a bien voulu quitter le ciel pour se mettre en cet état pendant quelque temps. Nous voyons qu’à sa naissance les anges, les pasteurs viennent l’adorer et se conjouir de sa naissance et lui rendre des honneurs; ensuite nous voyons qu’il est contraint, s’il faut ainsi dire, de s’enfuir dans un royaume étranger, pour éviter la persécution d’Hérode. Hérode étant mort, le voilà qui revient. Il s’en va au temple, et là il paraît parmi les docteurs un enfant très intelligent. De cet état d’admiration qu’avaient de lui tous ceux qui le voyaient et l’entendaient parler de la sorte, il passe dans un autre, car, la sainte Vierge et saint Joseph s’en étant retournés, lui demeure là tout seul dans le temple, comme un pauvre dénué de tout secours. D’autres fois, vous le voyez faisant des miracles, ressuscitant les morts, faisant parler les muets, guérissant les malades, et puis vous le voyez persécuté par ses ennemis. Le voilà qui paraît tout éclatant de splendeur sur la montagne du Thabor, et puis après vous le voyez cruellement traité, moqué, injurié, flagellé. Et à l’égard de son Eglise, nous voyons qu’il en est de même : tantôt en paix, puis persécutée, et ainsi du reste. Oh ! non, mes frères, il ne se faut pas étonner de voir en nous-mêmies ces changements; mais ce qu’il y a à faire, c’est de remercier Dieu également de l’un et de l’autre état auquel il plaira à sa divine Majesté que nous soyons, soit joie et con-
solation, soit tristesse et affliction, et aimer tous les états dans lesquels il plaît à Dieu nous mettre, quels qu’ils soient.
Demandons cette grâce à Notre-Seigneur aujourd’hui par l’entremise de saint Martin, ce grand saint que toute l’Eglise a en si grande vénération; et la même Eglise a eu en telle estime cet acte de charité qu’il exerça à l’endroit d’un pauvre, coupant la moitié de son manteau pour le lui donner afin de se couvrir, qu’elle nous le représente à cheval, en cavalier, coupant la moitié de son manteau pour le donner à ce pauvre; et Notre-Seigneur lui-même, pour témoigner à son serviteur combien il avait agréable cet acte de charité, lui voulut apparaître la nuit, couvert de cette moitié de manteau. Cela, Messieurs et mes frères, nous fait voir combien Dieu et l’Eglise, inspirée et conduite par le Saint-Esprit, font estime de la charité que l’on exerce envers les pauvres. O mes frères, que nous sommes heureux de nous trouver dans une Compagnie qui fait profession de courir aux besoins du prochain ! Charité en la maison, charité aux champs par le moyen des missions, charité envers les pauvres, et je puis dire que, par la grâce de Dieu, jusqu’à présent il ne s’est point présenté d’occasions de secourir les pauvres dans le besoin, que la Compagnie n’y aie été employée. Quelle consolation, Messieurs, pour cette petite Compagnie de voir que, nonobstant sa chétiveté, Dieu veut néanmoins s’en servir de la sorte ! Quelle consolation pour la meme Compagnie de voir quelle n’a pas sitôt semé, qu’elle recueille quasi en même temps ! Cela se voit dans les missions, où les pauvres gens passent des deux ou trois jours avec un morceau de pain à la porte des églises pour ne pas perdre l’occasion de se confesser et se mettre en bon état. Bref, je le répète, que nous sommes
heureux de nous trouver en une condition où l’on fait profession d’exercer les mêmes choses que faisait saint Martin dans son évêché, qui est d’aller par les villages prêcher, catéchiser, instruire le pauvre peuple ! Demandons à Dieu, Messieurs, par l’entremise de ce grand saint, qu’il nous donne la générosité fondée sur l’humilité. Oui, prions ce grand saint qu’il obtienne à la Compagnie la vertu de générosité fondée sur l’humilité; voyez-vous, fondée sur l’humilité, la générosité fondée sur l’humilité.
Il se présente encore aujourd’hui une occasion à la Compagnie de servir les pauvres 1 ; je la prie, de toute l’affection de mon cœur, de bien demander à Notre-Seigneur qu’il ait agréable de lui faire connaître sa volonté sur ce sujet.
Ensuite notre frère Alexandre, second en ancienneté des frères coadjuteurs, s’étant mis à genoux, M. Vincent lui demanda ce qu’il y avait; et lui, répondant à cette demande de son supérieur, s’accusa d’avoir enfreint la défense qu’on avait faite ci-devant aux frères coadjuteurs, de s’entretenir ensemble, par manière de récréation, après le dîner et le souper, en s’entretenant avec un frère une fois, pendant l’espace d’un quart d’heure, ou environ.
A quoi M. Vincent lui a réparti en ces termes :
Oh bien ! mon frère, Dieu soit loué ! il est vrai que cela ne se doit pas faire et que nous l’avons ci-devant recommandé, pource que, les frères étant, comme ils sont, employés à des offices qui de soi sont divertissants et qui ne requièrent pas d’application d’esprit, cela ne devait être que pour les prêtres et les clercs, qui, ayant eu
i. Le roi se proposait de confier à la congrégation de la Mission la direction spirituelle de l’Hôpital général.
l’esprit bandé pendant le jour à l’étude, à l’office, à la préparation des missions, ont besoin de quelque relâche pour se débander l’esprit Oh bien ! mes frères, donnez-vous à Dieu pour vous mettre en cette pratiquelà, s’il vous plaît, de ne vous jamais entretenir les uns avec les autres après le repas par manière de récréation, mais allez-vous-en chacun en vos offices; et si c’est quelque fête, ou dimanche, où quelques-uns n’ont pas besoin d’être dans leurs offices, qu’ils s’en aillent à la cuisine ou à la dépense pour y aider ceux qui y sont.
Il recommanda de plus à la Compagnie les besoins de la Pologne et dit qu’il en avait reçu, la veille au soir, des nouvelles, et que M. de Fleury, aumônier de la reine de Pologne, lui avait mandé que les affaires du roi et de la reine allaient de mieux en mieux, par la grâce de Dieu; mais il n’oublia pas non plus de louer Messieurs Desdames et Duperroy, qui, comme il a été dit déjà plusieurs fois, n’avaient point abandonné leur paroisse de Samte-Croix de Varsovie, nonobstant qu’ils aient été pillés jusqu’à leurs manteaux, et que rien ne leur soit demeuré; comme aussi nonobstant les canons, le feu, la peste, tout cela n’ayant point été capable de leur faire abandonner le poste où la divine Providence les avait mis et où ils persévéraient toujours à faire du mieux qui leur est possible.
Il ajouta que M. Lucas 2, prêtre de la Mission de Gcnes, en Italie, faisait la retraite pour se disposer à s’exposer pour assister les pestiférés, en cas que l’on vînt demander à la Mission de Gênes un prêtre pour eet effet; que, le vaisseau qui était dispose pour Madagascar étant sur le point de partir et faire voile, la veille de la Toussaint dernière, il se trouva, par une