SUR L’AMOUR DE DIEU
Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d’actes d’amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et autres semblables affections et pratiques intérieures d’un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif. « En cela, dit Notre- Seigneur * 1, mon Père est glorifié que vous rapportiez beaucoup de fruit. » Et c’est à quoi nous devons bien prendre garde; car il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent à cela; et quand ce vient au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent court. Ils se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison; ils en parlent même comme des anges; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas ! il n’y a plus personne, le courage leur manque. Non, non, ne nous
Entretien 25. — Abelly, of. ci'., 1. I, chap. xix, p. 8i.
i. Evangile de saint Jean XV, 8.
trompons pas : Totum opus nostrum in operatione consistit.
Et cela est tellement vrai que le saint Apôtre nous déclare qu’il n’y a que nos œuvres qui nous accompagnent en l’autre vie. Faisons donc réflexion à cela; d’autant plus qu’en ce siècle il y en a plusieurs qui semblent vertueux, et qui en effet le sont, qui néanmoins inclinent à une voie douce et molle plutôt qu’à une dévotion laborieuse et solide. L’Eglise est comparée à une grande moisson qui requiert des ouvriers, mais des ouvriers qui travaillent. Il n’y a rien de plus conforme à l’Evangile que d’amasser, d'un côté, des lumières et des forces pour son âme dans l’oraison, dans la lecture et dans la solitude, et d’aller ensuite faire part aux hommes de cette nourriture spirituelle. C’est faire comme Notre-Seigneur a fait, et, après lui, ses apôtres; c’est joindre l’office de Marthe à celui de Marie; c’est imiter la colombe, qui digère à moitié la pâture qu’elle a prise, et puis met le reste par son bec dans celui de ses petits pour les nourrir. Voilà comme nous devons faire, voilà comme nous devons témoigner à Dieu par nos œuvres que nous l’aimons. Totum opus nostrum in operatio7îe consistit.