‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 113 sur 138 · Henriette Gesseaume · texte numérisé non relu

Henriette Gesseaume

— Oh bien ! Dieu vous bénisse, ma hile, de ce que vous répondez ainsi candidement ! C’est ainsi qu’il faut faire. Et Dieu vous bénisse pour votre voyage! (Ce voyage était pour aller à Calais assister les soldatsblessés, pour lesquels notredite sœur s'était offerte à M. Vincent et à Mademoiselle Le Gras.) Oh bien! ma sœur, ce sera une grande consolation à l’heure de la mort d’avoir fait ce que vous venez de faire, et à toutes, celles qui ont la même disposition, d’aller servir le prochain partout où la Providence les appellera.

Y a-t-il ici quelqu’une de Saint-Sulpice? Ma sœur, êtes-vous exactes à faire l'oraison?

- Nous La faisons quelquefois; mais nous ne pouvons pas à cause des médecines des pauvres qu’il faut porter. Quand nous ne le pouvons autrement, nous la faisons à la messe.

- — - O ma fille, je sais bien que, s’il y a paroisse qui doive être excusée pour la quantité des malades, c'est la vôtre. Mais, tant que vous le pourrez, faites-la chez vous. 11 est bien difficile de faire bien l’oraison à la messe.

Les Petites-Maisons, y fait-on l’oraison?

— * Oui, mon Père, nous la faisons deux fois le jour; et quand, l’après-dînée, toutes n'ont pas le temps de s'y arrêter, nous faisons la lecture du point, et puis chacune tâche de faire ce qu'elle peut en allant et venant.

— Dieu vous bénisse, ma hile !

A une sœur qui depuis peu était revenue de Maule :

Ma sœur, faites-vous l’oraison chez vous?

— - Mon Père, nous ne faisons que quelquefois lire les points, puis ma sœur et moi allons aux villages quand il y a des malades; et nous la faisons du mieux que nous pouvons.

— Et le soir, ma hile, la faites-vous?

Oui, mon Père, après que les écolières s’en sont

allées; mais ce n’est pas à cinq heures et demie; il en est bien quelquefois six ou sept.

— Voilà qui est bien, ma hile. Mes sœurs, il faut que je vous avoue que je suis consolé de voir votre fidélité. Oh ! il est bien de faire votre oraison en allant par les champs visiter vos malades. Saint Charles Borromée en usait de la sorte, non seulement pour l’oraison, qu'il faisait chemin faisant, mais même il se confessait à cheval, il faisait approcher son aumônier et se confessait. Hélas! combien ai-je confessé de pauvres gens chemin faisant par la campagne! Lorsque nous allions en mission, iis accouraient après nous. « Monsieur, je ne me suis pas confessé; je vous prie de me confesser; j’espère que Dieu me pardonnera mes péchés. > > Ainsi je les entendais tout en marchant. On peut donc faire son oraison de cette sorte.

Pour les Filles de la Charité, elles doivent aimer l'oraison comme le corps aime l’âme. Et tout ainsi que le corps ne saurait vivre sans l’âme, de même l’âme ne saurait vivre sans l’oraison. Et tant qu’une hile fera l’oraison comme il faut la faire, oh ! qu’elle fera bien ! Elle ne marchera pas, mais elle courra dans les voies du Seigneur et sera élevée au haut degré d’amour de Dieu. Au contraire, celle qui abandonne l’oraison, ou qui ne la fait pas comme il faut, cela va traînant. Elle porte la robe, mais elle n’a pas l’esprit d’une Fille de la Charité; et si vous en voyez qui sortent, c'est pour cela. Elles, font bien en apparence l’oraison avec les autres; mais,, parce qu elles ne la font pas avec toutes les conditions requises, elles n’en retirent point de fruit et deviennent comme mortes à la grâce. Elles n’ont plus de sentiment pour les choses divines, non pas même pour leur vocation. Pourquoi? C’est qu'elles ne font pas bien leur oraison .

Voilà donc ce qui vous oblige, mes sœurs, à être fort exactes à faire votre oraison pendant la demi-heure qui vous est donnée pour cela. Si, au matin, vous êtes appelées pour visiter quelque malade auquel il faille porter les médecines, pendant ce temps-là vous devez laisser l’oraison ; mais il faut reprendre le temps pour la faire, et n’y jamais manquer. Ne voyez-vous pas qu’ordinairement nous ornons nos corps avec la robe? L’ornement de l ame, c’est l’oraison; et manquer à la faire, c’est manquer a lui donner la robe ; de sorte qu il importe que vous vous affectionniez plus que jamais à ce saint exercice. Si ^ ous la faites bien, vous aurez la belle robe de la charité, et Dieu vous regardera avec plaisir; si vous ne la faites pas, vous tomberez dans un état déplorable. Oui. une fille qui abandonne 1 oraison tombe dans un état déplorable : Dieu 1 abandonne, parce qu’elle Ta abandonné. Et sachez que sans oraison vous ne pouvez que vous n’offensiez Dieu, ou, pour le moins, que vous ne priviez Notre- Seigneur de la gloire qu'il attend des vraies Filles de la Charité. O mon Sauveur, donnez-nous, je vous prie, cette grâce. Mes sœurs/ demandez à Dieu la grâce de

vous y affectionner plus que jamais.

Mais qu’est-ce que l’oraison? Mes chères sœurs, c’est comme qui dirait élévation de notre esprit à Dieu ; c’est une même chose; qui dit oraison dit élévation d’esprit à Dieu pour lui témoigner 1 amour que nous lui portons, ou pour lui découvrir nos besoins. Or. pour cela, il faut sortir de soi-meme et donner congé à toutes les pensées de la terre pour s’élever à Dieu. Alors qu’on est à l'oraison, il faut dire : « Seigneur, voilà ce pauvre publicain, voilà ce pauvre misérable qui se présente à vous avec affection pour méditer vos mystères. » Une personne qui s élève a Dieu comme cela mente que Notre- Seigneur lui parle cœur à cœur. Vous savez la manière de la faire,

puisque vous l’avez ouïe plusieurs fois et apprise par cœur; et peut-etre serait-ce en vain que je vous dirais la méthode du bienheureux h rançois de Sales ; néanmoins, comme c est la plus facile, je m’en vais vous la dire.

L oraison se divise en trois points. Le premier s’appelle préparation; le deuxième, le corps de l’oraison; et le troisième, la conclusion. Et chacun de ces trois points en contient trois autres.

Le premier de ces trois est la présence de Dieu ; ce qui se fait par la foi ordinairement, à la réserve de quelquesuns. Il faut donc commencer l’oraison par la présence de Dieu. Quelques-uns se servent de l’imagination. Cela est quelquefois utile. Mais tous ne le peuvent pas, parce que ce bandement d’esprit peut causer mal de te te. On peut se mettre en la présence de Dieu en quatre manières, dit l'auteur. La première manière est de se représenter Notre-Seigneur au Saint Sacrement de l’autel; par exemple, vous autres qui êtes ici, vous pouvez vous mettre en la présence du Saint Sacrement à Saint -Laurent. La deuxième, c’est de se le représenter au ciel, concevant de la joie de ce qu’il y est adoré et qu’il nous est permis de l’y regarder avec toutes sortes de plaisirs. Pater nos ter qui es in caelis. Le regarder donc aux cieux. Et celle-là est une excellente manière de se mettre en la présence de Dieu.

Une autre est de le regarder universellement partout, car il remplit toutes choses ; et cela, vous l’apprenez aux enfants à l’école, que Dieu est partout : à dix lieues, à cinquante. Enfin il est partout par sa présence : il est ici pendant que je tiens ce propos; bien plus il est dans ma tête et dans toutes les parties de mon corps. Dieu est donc partout. Quel bonheur pour les hommes et principalement pour les chrétiens de trouver Dieu partout où ils peuvent alier ! Si je vais au ciel, dit David, il y est;

si je descends aux enfers, il y est. De sorte que, comme un oiseau, quoiqu'il tourne et vire, trouve l'air partout, ainsi, où que nous allions, nous trouvons Dieu, car il est non seulement dans les choses qui sont réellement, mais il est encore dans les imaginaires. C’est ce que l’on dit dans l’office de saint Denis, dont nous faisons l’octave. Dieu est un être qui est présent partout. Voilà donc la troisième manière.

La quatrième, la voici : Dieu n'est pas seulement partout, mais il se trouve dans une bonne âme qui est pleine de son amour d’une manière toute particulière. Dieu est donc dans les bonnes âmes, comme dans les Filles de la Charité, et ne trouve rien de plus agréable. Voyez-vous, mes chères sœurs, il n'y a rien pour quoi Notre-Seigneur ait plus d’amour qu'il en a pour les bonnes âmes. Il ne trouve rien de plus beau, ni au ciel, ni en la terre, que cela. Il se plaît là dedans, il y fait sa demeure. Il est au milieu de nous. C'est lui qui nous fait mouvoir, qui nous fait entendre et qui concourt avec nous en toutes les actions naturelles et surnaturelles que nous faisons. C’est lui qui nous a donné sa loi et qui nous donne le désir de la garder. Voyez quel bonheur d’avoir Dieu présent en cette sorte. Je vous le disais dernièrement ; peut-être ne l’avez-vous pas toutes retenu ; c’est pourquoi je vous le dis encore : quand une personne sert Dieu par la voie d'amour, tout ce qu’elle fait, ce qu’elle pense et ce qu’elle dit donne un plaisir si grand à Dieu qu'il n’y a point de père qui prenne plus de plaisir à voir ce que fait son fils, que Dieu en prend à voir une Fille de la Charité qui lui offre tout ce qu’elle fait dès le matin. Ce qui se doit entendre de toutes les sœurs de la Charité qui gardent bien leurs règles et qui sont dans la résolution de ne point faire de péché volontairement, mais de servir Dieu dans toute la perfection

qu'il veut quelles le servent. Oh! Dieu habite dans, les âmes faites de la sorte.

Voilà donc comme vous pouvez vous mettre en la présence de Dieu en l’une des quatre manières : au Saint Sacrement, au ciel, partout et dans le cœur. Quand vous êtes là, il faut l’adorer, après avoir fait cet acte d’adoration : « Je crois que mon Dieu est ici. » Il n’est pas besoin de se le représenter par certaines idées ; il suffit que vous le croyiez, puisque la foi vous l’enseigne. Celles qui se façonnent des imaginations pour se représenter Dieu, si elles ont facilité à cela, peuvent le faire avec utilité; mais celles qui n’ont point cette grâce ne doivent pas s’en mettre en peine. Vous pouvez vous mettre en la présence de Dieu par un simple acte de foi, sans vous forcer pour avoir des représentations, ni dire : « Je veux voir Dieu ou Notre- Seigneur en cette sorte. » Non, mes sœurs, ne désirez point cela. Quand Dieu voudra se façonner à notre esprit, à la bonne heure; mais, hors de là, contentez-vous de dire : « Je crois que mon Dieu est partout. )> Non seulement il faut commencer par là à faire l’oraison, mais il est nécessaire de commencer toutes vos prières par la présence de Dieu, afin qu’elles lui soient agréables. Et quand nous avons à faire quelque chose, comme servir les malades, il faut toujours commencer par l’acte de foi de la présence de Dieu, afin quelle lui soit agréable. O mes sœurs, que cela est beau et facile! Qui vous l’apprend? C’est David, qui disait : « Je vois toujours Dieu devant mes yeux. » Et quand les patriarches voulaient assurer quelque chose, ils disaient : « Je vous dis cela en la présence de Dieu. » Il faut donc commencer par là. Mais, comme je vous ai dit, il ne faut pas se mettre en peine d’avoir cette vue imaginative, ni y etre longtemps. Si vous voyez cela facilement, en ce moment on peut faire l’acte de foi, et puis passer aux autres.

Le second point de la préparation se fait par l’invocation de l’assistance divine. Si vous y ajoutez l'assistance de la sainte Vierge, il ne sera que mieux. Or, il ne faut pas plus manquer à ce point qu’au précédent, parce que nous ne pouvons pas avoir une bonne pensée sans la grâce de Dieu.

Le troisième point de la préparation, c'est se représenter le sujet de la méditation. Or, le sujet est ordinairement ce qu’on lit immédiatement avant l’oraison. Vous devez l’écouter avec désir de l’apprendre, et essayer de le bien retenir en votre mémoire pour raisonner là-dessus.

Voilà donc le premier point de l’oraison, qui se divise en trois autres points. Le second point, qui est encore divisé en trois autres, c’est, mes chères sœurs, méditer sur la lecture, raisonner sur ce qu’a dit l’auteur, voir à quelle fin tendent les points que vous avez pour sujet d'oraison. Et parce que je crains qu’il y en ait entre vous qui aient peine à savoir ce que c’est que raisonner, je viens de parler à Mademoiselle Le Gras d’un moyen pour vous faciliter cela. Elle le trouve bon. C’est qu’une sœur députée dise tout haut, après la lecture des points de la méditation du lendemain matin, ce qu’il faudra faire pour bien prendre la lecture; comme, par exemple, après le premier point lu, elle pourra dire : « Sur ce premier point nous penserons telle et telle chose. » Ainsi, en parlant, elle donnera quelque ouverture à celles qui commenoent et qui ne savent pas encore faire l'oraison. C’est le moyen pour faire bien comprendre le sujet de l’oraison; et ce quelle dira fera plus d’impression dans l'esprit que ne ferait peut-être la seule lecture du sujet. Bien plus, pour celles qui sont déjà avancées, cela les apprendra et formera davantage. Et afin que vous le reteniez mieux, Mademoiselle aura agréable de vous le dire

la première, si elle le trouve à propos, ou le fera faire, ainsi qu’elle le trouvera bon. Elle vous dira donc : « Mes sœurs, le sujet de l’oraison de demain... Et sur cela nous pouvons penser telle et telle chose. » Et ce qu’elle vous dira vous servira beaucoup, parce que la lecture ne fait jamais tant d’impression que la parole. Si vous tenez cette pratique, je vous assure que vous avancerez en la vertu par les connaissances que Dieu vous donnera, et que vous éprouverez de grands élans de son amour. Ensuite Mademoiselle commettra quelqu’une pour continuer cette pratique.

Voilà le premier point du second, qui est de raisonner sur la lecture. Le second point est qu'après avoir bien reconnu la vertu ou le vice où tend le sujet que vous avez médité (car, si c’est une vertu, le but de l’oraison est de vous la faire pratiquer ; si c’est un vice, elle tend à l’exterminer) vous voyiez les raisons que vous avez d’embrasser l’un et de fuir l’autre. Celles qui observent bien l’ordre de la journée, depuis le matin jusqu’au soir, autant qu’elles le peuvent, voyez-vous, mes sœurs, ces personnes-là se font un vaisseau dans lequel elles iront à Dieu. Au contraire, celles qui ne gardent point leurs règles et qui ne se lèvent point à l’heure marquée, vous les verrez toujours détraquées. Et remarquez, pour ces personnes-là qui ne gardent point l’ordre de l’emploi de la journée, il est comme impossible qu’elles persévèrent. Il faut donc vous donner à Dieu pour être fidèles à garder cet emploi, en sorte que vous n’y manquiez jamais, si ce n est pour quelque affaire qui ne peut se remettre. Hors de là, mes Elles, observez bien cela, sans y manquer, ni se lasser de faire toujours la même chose.

Voyez-vous, mes sœurs, Dieu nous donne l’exemple de cette persévérance en toutes les créatures. Je me servirai seulement de’celui du soleil. Vous savez que cet astre suit

sa carrière de même sorte depuis tant de milliers d années que Dieu l’a créé pour éclairer le monde; et il a toujours observé cette règle sans y manquer. Dieu a ordonné au soleil de se lever à une telle heure, et jamais il n’y manque. Dieu lui a donné des bornes qu’il ne passe point, et il s’approche de nous jusqu’au point que Dieu lui a marqué ; mais, quand il y est arrivé, il ne s’avance plus et s’en retourne d'où il était venu en six mois, et est six autres mois devant que d’arriver. Or, quand il est parvenu à ce tropique, il recommence à venir à nous, mais il ne passe pas sa règle. Lorsqu’il est plus près de nous, c’est environ la saint Barnabé. Et les astrologues disent qu’il s’en faut d'environ quatre heures qu’il n arrive au deçà, et autant qu'il n’arrive au delà. De sorte qu il lui faut six mois pour aller d’un tropique à 1 autre, et il observe toujours son cours tout le long de 1 annee. Est-il arrive au point que Dieu lui ,a marqué, jamais il ne passe.

Or, mes chères sœurs, si le soleil obéit à Dieu exactement, ce grand astre lumineux, qu’on a .autrefois adoré comme un dieu à cause de sa beauté et du bien qu’il communique aux hommes (et même il y en .a qui l’adorent encore) si, dis-je, le soleil obéit à Dieu de la sorte, gardant la règle qu il lui a donnée, à combien plus forte raison les hommes et les Filles de la Charité sont-elles obligées d’observer les règles que Dieu veut quelles observent. O mes filles, il faut s’en tenir là. Si vous le faites, vous serez de vrais soleils et mériterez la louange qu on donne iau soleil; si vous ne le faites pas, vous serez semblables à la lune, tantôt pleine et puis décroissante; bien davantage, vous deviendrez des nuées; oui, une fille qui manque à l'ordre qu’elle doit garder, devient ténèbres.

Voilà la différence qu il y a entre une qui est exacte

et une qui ne Test pas. Celle qui ne s’observe pas à garder l'ordre, n'a que des ténèbres pour elle et pour les autres. Mais les filles qui sont fidèles à cela sont des soleils parmi les autres; elles sont à édification à tous. Et en effet, ne voyez-vous pas en quelle recommandation est parmi vous une fille qui a bien gardé ses règles? Vous la louez et dites : « Ah! que voilà une fille qui est heureuse ! » On ne la loue pas durant la vie, mais après la mort. Et prenez-y garde, vous trouverez que vous avez loué nos sœurs défuntes principalement pour avoir gardé leurs règles, non sans raison; car les saints Pères tiennent que c'est ce qui fait les saints. Je vous l’ai dit plusieurs fois et vous le dis encore : les saints tiennent, notamment Clément huitième, qu un religieux ou une personne de communauté ou religion qui est exacte à sa règle quand la cloche l’appelle, qui- est la voix de Dieu, cette personne mène une vie de saint. Et ce saint Pape, que j’ai eu le bonheur de voir, avait: accoutumé de dire que, si on lui donnait ces marques-là en une personne, il la canoniserait.

Suivant cela, mes sœurs, les filles qui garderont l’ordre de 1 emploi de la journée vivront comme des saintes. Mais celles qui ne l’observeront pas, qui aimeront mieux leurs vaines satisfactions, vous les verrez toujours déréglées. Tantôt elles feront, puis elles ne feront pas. Ainsi ce seront de pauvres créatures qui n’auront point de vertu. Or, s’il est ainsi, que vous ne gardiez point d exactitude, donnant à la nature ce qu'elle demande, vous ne sauriez être contentes, ni trouver de vraies satisfactions, quoique vous en cherchiez. Hors de là, vous avez beau faire, si vous n’observez vos règles, Dieu n’a point d’yeux pour vous regarder avec plaisir, ni d’oreilles pour vous écouter, ni de mémoire pour se ressouvenir de vous, comme il fait de celles qui

lui sont fidèles. Mais, si vous faites ce qui est porté dans l'ordre de l’emploi de votre journée, assurez-vous que vous commencez à former un beau tableau, qui agréera à Dieu et qui vous rendra bienheureuses; et, au contraire, celles qui ne s’en soucieront pas seront malheureuses ; car je ne pense pas qu’il y ait état plus malheu--, reux dans le monde que celui d’une personne qui ne sait pas ce qu’elle doit faire et qui se trouve dans une Compagnie sans y observer les règles.

A Saint-Paul, ma sœur, se lève-t-on à quatre heures?

— : Oui, mon Père, Dieu nous fait la grâce d’y être plus exactes que de coutume.

— • Dieu vous bénisse, ma sœur !

Nos sœurs de Samt-Germain-de-l’Auxerrois, vous levez-vous?

— - Mon Père, nous ne nous levons guère à quatre heures, parce que le plus souvent nous ne nous couchons qu'à dix.

- O ma fille, il y a de la différence entre manquer ordinairement a se lever à l’heure et y manquer quelquefois. Il faut être exactes à l’heure autant que faire se peut. On rapporte qu’il y a des esprits malins qui ont charge, les uns de faire en sorte qu’on ne se lève pas promptement à l’heure ordonnée, et les autres, de faire que celles qui se lèvent, pensent à quelqu’autre chose qu’à Dieu, dès qu’elles sont éveillées. Or, ma sœur, dites à la sœur servante que je la prie et toutes nos sœurs,

au nom de Notre-Seigneur, de se mettre en cette pratique.

A Saint-N icolas-des-Champs, se lève-t-on?

Oui, mon Père, nous n’y manquons guère, si ce n'est quand nous nous couchons tard.

A Saint-Nicolas-du-Chardonne, est-on exact à cela ?

— Oui.

— Dieu soit béni !

Aux Enfants trouvés, ma sœur, se lève-t-on à quatre heures ?

— Oui, mon Père, si ce n'est qu'il y en ait qui soient incommodées; et quand elles y manquent, elles en demandent permission.

— Voici la différence qu’il faut faire : quand, le long du jour, on prévoit qu’on ne pourra se lever à quatre heures, il faut demander permission, dès le soir, à Mademoiselle; si la maladie prend la nuit, il faut dire à celle qui a soin d’éveiller : ((Ma sœur, je me suis trouvée mal cette nuit; je vous prie d’en avertir. » Voilà comme nous faisons ; et encore plus ; car, si vous étiez chez nous, vous verriez un frère nous venir renare compte des frères qui ne sont pas à l’oraison, et cela sur le lieu même; un clerc, des clercs et des prêtres, et nous dire : <( Un tel n’est pas là. » Et ainsi, mes sœurs, ne vous étonnez pas si on vous ordonne de demander permission.

Or, il y a certaines occasions dans lesquelles on ne peut garder l’ordre de l’emploi de la journée; par exemple, on viendra à votre porte au temps de votre oraison, pour qu’une fille aille voir un pauvre malade qui est pressé ; que fera-t-elle ? Elle fera bien de s’en aller et quitter son oraison, ou plutôt en la continuant, parce que Dieu lui commande cela. Car, voyez-vous, la charité est par-dessus toutes les règles, et il faut que toutes se rapportent à celle-là. C’est une grande dame. Il faut faire ce qu’elle commande. C’est donc, en ce cas, laisser Dieu pour Dieu. Dieu vous appelle à faire l’oraison et à même temps il vous appelle à ce pauvre malade. Cela s'appelle quitter Dieu pour Dieu.

Or, mes chères sœurs, ne voulez-vous pas bien aujourd'hui vous donner à Dieu pour observer vos règles,

voyant les avantages qu'il y a pour celles qui y seront fidèles, et les malheurs dont celles qui les laissent sont menacées? Je prie Dieu de vous donner un nouveau débir de les garder. \ous en voyez l’importance par ce que nous avons dit.

Mais, dites-moi, mes sœurs, etes-vous bien résolues a. gardei 1 ordre de 1 emploi de la journée? Je parle à toutes; je parle à ma sœur Jeanne, à ma sœur Françoiseet a toutes en general. Repondez-moi en votre particulier. Sentez-vous cette résolution de bien g'arder vos règles? Si cela est, vous êtes bienheureuses; si cela n'est pas, je ne veux pas dire que vous soyez malheureuses, mais pour le moins non heureuses. Ne voulez-vous pasbien vous donner à Dieu pour garder cet ordre?

Quelques-unes dirent qu elles le voulaient, et les auties montraient assez par leur composition que c’était leur désir.

Dieu vous bénisse! Dieu soit béni, mes chères sœurs f Mais ce n est pas assez de vouloir, ri faut offrir votre ■\ olonte a Dieu et dire : « O Seigneur, voilà que je viens de donner ma parole, que je veux observer l’ordre de 1 emploi de la journée. Si maintenant on demande si je n y manquerai point, je dirai que je ne puis y être fidèle sans vous; et partant donnez-moi la grâce nécessaire pour cela. Ah! Seigneur, vous avez promis aux âmes qui n ont point d autre intention que de vous plaire, quevous observerez par elles, en elles et avec elles les règles, que vous leur avez données; c’est donc à vous que je m adresse pour vous demander la grâce de bien observer mes règles. De moi je ne le mérite pas; mais je vous le demande par les prières de votre sainte Mère et pour l’amour que vous portez à mon bon ange. »

Mes sœurs, voyez si cela n’est pas raisonnable de garder cet ordre. Voilà donc une parole que vous venez de

donner a Dieu, que vous garderez l'ordre de l’emploi de la journée. Le voici. Commençons à le lire. Nous en avons dit quelque chose dans un autre entretien ; mais je ne sais comment cela fut mêlé. Nous le recommencerons.

Ordre de l’emploi de la journée.

(( Elles se lèveront a quatre heures » et se coucheront à neuf; car, quoiqu’il ne soit pas dit dans cet article, cela se doit entendre, ce Elles se lèveront à quatre heures, donnant leurs premières pensées à Dieu. »

Voilà le premier article. Et avant que de l'expliquer, il faut savoir si vous faites ce qu’il contient, je sais qu’il y en a qui y sont exactes; mais il faut savoir si toutes se lèvent à quatre heures. Je sais encore qu’on le fait ici et en quelque autre lieu. Or, il faut être exactes à l’heure aussi bien du coucher que du lever, si ce n’est que ces pauvres filles qui ont quantité de malades fussent occupées dans ce temps-là à préparer les médecines pour le lendemain. Hors de là, il faut être couchées à neuf heures et se lever à quatre. Et l’on remarque que celles qui ne le font pas, encore qu’elles portent l’habit de Filles de la Charité, ne le sont point en effet.

Il est dit dans ce point : « Elles donneront leurs premières pensées à Dieu. » Voyez-vous, mes hiles, Dieu a fait voir ceci à quelques saints, que le bon et le mauvais ange veillent toute la nuit : le bon ange, pour mettre une bonne pensée en l’esprit de la personne dès quelle est éveillée; et le mauvais ange, ahn de lui en présenter une mauvaise. C’est pourquoi vous devez être bien sur vos gardes pouir ne point admettre d’autre pensée que de Dieu à votre réveil premier et faire en sorte d’en avoir de bonnes dès que vous êtes éveillées. Quand vous ne diriez que ceci : « O Seigneur, vous êtes mon Dieu; je vous adore de tout mon cœur », c’est assez; vous avez

fait ce que le bon ange désire que vous fassiez ; mais, quand une bile laisse vagabonder son esprit où ses passions la portent (car il y en a qui ont des passions ou d amour ou de haine, et l’esprit malin ne laisse pas de les présenter sitôt qu’on est éveillé), quand une fille s’y arrête, que gagne le diable? O mes filles, il a ce qui appartient à Dieu. Nous devons à Dieu toutes nos pensees, toutes nos actions et tout ce que nous sommes, et nous manquons à cela quand nous écoutons les pensées qui viennent du diable, lequel dérobe ce que nous devrions donner à Dieu. Or, pour éviter cela, dès que vous êtes éveillées, vous devez être soigneuses non seulement d'ouvrir votre cœur à la pensée que le bon ange vous présente, mais aussi de le fermer à toutes celles que l’esprit malin vous suggère, et dire : c Mon Dieu, je vous adore; ah! Seigneur, je vous donne mon cœur, faites-moi la grâce que je ne vous offense point, mais que je fasse votre volonté en toutes choses. »

Voilà, mes chères sœurs, à peu près les pensées que vous devez avoir à votre réveil. Vous ne vous souviendrez pas de toutes, ou bien vous en aurez d’autres; n importe ; pourvu que vous pensiez à quelque chose de Dieu, quand vous ne diriez que ceci : « Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur », il suffit; vous acquittant bien de cela, c est offrir à Dieu les prémices de vos pensées, et c'est ce qu’il demande de vous.

Voici ce qui suit : ce Elles s’habilleront diligemment feront chacune son lit. » Il faut donc s’habiller promptement et ne pas faire comme plusieurs, qui traînent et passent leur temps à s’ajuster, pour plaire, je ne dis pas à qui. Or, cela est blâmable, s’il y en a qui le font. Ah £ nies sœurs, il faut être diligentes et prendre votre robe: sans tant de façon.

Avant que d'achever de se vêtir, il faut prendre de l'eau bénite. Vous savez que l’eau bénite par l’ordre de l'Eglise a cette vertu efficace de chasser le démon, qui a voulu vous donner de mauvaises pensées. Ainsi il faut être exactes à s’en servir et à en avoir auprès de son lit ou dans sa chambre.

Après que cela est fait, il est dit : « Elles se mettront à genoux. » Pour quoi faire? Pour adorer Dieu, le remercier de vous avoir préservées durant la nuit. Adorer Dieu, c'est-à-dire le reconnaître créateur et sauveur du monde et souverain seigneur de toutes choses, reconnaître qu’on dépend entièrement de lui quant au corps et quant à l’âme, et pour cela lui dire : « Seigneur, je vous reconnais pour celui à qui toute créature doit obéir ; et pour moi, Seigneur, je me soumets entièrement à votre divine majesté. » Or, il ne faut presque pas de temps ; tout cela se fait par un seul acte d’adoration; car, disant : « Seigneur, je vous adore », l’on reconnaît son empire souverain et absolu sur les choses visibles, spirituelles et sur toutes les bonnes âmes.

Ce n’est pas encore assez d’adorer Dieu ; vous avez un autre acte qui suit : c’est le remerciement de ce qu'il vous a préservées la nuit. Et s’il vous est arrivé de faire quelque péché, même ne le voulant pas, il faut lui en demander pardon; car il y a certains péchés qui se commettent en dormant, pour lesquels l’évêque de Paris ordonne aux prêtres de s’abstenir d’offrir le saint sacrifice ce jour-là. ]e ne veux pas vous les nommer, mais Mademoiselle Le Gras vous les dira. S’il vous était donc arrivé de tomber en quelqu’un, il faudrait s’humilier et en demander pardon à Dieu.

Après cela, il faut s’humilier, s’offrir à Notre-Seigneur, avec toutes les actions de la journée, en cette sorte : « Seigneur, je m’offre à vous et vous donne tout

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ce que je ferai aujourd’hui et tout le temps de ma vie. » N'est-il pas bien raisonnable, mes sœurs, que le fruit d un arbre qui est planté dans un jardin soit rendu à qui appartiennent l’arbre et le fruit et le jardin? Dieu vous a plantées, comme des arbres, dans ce monde, pour porter des fruits d’humilité, patience, pauvreté et de toutes les autres vertus. C'est cela que Dieu demande de vous; et ainsi vous voyez l’obligation que vous avez de vous offrir à sa divine majesté avec tout ce que vous pouvez faire.

Que faut-il donc dire pour cela? Il faut, au moment qu on est éveillé, élever son cœur à Dieu et dire : « Ah ! Seigneur, je vous adore et vous remercie des grâces que vous me faites. Mon Dieu, je vous offre et moi et toutes mes actions, » Car, voyez-vous, mes hiles, ce ne serait pas assez de reconnaître que nous dépendons de Dieu, ni de nous offrir à lui, si nous ne lui offrions nos œuvres. Ce ne serait pas assez à un arbre de dire à celui à qui il appartient : « Mon maître, je suis à vous » ; mais il doit, de plus, dire : « Et tous les fruits que je porte. »

Monsieur, me direz-vous, si je fais ainsi, qu’arriverat-il de cela? — Il arrivera, mes sœurs, que toutes vos pensées, toutes vos actions, toutes vos paroles et tout ce que vous ferez sera agréable aux yeux de Dieu, et l’on verra les Filles de la Charité croître en vertu de jour en jour. Pourquoi? Parce que vous avez fait une oblation de vous-mêmes à Dieu ; et en vertu de cette oblation que vous lui faites, vous lui offrez tous ces actes de vertu, et en même temps vous les pratiquez. Il les regarde avec plaisir. AH ! c'est cela qui s’appelle grâce gratifiante, qui vous rend agréables à Dieu de plus en plus, avec laquelle vous lui êtes toujours agréables, servant les enfants, entendant la messe et faisant l’oraison, bref en toutes choses, tout ainsi qu’un enfant plaît à son père en tout

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ce qu’il fait, mais avec cette différence que jamais enfant n’a tant aimé et plu à son père que vous faites à Dieu, quand vous pratiquez ce que nous venons de dire.

Afin de le mieux retenir, relisons encore ce premier point : (( Elles se lèveront à quatre heures. » Or, souvenez-vous d’avoir toujours quelque bon mot pour dire à Notre-Seigneur à votre réveil, comme celui-ci : « Mon Dieu, vous êtes mon Dieu, je vous donne mon cœur », ou quelqu’ autre équivalent. Pourvu que vous lui disiez quelques paroles, cela suffit. Mais il est bon néanmoins, pour s’y habituer, d’en retenir quelques-unes de celles que nous avons dites, comme celle-ci encore : « Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur. »

Voilà huit actes que vous devez faire tous les jours sans y manquer. Voyez si cela est difficile et si vous ne devez pas vous donner à Dieu pour y être fidèles. S il y en avait parmi vous qui ne s’en soucient pas, nous pouvons dire que, si elles sont fidèles, elles ne le seront pas en beaucoup; et ainsi il n’y a rien à attendre d’elles; c’en est fait.

Voilà donc, mes sœurs, le premier article expliqué. Ce qu’étant fait, il faut venir à la chapelle ici.

Voici le second article : « A quatre heures et demie, elles feront en commun les prières ordinaires et ensuite entendront lire les points de méditation, laquelle on fera durant demi-heure. »

Sa charité demanda à Mademoiselle Le Gras comme cela se faisait. Elle dit qu’il y avait un livre imprime duquel on se servait et que, s'il le jugeait à propos, une sœur les dirait tout haut. Ce qui fut fait par deux sœurs, qui dirent l’une après l’autre les actes de foi, d’adoration, d’actions de grâces, d’offrande, etc. Aprè^ quoi M. Vincent dit :

Il y a deux manières de faire ces actes : ou avec inter-

\ abc, ou sans intervalle. hait-on faire cela à des sœurs

tout haut, ou une sœur les fait-elle tous de suite sans faire de pose?

— Monsieur, répondit Mademoiselle Le Gras, la sœur qui fait les prières les dit tout haut, et les autres la suivent, faisant les mêmes actes tout bas, parce que la plupart les savent par cœur, et celles qui ne les savent pas joignent leur intention.

Mademoiselle, je pense qu’il sera bon de faire apprendre tout cela par cœur à celles de nos sœurs qui ne le savent pas; car, voyez-vous, il faut que cela soit bien inculqué dans l’esprit pour pouvoir suivre celle qui les dit tout haut. On n'a pas toujours l’esprit présent. A Sainte-Marie, les directrices des nouvelles venues Lur apprennent tout cela et leur en font rendre compte, leur demandant : « Que faut-il faire quand on est éveillé? Il faut adorer Dieu, il faut faire tel acte. » Elles ne se contentent pas de voir quelles le savent; mais elles leur enseignent la manière de le bien faire, (ai, mes sœurs, vous dites qu’il faut adorer Dieu; qu’est-ce qu’adorer Dieu? Et ainsi des autres actes,’ jusqu’à ce qu’elles les sachent, lesquels vous devez faire de même, parce qu’ils vous feront entrer dans la connaissance oes choses celestes, vous éloigneront de ( e^es c^e ten*e, et votre esprit en sera éclairé pour ' °*r beauté de la vertu. Car, voyez-vous, moins l’esprit est embarrassé des choses de la terre, plus il est disposé à recevoir les lumières de Dieu. Or. quand vous ( n^rez Gn oraison, vous élevez votre esprit au ciel et vous l'éloignez de la terre. Là vous voyez les perfections divines, vous entendez des mystères que vous n avez jamais vus. Mais admirez cela : après, quand on voit la bonté de Dieu et combien il a fait pour les hommes et. au contraire, la laideur du vice, on en conçoit de l'horreur. Et ainsi vous faites des actes conformé-

ment aux affections que vous sentez. Voyant la beauté de la vertu, vous dites : « Ah ! mon Dieu ! voilà qui est beau; oh! si je pouvais l’avoir! » Voyez, mes sœurs, ce que c’est que l’oraison. Quand vous y entrez, vous avez l’esprit rempli de ténèbres; mais, quand vous y êtes, voilà une lumière qui chasse toutes ces ténèbres, ainsi qu’une chandelle allumée dans une chambre. Et par cette lumière vous connaissez chaque chose comme elle est. Voyant la vertu, vous connaissez l’estime qu’il en faut faire. Et parce que nous ne pouvons pas voir le bien comme bien sans nous porter à l’affectionner, ni connaître le vice comme vice sans le détester, voilà pourquoi, si vous êtes fidèles à cette pratique, Dieu vous fera la grâce de connaître et affectionner la vertu ; et pour cela vous direz : « Oh ! que cela est beau ! Oh ! qu’il fait bon aimer à obéir! Oh! qu’il est bon de servir les pauvres en l’esprit qu’une bonne Fille de la Charité le doit faire! » Incontinent que vous aurez fini ce deuxième point, vous passerez au troisième, qui comprend les résolutions.

Après avoir vu la beauté de la vertu, il faut passer plus avant et se résoudre à la pratiquer; autrement, ce ne serait pas avoir bien fait l’oraison. Une personne qui médite sur l’amour de Dieu et qui dit : « Ah ! Seigneur, que vous êtes beau ! Je veux que désormais vous soyez l’objet de mon amour. Je vous demande cette grâce », elle doit ajouter à ces affections cette résolution : « Voilà, mon Dieu, que je me résous à faire tout ce que je pourrai pour votre amour » ; et puis après venir à la pratique dans les occasions. Suivant cela, vous voyez combien se trompent ceux qui passent tout le temps de l’oraison à s’imaginer leur sujet, ou qui, se sentant enflammés d’affection, en demeurent là sans faire des résolutions. On se résout donc à pratiquer ce qu’on a vu dans l’oraison, soit pour déraciner quelque vice, si l’on

€n remarque en soi, soit pour faire le bien. Voici, par exemple, ce. que vous pouvez dire : « Mon Dieu, quand je ferai quelque chose pour les pauvres, je veux le faire pour l'amour de vous, donnant la nourriture à ce pauvre corps, afin qu’il ait des forces pour vous servir. Si je m’emploie à des actions plus relevées, comme d’entendre la sainte messe, faire l’oraison, ou me préparer à la sainte communion, je veux faire tout cela pour 1 amour de vous, afin de vous plaire, et ne rien faire pour la considération de la créature. »

Quoi ! mon Seigneur ! que désormais je fasse cela ! Il n y a qu a se recolliger, et c’était la grande oraison de saint Antoine. O mes filles, voilà qui va bien, je suis consolé. Mais, pour celle du jour, il faut la faire vers cinq heures et demie autant que vous pourrez.

A une sœur de Saint-Germain-en-Laye :

Ma sœur, faites-vous l’oraison?

Mon Père, non pas toujours, mais nous n’y manquons guère.

— Au nom de Dieu, n’y manquez plus, ma fille, et concevez bien l’importance de bien faire l’oraison. Car, voyez-vous, mes chères sœurs, comme je vous dis dernièrement, l’oraison est aussi nécessaire à Pâme pour la conserver en vie, que l’air à l'homme, ou bien l’eau au poisson pour la conservation de sa vie. Or, comme les hommes ne peuvent vivre sans air, mais meurent lorsqu il leur manque, de meme une Fille de la Chanté ne saurait vivre de l’esprit de la grâce sans l’oraison; et si, lorsqu’elle y manque, elle ne meurt pas quant au corps, elle commence à mourir à la grâce. Voilà pourquoi vous devez faire votre capital de bien établir cela entre vous; et ce doit etre le soin des sœurs servantes de le faire

bien observer. De temps en temps je le demanderai, s’il plaît à Dieu.

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(( Après la messe, elles iront déjeuner et reprendront chacune son emploi. » Que si on ne pouvait l’ouïr que bien plus tard, on ne ferait point de difficulté de déjeuner avant que d'y aller . Oh! il le faut principalement avant que d’aller voir les malades, à cause de l’air. Je sais que c'est une bienséance et même un acte de piété de l'entendre à jeun. Mais aux personnes de travail, oh! il ne faut point prendre garde à cela.

(( A onze heures et demie, elles feront l’examen particulier, s’arrêtant sur les résolutions, etc. »

Alors M. Vincent demanda à une sœur :

Ma fille, faites-vous votre examen particulier avant le repas?

— ■ Oui, mon Père.

— Dieu vous bénisse ! Je vous assure que nos pauvres* frères de la Compagnie y sont si exacts que cela me console. Voilà M. Portail qui m’en est témoin. C’est une grande bénédiction de Dieu. Vous voyez ces pauvres* frères se mettre à genoux en revenant de leur travail, pour faire leur examen particulier; et bien plus les serviteurs s'y mettent avec eux, à leur exemple.

Or, mes sœurs, cet examen peut se faire en deux manières. L’une, en regardant si l’on a été fidèle aux résolutions cle l'oraison du matin, car c’est le fruit de l’oraison de prendre de bonnes résolutions et pratiques. Par exemple, voilà une vertu dont j’ai besoin : je suis prompte, j’ai besoin de patience; je suis paresseuse, j’ai besoin de diligence. Et ainsi des autres. Comme l’on s'est proposé cela pour pratique, il faut faire attention, à l’examen particulier, si on a été fidèle, ou non. Ou bien il se fait en une autre manière, qui est que l’on tâche de connaître en particulier le défaut où l’on est plus enclin, pour s’en corriger. Et avant le repas on fait attention si on l’a mortifié. Et ainsi, quand vous faites votre communication au confesseur, soit M. Por-

tail ou un autre, la principale chose, c'est de lui dire •quelle passion vous domine le plus et vous fait plus de peine, afin qu il vous donne des moyens pour vous surmonter. C’est le fait du directeur ou de la directrice de demander cela à celle qui leur parle. « Ma sœur, voilà votre communication faite; quelle est la passion qui vous tourmente le plus? » Elle doit dire : « Mademoiselle, c’est celle-là. » — « Oh bien ! ma sœur, tâchez de prendre les moyens pour vous en défaire; et pour cet effet, il faut vous appliquer à la vertu contraire. » Ainsi, mes sœurs, faire aboutir là les résolutions de votre oraison, faire l’examen particulier sur cela, non seulement deux fois le jour, à l’heure accoutumée, mais y faire souvent attention, se demander : « Qu’est-ce que j ai résolu ce matin à l’oraison? » Si c’est de mortifier l'impatience, par exemple, vous direz : « J’ai coutume de m’impatienter avec ma sœur, comment me suis- je comporté? » Et si l’on voit que l'on a pratiqué la patience dans l’ occasion qu’on a eue de se fâcher, et qu’on ne l’a pas fait, il en faut remercier Dieu ; sinon, en demander pardon et s’imposer pénitence. Car, voyez-vous, h est impossible de bien corriger un vice si on n’est exact à cela.

Les païens mêmes ont connu cette nécessité ; de sorte qu il importe que vous soyez fidèles à cet examen. Sénèque, qui était un philosophe païen, faisait tous les jours l'examen pour voir s’il avait vécu comme un philosophe est obligé de vivre et s'il n’avait point manqué à pratiquer les vertus d’un philosophe.

Voilà donc la différence d’un examen particulier, tant pour l'acquisition d’une vertu que pour déraciner un vice. Mais souvenez-vous que vous ne devez jamais rendre compte de vos consciences, que vous ne demandiez quel vice particulier vous devez combattre, ou la vertu à laquelle vous devez tendre, et y employer autant-

de temps qu'il sera nécessaire pour cela, un mois, troismois, un an, si l’on trouve ne s’être pas assez exercé, trois ans, si besoin est.

(( Ensuite dîneront, disant le Bénédicité , et le reste. Après le dîner, la récréation, etc. »

Mes sœurs, voilà qui parle de soi-même. Votre récréation doit être faite dans une grande modestie. Et si quelqu’une s’échappait à quelque immodestie, ou entrait en quelque entretien contre la charité, la sœur à ce députée doit dire : « Nous allons entrer, mes sœurs, dans une matière qui ne nous est pas utile. » Et cela fera souvenir de la présence de Dieu.

A deux heures, la lecture et le silence, que l’on finit par ces paroles : Christus facius est pro nobis obediens .

Voilà qui est beau. Je ne sais si on garde cela hors la maison.

Aux Treize Maisons2, ma sœur, le faites-vous?

— Mon Père, nous le faisons, mais à une autre heure, par l’ordre de Mademoiselle, à cause des enfants.

Oh bien! mes sœurs, nous en demeurerons là; et quoique nous n’ayons pas dit grand’ chose, vous ne laisserez pas d’avoir le mérite d’avoir pris la peine de venir pour écouter parler un pécheur. Plaise à Dieu donner bénédiction à ce qu'il vous a dit par sa bouche! Mes sœurs, assurez-vous que, tant que vous garderez cet ordre, Dieu vous gardera, parce que Dieu est auteur de tout ordre ; et la chose la plus agréable à Dieu que vous puissiez faire, c’est de garder vos règles.

Une sœur demanda pardon, voyant que Monsieur Vincent était psrêt à finir la conférence; à laquelle il dit :

Oh bien! ma sœur, je prie Notre-Seigneur Jésus-

2. Nom donné au pâté d:habitutions qui servaient de demeure aux enfants trouvés, rue du Faubourg-Saint-Denis. Un agrandissement obligea de changer plus tard cette dénomination, et l’on eut les Quatorze Maisons.

( hrist, qui vous a inspire de faire cet acte de pénitence, qu il vous fasse la grâce de vous corriger. Je prie Notre- Seigneur, mes chères sœurs, qu'il fasse connaître à la communauté la beauté de ces actes d’humilité pour commencer cette pratique et la continuer. Je prie Notre-Seigneur qu'il fasse la grâce à toutes nos sœurs d’entrer dans la pratique de tout ce que nous venons de dire, et qu’à même temps que je prononcerai, de sa part, les paroles de bénédiction, il opère dans votre esprit la grâce nécessaire pour bien observer les règles qu'il vous a données.

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