‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 128 sur 138 · CONFÉRENCE DU 8 DÉCEMBRE i · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DU 8 DÉCEMBRE i

SUR L’INDIFFÉRENCE

Notre très honoré Père, après avoir dit le V eni Sancte Spiritus pour invoquer l’assistanoe du Saint-Esprit, dit :

Oh bien! mes chères sœurs, il est déjà tard; ne peuton pas faire en sorte que vous pourvoyiez de bonne heure à vos affaires, afin que vous puissiez venir plus tôt?

— Mon Père, dit une sœur, si nous étions assurées que l’on commençât de bonne heure, nous pourrions bien venir.

— Oui, ma fille, on le fera. Il est vrai que c’est ma faute. Mais advienne que pourra, je quitterai tout.

Mademoiselle dit :

Entretien 146 — Ms. SV 9, f° 35 7 v° et suiv.

Mon Père, nos sœurs sont bien venues de meilleure neure, mais elles vont à vêpres.

O mes sœurs, comme c’est une assemblée qui regarde Dieu, il 1 aura aussi agréable que les vêpres. C’est quitter Dieu pour Dieu. Je vous prie que pendant l’hiver vous tachiez de vous trouver prêtes en sorte que nous commencions a trois heures précisés ; et ne vous mettez point en peine d’entendre vêpres; saint Thomas dit que c’est quitter Dieu pour Dieu.

Donc, mes chères sœurs, le sujet de notre entretien consiste en trois points : le premier est des raisons qu’ont les Filles de la Charité d’avoir l’indifférence à l’égard des emplois; le second, des fautes quelles commettent contre cette vertu ; le troisième, des moyens de l’acquérir et de la bien pratiquer, afin de s’y bien établir et venir en cet état où Dieu les demande.

Ma sœur, pour quelles raisons vous semble-t-il que les Filles de la Charité doivent être dans cette indifférence?

— Mon Père, il m’a semblé que, comme nous nous sommes données à Dieu, nous devons être indifférentes à tout, car nous ne sommes plus à nous-mêmes, et œ serait vouloir nous retirer de Dieu que de ne pas être dans cette indifférence.

— Dieu vous bénisse, ma sœur! Voilà une bonne raison. Voilà ce qu’elle dit : une raison, c’est que nous nous sommes données à Dieu, et partant nous ne sommes plus à nous-mêmes; et si, nous étant données à Dieu, nous nous retirons de cette indifférence, nous nous retirons de Dieu. Voilà une bonne raison et prise à fond. Voyez-vous, je me suis donnée à Dieu pour faire ce qu’il lui plaira. Si je veux quelque chose, comme d'être avec cette sœur, en ce lieu ou en cet autre, avoir soin des enfants ou servir les malades, ou si je ne suis

indifférente en toute chose, je me retire de Dieu, je ne suis plus à lui, car je veux être à moi-même.

Avez-vous encore quelque raison, ma sœur?

— - Mon Père, j’ai encore vu que nous devions nous laisser plier comme l’osier, dont on fait ce que l’on veut

— Voilà ce que dit notre sœur. Les sœurs de la Charité doivent avoir la souplesse de l’osier entre les mains de celui qui l’emploie. L’osier se laisse plier comme on veut, mettre en haut ou en bas; il ne résiste pas. Ainsi donc une Fille de la Charité qui n’est point dans cette indifférence de se laisser mettre où l’on veut, en ce lieu ou en cet autre, tantôt servante, tantôt compagne, n'est pas si bonne que l’osier et n’est pas si agréable à Dieu, parce qu’elle n’a point la souplesse d’une chose irraisonnable. Ah! mes sœurs, quelle confusion de voir une fille pleine de raisons !

Voilà donc deux grandes raisons. Je prie Notre-Seigneur qu’il nous fasse cette grâce et à vous et à moi d’être indifférents en toutes choses, en la maladie, en la santé et en tout ce qu’il lui plaira faire de nous.

Puis s’adressant à une autre' sœur :

Ma sœur, quelle raison vous semble-t-il qu’ont les Filles de la Charité d’être indifférentes à tout?

— Mon Père, il me semble que, si nous voulons être agréables à Dieu, il faut être indifférentes aux volontés des supérieurs.

— Elles ne sont pas d’eux, mes sœurs, ces volontés, mais de Dieu. C’est pourquoi, parlant aux personnes désobéissantes, il dit : « C’est à moi que vous désobéissez. »

Et s’adressant à une autre :

Et vous, ma sœur?

— Mon Père, je pense qu’il faut être prêtes à faire tout ce qu’on veut de nous.

• — Dieu vous bénisse, ma fille!

A une autre sœur :

Dites-moi, ma fille, pour quelles raisons devez-vous toutes avoir cette indifférence detre envoyées aux écoles, aux Enfants, au Nom-de- Jésus, aux Forçats et partout, en tel emploi qu’on voudra vous employer, avec cette réticence qu’il faut toujours s’éloigner des emplois hauts, comme d’être servante? S’il s’en trouvait qui eussent cette ambition, ce serait un grand défaut.

— Mon Père, la première raison, c’est qu’étant indifférentes, en faisant la volonté des supérieurs l’ont fait la volonté de Dieu ; et quand l’on répugne, c’est qu’on veut faire sa propre volonté.

— Oui, ma sœur, c’est la volonté de la chair, c’est une volonté de péché, comme, quand Adam eut péché, ce fut par la volonté de la chair, il perdit la grâce. Dieu lui avait donné une grande pente à son amour ; mais par une volonté de la chair il se laissa aller au mal. Comme en Adam la grâce fut perdue, ainsi ce que demande notre nature, c’est péché; les inclinations de la chair ne sont que péché; c’est pourquoi il les faut fuir.

La sœur, recommençant à parler, dit une seconde raison : c’est que, si l’on n’a pas cette indifférence, il est impossible d’avoir du repos en son intérieur.

— Vous avez raison, ma fdle; car comment est-ce que l’on aura repos pendant que l’on sera toujours dans la crainte? Par exemple, une sœur désire être sœur servante; l’autre, compagne. Ces deux fdles-là ont-elles du repos, ma sœur?

- — - Nenni, mon Père.

— - Oh ! point du tout, elles n’en ont point toutes deux ; car celle qui désire être compagne est toujours dans l’appréhension qu’on la laisse, et celle qui désire être servante a peur qu’on ne la retire ; au moindre billet qu’elle reçoit de ses supérieurs, elle s’imagine que c’est pour la retirer. Ainsi celle qui désire l’être et celle qui

désire ne l'être pas ont toutes deux de la peine. Apprenez de là que le seul moyen d’être en repos, c’est de ne rien désirer. Or sus, Dieu vous bénisse, ma sœur ! Vous avez dit une bonne raison.

Et à une autre sœur :

Et vous, ma sœur?

— - Mon Père, j’ai pensé qu’il ne faut rien désirer sinon que la volonté de Dieu s’accomplisse en nous. J’ai pensé aussi qu’il faut être indifférentes en toutes choses.

— Dieu vous bénisse, ma sœur !

A une autre :

Et vous, ma sœur, quelle pensée vous est-il venue?

— * J’ai pensé qu’il se faut conformer à la volonté de Dieu.

Une autre sœur dit :

Mon Père, j’ai vu qu’il nous faut écouter la voix de Dieu en celle de nos supérieurs.

Puis Mademoiselle donna un billet qu’une sœur empêchée de venir avait envoyé, après y avoir marqué les pensées que Dieu lui avait données sur ce sujet ; ce que notre très honoré Père trouva fort bien; et il dit :

Voilà qui est bien, mes sœurs, il en faut faire ainsi quand on ne peut venir : envoyer un billet ; car il est raisonnable de faire part à la Compagnie des pensées que Dieu vous a données. Et voici ce que le billet porte :

Les raisons que nous avons de bien recevoir les emplois qui nous sont donnés par nos supérieurs, c’est que je crois que c’est une chose tout assurée que c’est la volonté de Dieu qu’il nous donne cet emploi pour y faire notre salut et pour procurer celui de notre prochain et son service comme le nôtre propre.

Au second point, j’ai vu que, refusant les emplois qui nous sont donnés, l’on pèche contre la volonté de Dieu, qui nous veut en ce lieu et non pas en un autre. C’est une grande faiblesse de souhaiter d’être dans un autre

lieu, où le plus souvent la croix est plus pesante qu’aux lieux qui nous sont donnés par nos supérieurs.

Au troisième point, pour bien pratiquer l’indifférence, j'ai pensé qu’il fallait s’abandonner fortement à la volonté de Dieu, agréer toutes ses volontés et penser que c’est peut-être la dernière fois de notre vie. Oh! si j’avais la force, que je souhaiterais servir les pauvres jusqu’à 1a. fin de ma vie et à la fin du monde pour rendre service à Dieu!

— Voilà qui est beau ! La bonne fille ! Dieu la bénisse ! Mes sœurs, il se fait tard. Nous ne pouvons pas parler des autres points. Je me tiendrai prêt, s’il plaît à Dieu, pour dimanche prochain, si cela ne vous incommode point, à trois heures précises. La chose est de grande importance. Je vous prie que celles qui n’ont point fait l’oraison sur ce sujet la fassent, et que toutes réfléchissent bien là-dessus et disent : « Je veux vivre et mourir dans l’indifférence. » Et pource que la chose est de grande importance, nous ferons ce que nous faisons à Saint-Lazare et comme nous faisons les mardis a 1 assemblée des prêtres : on recommence un sujet plusieurs fois afin de se l’insinuer dans l’esprit, et 1 on en a recommencé, ces jours passés, jusqu’à quatorze fois.

Ainsi, comme la chose est grande et qu il s agit de vous bien donner à Dieu pour vous disposer a etre dans cette sainte indifférence et pour nous dire les pensees que vous aurez eues sur ce sujet, nous attendrons à dimanche pour parler des fautes qu on peut faire la-dessus et des moyens de s’en corriger.

Et pource que cela répugne à la nature, qui veut toujours faire sa propre volonté, vous demanderez cette vertu à Notre-Seigneur et lui direz : « Seigneur, faitesmoi la grâce d’être comme vous avez été. » Et comment a-t-il été ce Seigneur ? Il le dit lui-meme : il a été comme une jument, comme un mulet ou comme un cheval de

carrosse . Oh! voyez connue les chevaux de carrosse se laissent conduire et mener où l’on veut; car on n’a jamais ouï diire qu’ils aient résisté aux volontés de leurs maîtres. Et Notre-Seigneur, pour montrer qu’il était indifferent, dit : ce J ai ete comme le cheval et comme le mulet, qui se laissent mener ou 1 on veut. )> N’est-ce pas une grande pitié que les bêtes sans raison nous apprennent cette leçon de 1 indifférence et que nous ayons tant de peine à la pratiquer ! Eh ! mes sœurs, retenons bien cette leçon de Notre-Seigneur, qui a été soumis à toutes les volontés de son Père; ressouvenez-vous bien de cela et demandez-lui bien dans vos oraisons la grâce d’être toujours indifféremment en toutes sortes d’emplois, en un lieu ou en un autre, en haut ou en bas, prêtes à tout ce qu il lui plaira. C’est ce que je lui demande pour vous et pour moi de tout mon cœur, et supplie sa bonté nous faire cette grâce.

Sub tuum praesidium confugimus...

B enedictio Domini Nostri...

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